CHAPITRE XVIII
Quand on examina les effets personnels de Cartier après sa mort, on y trouva un petit exemplaire en latin de l'Imitation de Jésus-Christ, de Thomas à Kempis, publiée en 1828. Ce petit livre paraissait avoir été constamment en usage durant bien des années, et on y remarquait un passage annoté au crayon par Cartier lui-même, et qui était la conclusion du chapitre XXIX, Livre 3 :
" Et qui non appétit hominibus plaeere, nec timet displacere, multa pcrfruetur pace"
" Celui qui ne désire pas plaire aux hommes ni ne craint de leur déplaire, jouira d'une grande paix."
Ces paroles, qui avaient été apparemment la consolation constante de Cartier, donnent la clef de sa personnalité, George-Etienne Cartier était doué au plus haut point d'un caractère énergique et plein d'assurance. Il respirait la force sous le rapport physique, mental et moral, aussi bien que dans ses opinions et ses méthodes politiques. Mais, d'un autre côté, il avait ce qu'on peut appeler le déchet de sa force, c'est-à-dire les défauts de ses grandes qualités. Son physique, ainsi qu'on l'a fait observer, était approprié aux efforts énergiques qu'il dut mettre en œuvre toute sa vie. * De taille moyenne, un peu petite même, environ cinq pieds six pouces, il était de ceux dont on dit qu'ils sont bâtis solidement et de façon robuste. Comme il était d'une stature plutôt petite, il ne donnait pas au visiteur qui le voyait pour la première fois l'impression de l'homme qu'il était réellement. Ce n'était que quand ses traits s'animaient qu'on se rendait compte d'être en présence d'un homme qui sortait de l'ordinaire. Sans être gras, il était ce qu'on pourrait appeler rondelet, et ses membres étaient si bien proportionnés qu'ils donnaient à toute sa personne l'apparence d'une vigueur peu commune. La main et le pied étaient petits, et finement modelés. La tête, massive, et d'une mobilité extrême, attirait immédiatement les regards. Le large front dénotait le pouvoir intellectuel, les yeux étaient vifs et perçants, le nez proéminent, et tout le bas de la face fortement développé, indice de volonté et de force de caractère. En parlant, Cartier remuait la tête de cent manières diffé-
1 Benjamin Suite : "Esquisse de sir George Cartier."
rentes, qui toutes signifiaient quelque chose. Ce mouvement constant de la tête était chez Cartier l'un de ses traits les plus caractéristiques, et n'était pas sans causer une certaine surprise aux étrangers. La chevelure, assez abondante, et qui, naturellement brune, commença sur le tard à grisonner, était la plupart du temps en désordre. A l'état de santé, le teint se maintenait vermeil, et toute sa personne respirait la vigueur et l'énergie.
Dans l'art de s'habiller, Cartier était un modèle du genre. Toujours mis avec le plus grand soin, on a pu dire de lui qu'il était toujours propre comme un sou neuf, et qu'il paraissait chaque fois sortir d'une boîte de toilette. Son habit ordinaire en public était la longue redingote noire, dite " Prince Albert," que les hommes publics de cette période portaient habituellement. Un gilet de nuance pâle et un pantalon simple ou rayé complétaient sa mise. Généralement, aussi, il portait le chapeau de soie si fort en vogue autrefois parmi tous les hommes marquants.
Les traits de Cartier étaient généralement animés, et toute la figure s'éclairait de la vive intelligence de l'homme. Ses gestes ont été comparés à ceux du lion, puissants et souples, mais sans brusquerie. 2 Sa physionomie était remarquable par la vivacité, surtout quand il parlait, alors que les traits s'animaient encore davantage par la succession rapide des sentiments qui s'y reflétaient. Les yeux, éminemment expressifs, soulignaient la phrase, toujours amenée à propos. Il se faisait souvent comprendre, surtout en conversation, par le jeu des muscles de la face, et ceux qui le connaissaient dans l'intimité pouvaient alors deviner sa pensée ou son désir sans qu'il leur adressât la parole. C'était par les mouvements que le caractère de Cartier perçait le mieux au dehors. Vif, alerte, et quelquefois presque rude, il était la personnification de la force et de l'énergie nerveuse. Il pensait et agissait rapidement. Se tenant sans cesse sur le qui-vive, il voyait tout et avait remède à tout. Force, énergie, détermination, tels étaient en somme les traits principaux de son caractère.
On a fort bien dit de Cartier qu'aucun portrait ne pouvait reproduire sa figure toujours changeante, sur laquelle les impressions se succédaient sans laisser de trace. La photographie pouvait bien donner l'apparence de l'homme au repos, mais restait impuissante à reproduire cette vivacité et cette énergie nerveuse qui personnifiaient tout l'être. Tous ceux qui ont connu Cartier intimement font ressortir avec instances cette vigueur et cette énergie personnelle. Bien que de taille plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne," raconte un de ses contemporains qui a eu fréquemment l'occasion de le voir de
2 Benjamin Suite : " Esquisse de sir George Cartier.
près, " Cartier donne l'idée d'un ensemble singulièrement nerveux et compact. Il y a de plus chez lui relation et harmonie évidente entre le corps et l'esprit ; le premier n'a aucune superfluité de chair, et dans l'autre il n'y a aucune superfluité de repos. Son tempérament sanguin et naturellement porté à l'optimisme s'harmonise parfaitement avec sa personne bien équilibrée. L'oisiveté est tout aussi contraire à ses habitudes qu'à ses goûts. Etre occupé est pour lui un plaisir, que l'occupation soit d'ordre professionnel ou social, parlementaire ou scientifique ; et plus il doit, pour cela, mettre en jeu toutes les ressources de son intelligence plus il en éprouve comme une sorte de jouissance physique. Chaque particularité de son caractère, chaque trait de sa figure dénote l'activité, et semble parfaitement être d'accord avec ses habitudes d'industrie irrépressible. Même les cheveux semblent être incapables de repos, car on ne les voit jamais prendre une position couchée. L'attitude est celle du soldat au port d'armes, et que ce soit à toute heure du jour ou de la nuit on peut être sûr de la trouver aussi éveillée et aussi résolue que son possesseur. Les sourcils de Cartier sont, pareillement, très expressifs ; ils semblent être toujours sur le qui-vive, comme s'ils appartenaient à quelqu'un qui est bien déterminé à faire son chemin dans le monde. Ils ne paraissent pas seulement accomplir la fonction commune d'aider la vue en protégeant les organes de la vision, mais ils se meuvent avec une célérité si sympathique qu'on pourrait presque croire qu'ils possèdent le sens de la vue. La formation plutôt massive du bas de la face est l'indice de la force et de la détermination. Un physionomiste pourrait y discerner en caractères bien lisibles des qualités de puissance et de ténacité, de résolution indomptable et d'audace indéniable. Quelles que puissent être pour d'autres les fatigues de la tribune, c'est-à-dire de parler en public, il semble que rien, sous ce rapport, ne puisse le terrasser. On l'a vu, après avoir parlé six heures de temps en anglais se déclarer prêt à parler six autres heures en français, et cela est chez lui d'autant plus remarquable qu'il ne parle pas seulement avec sa voix, mais, on pourrait dire sans exagération, avec chaque trait de sa figure animée et expressive. Sa manière de parler respire la plus grande vivacité ; il gesticule beaucoup, mais ces mouvements sont le plus souvent bornés aux mouvements actifs de la tête. Sa voix est presque toujours montée à un haut diapason, et est dénuée d'inflexions. Ses arguments portent avec eux la conviction, non pas parce que la forme en est modulée ou musicale mais bien parce qu'ils possèdent un haut mérite et sont exprimés avec énergie." 3
La franchise était l'un des traits personnels les plus caractéristiques de Cartier, et la devise qu'il avait choisie quand la dignité de ba-
3 Fcnnings Taylor : " Portraits of British Americans.'
ronnet lui avait été conférée, " Franc et sans Dol," décrit à merveille le caractère de l'homme. Sa franchise, sa sincérité et sa candeur, unies à certaines particularités, ont dû sans doute donner naissance à la légende, toujours vivante en certains quartiers, que Cartier était rude, autoritaire et sans respect ou cérémonie. C'est là une erreur complète et qui est une grande injustice à l'égard de l'homme. Sa parole pressée, ses manières souvent brusques et toujours empreintes de vivacité, le grand souci qu'il avait de ne pas perdre son temps et l'horreur qu'il ressentait pour les importuns et les gens inutiles, ont dû sans doute contribuer à lui faire cette réputation de rudesse. Ainsi que le fait remarquer quelqu'un qui l'a bien connu, et qui n'est autre que Arthur Dansereau, longtemps rédacteur de La Presse de Montréal, la franchise était souvent prise chez Cartier pour de la rudesse, un mouvement brusque pour de la colère, et une décision ferme pour un manque d'égards. Mais la brusquerie apparente n'était qu'à la surface. C'était là la rude écorce qui recouvrait les qualités les plus précieuses, les plus hauts sentiments et les intentions les plus bienveillantes. Aux yeux des étrangers, des courtisans politiques, des importuns, il n'a pas dû sembler sympathique ; mais pour ses amis, pour tous ceux qui étaient dans l'intimité de sa vie quotidienne ou qui participaient à ses réceptions, il était la bienveillance même et comme la personnification de l'enjouement et de la gaieté.
On a fort bien dit de Cartier qu'il était un bourreau de travail. Et ce travail ne se faisait pas suivant l'inspiration du moment, mais de façon réglée et systématiquement. Mangeant peu, dormant bien mais pas longtemps, il menait une vie sobre et régulière. Ses journées étaient distribuées d'avance, et chaque moment en était occupé. Pas une minute n'était perdue. Ce qu'il a eu d'affaires en main dans un même moment est presque incroyable, et sa tâche ne s'accomplissait que parce que tout se faisait systématiquement. Il possédait l'art de savoir travailler vite et juste à point, et en même temps de bien faire tout ce qu'il faisait. Chef attitré d'un département, il avait presque toujours deux ou trois autres ministères à diriger, soit à cause de l'absence d'un collègue ou pour toute autre raison. Sa présence au Conseil prenait une bonne partie de son temps, et avec cela il se réservait toujours certaines heures pour la lecture. Etant obligé de lire rapidement, il allait en un instant au cœur d'un livre et en saisissait immédiatement la substance. Le temps de le dire, il connaissait ainsi le contenu d'un ouvrage, et grâce à sa prodigieuse mémoire il en retenait toutes les parties essentielles et les principaux arguments. Vers ou prose, il préférait ce qui était sérieux ou solide, c'est-à-dire une substance fortifiante, ou pouvant fournir matière à la méditation. L'arrangement littéraire était pour lui pure affaire d'art, ce qui n'empêchait
pas qu'il savait goûter comme il le fallait les beautés de la forme dans tous les ouvrages littéraires.
La puissance de travail de Cartier était due, nous l'avons dit, au système qu'il apportait à sa tâche. Bien qu'ayant personnellement l'œil à tout il laissait bien des détails à ceux en qui il avait confiance. Il avait avec lui des secrétaires qui jouissaient de sa confiance absolue et sur le jugement desquels il pouvait toujours se reposer, comme L. W. Sicotte, créé dans la suite juge de la paix à Montréal, et Benjamin Suite, le distingué historien canadien-français. Peu d'hommes ont mieux connu Cartier que Suite, et c'est à cet écrivain éminent, qui fut longtemps dans le service civil et attaché au ministère de la Milice dont Cartier était le chef, que nous devons une bonne partie des renseignements donnés ici au sujet des traits caractéristiques de Cartier. En travaillant, Cartier écrivait peu, et par contre il dictait beaucoup. 11 avait une méthode particulière de dicter, consistant en une sorte de style abrégé ou télégraphique et en laissant au secrétaire le soin de compléter les détails. Quand le document lui était ensuite lu, il en écoutait la lecture avec la plus grande attention avant de le signer ou de donner l'ordre de signer. Invariablement, sa signature était " Geo. -Et. Cartier," distinctement et lisiblement écrite. Par contre, son écriture était généralement médiocre et fréquemment illisible. Un jour, l'éminent littérateur P.-J.-O. Chauveau, qui était un ami personnel intime de Cartier, ayant reçu une lettre de ce dernier lui écrivit en réponse le billet suivant dont on goûtera la douce gaieté et l'esprit délicat bien particulier à Chauveau :
" Votre calligraphie, qui est cependant meilleure que la mienne, fait que je n'ai pu lire ce qu'il y avait dans l'enveloppe de la lettre que vous m'avez adressée. J'ai trouvé, toutefois, que ces hiéroglyphes avaient un aspect bienveillant et je vous en remercie."
Parlant de son écriture, dont il était le premier à rire, Cartier faisait un jour observer : " J'ai trois sortes d'écritures : une que chacun comprend, une autre que seul je puis lire, et une que Sicotte et Suite peuvent seuls déchiffrer."
Une table carrée et fort modeste a servi durant bien des années de bureau à Cartier pour écrire et y déposer ses papiers. Ce meuble, qui avait été fabriqué par John Hay, de Toronto, en 1859, alors que le parlement siégeait dans la capitale d'Ontario, suivit Cartier à Québec et ensuite à Ottawa. Il est à présent au bureau de la cartoucherie, à Québec. En i872, un grand bureau fut commandé pour remplacer la table bien connue, mais Cartier ne vit même jamais ce bureau, car il mourut avant l'arrivée de ce meuble au ministère de la Milice, où depuis quarante ans il a été au service des différents ministres qui se sont succédé dans ce ministère.
Pour en revenir à la puissance de travail de Cartier, on a fort bien fait observer de lui que jamais esprit plus actif n'habita un corps mieux fait pour supporter la fatigue. Son physique, nous le répétons, était extraordinairement puissant. Grâce à sa vitalité et à ses habitudes tempérantes, il pouvait accomplir des quinze ou seize heures de travail par jour sans aucun signe apparent de fatigue. Cependant, ainsi que l'a raconté son ami et associé Benjamin Suite, un tel travail incessant minait graduellement sa santé, et devait finir éventuellement par amener le mal qui l'emporta à l'âge relativement peu avancé de cinquante-neuf ans. Il ne prenait aucun exercice, n'allait jamais comme ses autres collègues faire de longues marches, et avait peu de distractions de ses onéreuses fonctions publiques. Rester pendant quatre, cinq ou six heures à lire des documents, à consulter des livres et à prendre des notes, ne se levant que de temps en temps pour faire quelques pas, puis courir au Conseil ou à la Chambre, où il siégeait durant plusieurs heures d'affilée, et se lever fréquemment pour prononcer de longs discours, voilà à quoi, dit Suite, s'est bornée la routine presque journalière de cet homme vigoureux, plein de sang, de vitalité et de feu. Un tel labeur était suffisant pour abattre l'homme le plus robuste, et sans la forte constitution qu'il possédait Cartier serait disparu encore plus tôt. Bien souvent, ses amis les plus intimes l'avaient conseillé de se reposer, de se ménager, mais de ces avis il n'avait aucune cure et il persistait quand même à aller jusqu'au bout. Très rarement était-il absent de la Chambre, et cela lui arrivait même si peu souvent que tout aussitôt on remarquait son absence. Ses collègues pouvaient toujours disposer de quelques instants pour aller manger ou, quand les séances se prolongeaient outre mesure, pour aller prendre un peu de repos. Mais Cartier était toujours à son poste, l'œil au guet, l'oreille tendue, la réplique toujours prête sur les lèvres, et toujours prêt à bondir dans l'arène au premier appel de ses amis ou de ses adversaires. En vérité, a-t-on dit de lui, c'était alors le gladiateur qui tenait le terrain, attirait les regards et portait les derniers coups.
Comme orateur, du moins en ce qui concerne le style, on ne peut pas dire que Cartier fût de premier ordre. Il n'émettait, du reste, aucune prétention à ce sujet. " Ceux qui me connaissent," disait-il, " savent que je ne prétends nullement être orateur ; mais je suis sincère, et peut-être aussi ai- je la faiblesse de toujours parler avec trop de franchise." Ce n'était pas l'éloquence qui donnait de la force au discours de Cartier, mais sa sincérité, sa franchise et sa grande connaissance de tous les sujets. Sa voix était médiocre, montée à un diapason plutôt aigu, et quelques-uns de ses gestes étaient singuliers. Mais, s'il n'était pas orateur, Cartier était du moins un excellent " de-
bâter/' Ses faits étaient toujours présentés avec une précision logique, et c'était sur des exposés clairs et convaincants qu'il se reposait pour entraîner ses auditeurs. Ses discours possédaient peu de fleurs d'éloquence, mais ils abondaient en renseignements et détails de toute sorte, et étaient marqués par une clarté logique et par cet esprit d'assurance et d'optimisme qui étaient si caractéristiques de l'homme. Chaque fois qu'il se levait pour prononcer un discours, on lui accordait la plus grande attention parce que ses auditeurs savaient bien qu'il avait quelque chose d'intéressant à communiquer. Dans la discussion, il était particulièrement redoutable. Quand on l'attaquait, ainsi que cela arrivait souvent, il n'était jamais en peine pour une réplique, et dans les fréquentes passes d'armes s'élevant au parlement durant les discussions orageuses de ce temps-là, on pouvait être sûr que c'était lui qui avait le plus de chances de l'emporter. L'une de ces passes d'armes est célèbre dans les annales parlementaires, et se produisit, dans la Législature du Canada-Uni, lors des débats historiques sur la confédération. . Parmi les adversaires de la mesure, se faisait remarquer au premier rang le député de Brome, Christopher Dunkin, et ce fut durant son discours — le plus long qui ait été alors prononcé — qu'il engagea le fer avec Cartier. Dunkin venait d'exprimer des doutes sur la possibilité de faire fonctionner le nouveau système de gouvernement. Ce système, disait-il, serait trois ou quatre fois plus complexe que l'ancien. Puis il ajoutait :
" L'homme d'Etat, qui, sous un pareil régime, parviendrait à gouverner six sections ou même plus dans la Chambre des Communes ainsi qu'au Conseil Législatif, et autant de législatures locales et de lieutenants-gouverneurs, l'homme d'Etat, dis- je, qui serait assez habile pour maintenir son gouvernement, ne fut-ce que deux ou trois ans, mériterait qu'on l'envoyât en Angleterre enseigner aux lords Palmerston et Derby l'alphabet politique. La tâche serait infiniment plus difficile que celle que ces hommes d'Etat anglais ne trouvent cependant pas déjà si aisée.
" Cartier. — Il n'y aurait aucune difficulté.
" Dunkin. — L'honorable ministre ne voit jamais de difficultés dans tout ce qu'il entreprend.
"Cartier. — Et je me suis rarement trompé. En général, j'ai toujours été assez heureux dans tout ce que j'ai entrepris.
" Dunkin. — En certains cas, oui ; mais l'honorable ministre n'a pas toujours eu la même chance. L'honorable ministre a raison de bénir sa bonne étoile ; mais, quant à moi, je ne crois à l'omniscience de personne. ... Ce ne sera pas chose facile, je crois, avec trois membres bas-canadiens dans le ministère, de former un Conseil Exécutif pouvant donner satisfaction aux exigences quelque peu pressantes de race et de religion de cette partie du pays.
" Cartier. — Ah bah !
" Dunkin. — L'honorable procureur-général se croit sans doute de taille à pouvoir surmonter cette difficulté ?
"Cartier. — Assurément. (On rit.)
"Dunkin. — Eh bien, si l'honorable ministre réussit à satisfaire le Bas-Canada, avec seulement trois ministres de cette province dans le cabinet, il prouvera qu'il est le plus habile homme d'Etat du pays.
" Cartier. — Sur quoi s'appuie l'honorable député pour affirmer qu'il n'y en aura que trois ?
" Dunkin. — Evidemment, l'honorable ministre ne m'a pas bien écouté, mais je ne voudrais pas lasser la patience de la Chambre en répétant tout cela.
" Cartier. — Lorsqu'il nous aura vu à l'œuvre, l'honorable député reconnaîtra qu'il a exagéré la difficulté.
" Dunkin. — Sydney Smith disait un jour, d'un certain premier ministre d'Angleterre, qu'il se faisait fort de pouvoir, à bref délai, remplir les fonctions de l'archevêque de Canterbury ou prendre le commandement de la flotte. Nous avons en ce pays certains hommes publics qui se croient de taille à assumer les responsabilités et remplir les fonctions de ces deux postes élevés, et en outre celles d'un feldmaréchal ou commandant en chef des armées de terre. (Nouveaux rires. )
" Cartier. — Bien que je ne puisse vraiment pas commander la flotte d'Angleterre ni remplir les fonctions de l'archevêque de Canterbury, je ne me crois pas moins capable de pouvoir former un Conseil Exécutif qui donnera satisfaction au Bas et au Haut-Canada ainsi qu'aux provinces maritimes."
C'est ainsi que Cartier put cette fois-là battre avec ses propres armes son redoutable antagoniste, pour le plus grand amusement de toute la Chambre. Cette passe d'armes fut, du reste, marquée de la plus grande cordialité, car Cartier et Dunkin étaient de grands amis. L'optimisme de Cartier, ainsi qu'en témoigne l'incident ci-dessus, était un de ses traits personnels les plus caractéristiques. " Je ne suis pas de ceux," disait-il, " qui voient toujours tout en noir. Je préfère les perspectives encourageantes." Son audace, son intrépidité et son courage étaient tout aussi prononcés. Aucun revers ne pouvait le décourager.. " Semper audax ", toujours audacieux, disait une fois un membre de la Chambre, au cours d'un débat, en parlant de Cartier. Ce à quoi ce dernier répliqua tout aussitôt par le dicton bien connu: "Audaces fortuna juvat."
Ses adversaires les plus acharnés étaient les premiers à admettre cette audace bien connue. Durant une discussion aux Communes en i872, sur la question fénienne, Cartier, qui était ministre de la
Milice, venait de faire observer qu'il avait appris avec peine que certaines gens croyaient que la milice canadienne ne s'était pas conduite avec intelligence durant l'invasion fénienne. Richard Cartwright, qui était visé directement par cette allusion, répondit tout aussitôt : " Je n'ai voulu parler que de certains chefs, sans dire s'ils appartenaient à l'armée régulière ou à la milice.
" Cartier. — L'honorable député n'aura qu'à s'attaquer à moi, et il verra alors si je ne suis pas de taille à me défendre contre tout venant.
" Cartwright. . — L'honorable ministre a assez d'audace pour entreprendre quoi que ce soit.
Que de fois, accablé en apparence par la lassitude, ou paraissant étranger à ce qui se passait autour de lui, Cartier penchait la tête sur son pupitre et semblait êtrfc endormi. Mais il suffisait qu'un orateur pût dire, en cet instant, quelque chose qui appelait une réplique, et alors immédiatement Cartier se levait, alerte et vigoureux, pour reprendre point par point les arguments de son adversaire et montrer qu'il n'avait pas perdu un seul mot de ce qui avait été dit. Une fois, la Chambre avait été en séance toute la nuit, et sur les cinq heures du matin Joseph Howe, le redoutable lutteur de la Nouvelle-Ecosse, venait de prendre la parole. Cartier, selon toute apparence terrassé par la fatigue de cette longue séance, s'était laissé tomber écrasé sur son pupitre, et Howe dut le croire profondément endormi. Interrompant le fil de son discours, le grand tribun s'écria tout à coup : " J'attendrai une autre occasion pour ce que j'ai à dire, car la Chambre doit s'apercevoir que celui que j'attaque n'est pas en ce moment en état de me répondre !" Alors, Cartier se retourna, et d'une voix narquoise se contenta de dire : " Allez toujours, je ne dors que d'un œil ! " saillie qui fut tout aussitôt couverte des rires et des applaudissements de toute la Chambre.
Sir John A. Macdonald avait l'habitude de dire que Cartier avait le courage d'un lion en face de l'opposition. Une fois, durant une discussion orageuse aux Communes, où Cartier s'était vu en butte à toute une série de violentes interruptions, il se campa fièrement et, jetant la tête en arrière, il s'écria d'un air d'indicible défi : " Allez donc, je vous attends tous." C'est par des traits de ce genre que Cartier se gagnait le respect de ses ennemis, mêmes les plus acharnés.
Il n'est pas sans intérêt de savoir quel effet produisait George- Etienne Cartier parmi les membres du parlement dont il était l'une des figures les plus proéminentes, et surtout comment il était considéré par les députés de langue anglaise. Il y a très peu de survi-
vants de ces jours mémorables, ce qui nous fait apprécier davantage la bonne fortune que nous avons eue de pouvoir recueillir les impressions personnelles d'un des membres de la Chambre qui eurent le plus l'occasion de voir Cartier de près, dans les années qui suivirent la confédération. Nous voulons parler du juge A. W. Savary, d'Annapolis, N.-E., qui nous a tracé un portrait bien vivant du grand leader canadien-français.
" Pour la vivacité et la ressource d'esprit dans la discussion," nous écrit le juge Savary, " Cartier ne le cédait à aucun des leaders de la Chambre des Communes, du temps que j'y étais. Il parlait également bien le français et l'anglais. Il était toujours en bonne humeur, et ne s'emportait jamais dans une discussion, même dans les occasions les plus irritantes. Je me rappelle une fois avoir vu sir John A. Macdonald montrer beaucoup de ressentiment à l'occasion d'une attaque tout particulièrement violente de la part de M. Holton, mais Cartier ne montrait jamais la moindre apparence de colère ou de ressentiment. Une réplique spirituelle et enjouée, aussi vive que l'éclair, était tout ce qui venait de lui. Je ne me rappelle pas l'avoir vu aussi violemment attaqué que le furent souvent sir John A. Macdonald et M. Howe. Mais je l'ai vu souvent en butte à quelques-uns de ces sarcasmes blessants qui rendaient M. Edward Blake si redoutable, et il m'a souvent semblé que M. Blake cherchait à tirer parti d'erreurs occasionnelles de Cartier dans l'emploi de la langue anglaise pour faire rire la Chambre à ses dépens. En effet, et en dépit de la constante expérience de Cartier au prétoire, dans les assemblées publiques et au parlement, Cartier ne put jamais se rendre maître de la prononciation ou accent de l'anglais, bien que je ne l'aie jamais vu être embarrassé pour trouver un mot. Au contraire, un étranger qui entendait Chauveau ou Dorion s'exprimer en anglais n'aurait jamais cru que ce n'était pas là sa langue maternelle.
" Cartier était un grand champion des droits et intérêts de sa race et nationalité, et fut toujours attaché avec dévouement à sa religion. Mais il était modéré dans ses vues et ses demandes, et il se montra toujours tolérant des opinions et revendications des autres. Il savait jusqu'à quel point il pouvait aller dans ses demandes; il ne demandait que ce qui était raisonnable, et c'est pourquoi il obtenait ce qu'il voulait. Il n'y avait pas dans tout le parlement sujet britannique plus loyal que lui, ou qui fût plus ardemment dévoué à l'idée de l'union avec la Gra^ide-Bretagfne. Quelques-uns ont voulu lui attribuer ce que d'autres prétendent avoir été dit par sir Etienne-Paschal Taché, à savoir que le dernier coup de canon tiré pour le maintien du lien britannique le serait par un Canadien-
Français. Tels étaient les sentiments de son âge mûr, quels qu'aient pu être ceux des premiers entraînements de sa jeunesse. Je n'oublierai jamais sa harangue passionnée quand il stigmatisa la détestable organisation fénienne le jour où D'Arcy McGee fut assassiné. On savait pourtant que Cartier avait reçu ce jour-là des lettres de menace, et qu'il avait dû être gardé par des détectives dans le trajet allant de sa résidence au parlement.
" Personnellement, Cartier était l'un des hommes les; plus agréables et des plus enjoués qu'on pouvait rencontrer. Les soirs où le premier ministre recevait à dîner, Cartier avait pour habitude d'inviter les mêmes hôtes à une sorte de " conversazione " commençant à l'heure où le dîner finissait. En ces occasions, c'était chez lui une détente complète, où il s'amusait comme un écolier, jouant du piano, chantant des chansons comiques françaises, racontant des anecdotes amusantes, dansant des valses, et en somme se faisant le boute-en-train de la réunion. Il était vraiment difficile alors de s'imaginer qu'en quelques heures le grave et savant homme d'Etat qu'on avait vu en Chambre durant l'après-midi avait pu aussi subitement devenir le gai et bruyant luron qu'on voyait maintenant se délasser en toutes sortes d'inventions pour amuser ses invités.
" Pour en revenir aux discours de Cartier en Chambre, je me rappelle que son habitude était, quand quelque lapsus dans son anglais faisait sourire ses auditeurs, de s'arrêter un instant pour découvrir et corriger son erreur. Quant à sa diction même, je dois dire que quelques-uns de ses discours étaient quelquefois très longs, mais tous étaient remarquables par la clarté de renonciation, et à la fois par la douceur et la sincérité avec lesquelles les idées étaient exposées, le tout à peine défiguré çà et là, quand il parlait anglais, et bien qu'il eût toujours la parole facile, par des expressions fautives dues à sa connaissance imparfaite de la langue."
La puissance de travail de sir George Cartier ne se montrait pas seulement dans l'arène parlementaire. Quand il n'était pas au parlement, il s'occupait de son bureau d'avocat. Dès qu'il pouvait se détacher de ses devoirs aux Communes, il partait pour Montréal, où dès son arrivée il expédiait ses bagages à son domicile et se dirigeait vers son bureau. Entrant de son même pas toujours alerte, il donnait la main à ses associés et aux clercs et demandait tel ou tel travail, et il y restait quelquefois tout le jour et même parfois assez avant dans la nuit. L'un de ses anciens clercs nous a dit qu'il en tenait quelquefois cinq ou six à travailler avec lui sans interruption durant plusieurs heures, et qu'il exerçait alors sur eux une surveillance incessante. Il se montrait alors sévère, sérieux et exigeant,
n'épargnant pas ceux qui étaient à son service et ne s'épargnant guère non plus lui-même ; mais, une fois la tâche terminée, il se relâchait immédiatement et devenait l'aimable ami et compagnon qu'il était en réalité. Il commandait alors des rafraîchissements, et tous s'amusaient à qui mieux mieux. Que le gouvernement, dont il faisait partie fût victorieux ou vaincu, cela ne faisait aucune différence dans les habitudes de Cartier. Dès l'instant où il cessait d'exercer ses fonctions publiques, il reprenait ses occupations ordinaires sans récriminer et il continuait sa besogne avec un courage que rien ne pouvait abattre.
La cordialité et la gaieté de Cartier dans ses heures de délassement constituaient l'un des côtés les plus agréables de son caractère. Toute sa personne, nous l'avons dit, était un curieux mélange de brusquerie et de délicatesse, de rudesse et de courtoisie. C'est dans ses relations personnelles avec ceux qui l'approchaient de plus près que se révélaient son exquise politesse et sa bonté de cœur. A l'égard de ses collègues parlementaires, sans distinction de partis, il était l'essence même de l'amabilité. Presque chaque jour, durant la session, il avait deux ou trois députés avec lui à dîner, et à ces réunions la politique était sévèrement bannie. Quand aucun travail pressant ne le réclamait, il recherchait quelquefois les distractions de la vie sociale, et il était le favori de tous les salons, où son esprit et sa bonne humeur étaient devenus légendaires. La cordialité et l'urbanité de Cartier, raconte Suite, étaient proverbiales au parlement et dans tous les bureaux publics. Les traditions de ses délicieuses soirées du samedi qu'il donnait à sa résidence d'Ottawa ne sont pas encore oubliées dans la capitale. Ces soirées avaient lieu dans une modeste maison de brique, située au coin des rues Metcalfe et Maria (aujourd'hui avenue Laurier) et qui a depuis été remplacée par l'édifice de la Young Men Christian Association. Presque chaque samedi soir, durant la session, cette maison était le théâtre de scènes de gaieté et d'allégresse, dont Cartier lui-même se faisait le boute-entrain. " Quel est celui qui, se trouvant à Ottawa durant la session," raconte Suite, " n'a pas fait la démarche nécessaire pour être invité aux Samedis de sir George ? Cette heureuse innovation d'un chef de parti politique réunissant sous son toit les députés de toutes couleurs pour s'amuser en bons camarades produisait des merveilles. Chacun faisait connaissance avec tel ou tel de ses collègues, et, le temps de le dire, la Chambre des Communes, le Sénat et nombre de fonctionnaires supérieurs ne formaient plus qu'un même groupe de société. Quand ils avaient chanté ensemble :
C'est l'aviron qui nous mène, qui nous mène, C'est l'aviron qui nous mène au vent.
ou bien encore la fameuse chanson de Cartier :
O Canada, Mon Pays, Mes Amours.
les différences disparaissaient, et il ne restait plus entre tous que le meilleur esprit de cordialité."
Cartier, fait encore observer Suite, possédait le rare secret d'être à la fois un adversaire tenace et redoutable et de se faire personnellement aimer de ses adversaires. Pour ses Samedis, Cartier dressait lui-même la liste de ses invités, distribuant à chacun son rôle particulier, et se réservant toujours le principal, qu'il remplissait invariablement au plus grand plaisir de tous. Et comme il chantait l'amour et l'amitié ! nous dit Suite. Personne plus que lui ne savait mettre en branle ces réunions hétéroclites, où de graves sénateurs, des députés et des journalistes fraternisaient à l'envi l'un avec l'autre.
Cartier était lui-même la vie de ces réunions. C'était surtout un régal de l'entendre alors chanter la chanson nationale de sa propre composition, " O Canada, Mon Pays, Mes Amours." DeCelles remarque que Cartier personnifiait alors à merveille le véritable bouteen-train, c'est-à-dire celui qui possède l'art de tirer de chacun ce qu'il peut y avoir de meilleur en lui. Ainsi par exemple, nous dit DeCelles, la femme d'un sénateur libéral, excellente musicienne, était toujours priée par Cartier, chaque fois qu'elle paraissait à ces réunions, de donner un spécimen de son talent ; et si elle s'en défendait, il renouvelait l'invitation en lui disant : " Je vous prie de jouer, non pour moi-même, mais afin de montrer à ces Anglais que si les Canadiens-Français n'ont pas le talent de faire de l'argent, ils sont mieux doués qu'eux sous le rapport artistique."
A ces réunions, on se livrait à toutes sortes d'amusements. L'un des plus en vogue consistait à chanter en chœur, à la manière des " voyageurs " du Nord-Ouest. Une douzaine de chaises étaient disposées à la file indienne, où s'asseyaient ceux des invités qui possédaient la meilleure voix. Chaque chanteur était supposé être un " voyageur " et la chaise son canot. Quand tout était prêt, le fameux commandant Fortin, qui possédait une voix superbe et puissante, entonnait le chant de circonstance, et les " voyageurs " improvisés, balançant les bras et maniant des avirons mystiques, se joignaient au refrain :
Vlà le bon vent, Vlà le joli vent,
Ma mie m'appelle, Vlà le bon vent, Vlà le joli vent,
Ma mie m'attend !
Dans ce modeste logis, la bonne humeur et les propos amusants, nous dit Suite, faisaient oublier l'absence de la richesse. Une chanson
de Pierre Fortin, un air d'opéra de Frédéric Braun mettaient tout le monde en joie. " Il faut dégourdir ces braves gens," disait jovialement Cartier, " et leur montrer ce que nous avons de bon." Les artistes de passage à Ottawa prenaient souvent part à ces réunions, et contribuaient à les rendre encore plus populaires. La renommée en était telle que, même après quarante ans, bien des anciens en parlent encore et, se les rappellent avec délices.
La bienveillance et la gaieté de Cartier s'affirmaient de bien d'autres manières. Quand il n'était pas trop occupé, l'une de ses distractions favorites était de donner son attention aux jeunes, et il était devenu extrêmement populaire parmi les jeunes employés de son département. Ottawa était alors une ville bien moins considérable qu'aujourd'hui, et, ainsi que Suite le fait remarquer, les conditions du service civil y étaient aussi bien différentes. En ce temps-là, tous les employés se connaissaient et fraternisaient les uns avec les autres. Les chefs ne connaissaient pas seulement tous leurs employés, mais ils connaissaient en outre leurs familles. Suite a raconté comment Cartier n'aurait jamais songé à quitter la capitale sans faire la tournée de tous les bureaux et donner la main à tous ses employés, même aux plus humbles messagers. Avec tous les fonctionnaires de son département Cartier était dans les meilleurs termes, et il les traitait plutôt comme camarades que subordonnés. Méthodique et systématique dans tout ce qu'il faisait, il prenait parfois plaisir à se moquer des jeunes gens. "Les jeunes ne connaissent rien," disait-il alors: " Ils sont pleins d'excellentes dispositions, mais n'ont pas d'expérience. Il faut apprendre par soi-même. On ne m'a rien enseigné, presque rien. J'ai appris ce que je sais à mes dépens. C'est la vraie manière. Voyons ce que vous avez là. . . ." Et il expliquait alors comme un maître d'école la manière de s'y prendre, suivant qu'il avait appris par expérience, et il terminait généralement ses exhortations par une fusée d'une sorte de rire qui lui était bien particulier, et qui était absolument contagieux.
Suite raconte qu'il n'a jamais entendu personne rire d'aussi bon cœur que Cartier. " Cela partait," dit-il, " subitement comme le chant du coq." Avec tout cela, on remarquait chez lui la plus extrême délicatesse de sentiments et le cœur le plus généreux. Ses actes de bonté personnelle étaient nombreux, et tout se passait d'une façon qui lui était bien particulière. Suite raconte qu'en une certaine occasion, un employé du département de Cartier, et qui était tout aussi " bourreau de travail " que son maître, avait grand besoin de repos mais ne voulait pas en entendre parler. Cartier s'était mis en tête de lui faire prendre un congé. De Québec, il lui télégraphia d'aller l'attendre à Montréal. Au bout d'une semaine, ils se rencontrent. " Ah ! très
bien, venez à Québec avec moi." Huit jours plus tard, et après avoir tenu son employé pendant ce temps-là à ne rien faire, Cartier lui dit: " Tout est fini, je n'ai plus besoin de vous, mais prenez votre temps pour retourner à Ottawa."
C'est ainsi que Cartier put avoir cette fois-là raison de son employé surmené. Accessible à tous ceux qui avaient besoin de ses services, Cartier ne rebutait personne qui pouvait avoir à causer sérieusement avec lui, mais il était avare de son temps, et se montrait impitoyable vis-à-vis des importuns et des gens inutiles. Aussi, ceux qui avaient à lui parler de choses sérieuses commençaient invariablement l'entretien par ces mots : " Je ne vous retiendrai pas longtemps.... je serai bref.... voici l'affaire en peu de mots." Et Cartier de répondre : " Oui, oui, donnez-moi la clef, cela suffit, je connais le reste," ce qui ne l'empêchait pas, au besoin, de retenir le visiteur, et de le questionner aussi longtemps qu'il pouvait en tirer de nouveaux renseignements.
En général, Cartier prenait fort peu de temps pour se décider sur quoi que ce fût. On a dit de lui qu'il avait deux sortes de décisions, l'une instantanée et l'autre lente. Si la question posée se rattachait à des principes fondamentaux, elle recevait sa réponse immédiate. Par contre, s'il ne s'agissait que de matières secondaires, il se renseignait à loisir et ne prenait une décision qu'après avoir mûrement réfléchi.
En toutes choses, il témoignait d'un sens commun éminemment pratique. Quand il s'agissait d'une chose qu'il avait à faire lui-même, il s'en acquittait de grand cœur. Mais, par contre, il n'aimait pas se charger de la tâche des autres, et les laissait s'acquitter de leur besogne. Une fois, certain haut fonctionnaire, qui venait de recevoir ses ordres, lui ayant fait observer qu'il ne savait pas comment s'y prendre, Cartier lui dit : " Ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela, mais à vos collègues. Chacun sa besogne." A un autre qui se lamentait des attaques dirigées contre lui par les journaux, à propos de la manière dont il avait agi en une certaine circonstance, Cartier lui fit observer en riant: " Bah! vous êtes payé pour cela."
Le courage personnel était l'un des traits les plus caractéristiques de Cartier. Depuis la journée mémorable du combat de Saint-Denis, où il fit bonne figure devant les balles anglaises, jusqu'à sa dernière lutte avec la mort, sa vaillance et sa bravoure furent toujours en évidence. Son illustre collègue, sir John A. Macdonald, avait dit une fois de lui : " Cet homme-là n'a jamais craint âme qui vive." Ce n'était pas sans impunité qu'on pouvait s'en prendre à son honneur. En 1848, une controverse orageuse s'étant engagée entre Papineau et Nelson au sujet des agissements du premier durant le soulèvement de 1837, l'organe du parti rouge, l'Avenir, publia une correspondance
signée " Campagnard Tuque Bleue " où il était insinué que Cartier avait montré de la lâcheté à Saint-Denis, et, en réalité, avait fui du champ de bataille. Poussé par ces attaques, Cartier se rendit au bureau de L'Avenir et offrit de se battre en duel avec le meilleur de tous les rédacteurs et collaborateurs du journal, alors rédigé par des hommes comme Joseph Doutre, Gustave Papineau, le redoutable Papin, Labrèche, Laflamme et J.-B.-E. Dorion, surnommé l'Enfant Terrible. Lors de la visite de Cartier, il n'y avait au bureau que J.-B. Doutre, dont la taille ne répondait pas au courage. Comme il s'offrait volontiers à relever le défi de Cartier, celui-ci répondit qu'il voulait se battre avec le meilleur de la bande, et non avec un " marmousset." Le lendemain, Joseph Doutre était sur le terrain avec Cartier, et après un échange inoffensif de balles Cartier retourna à ses affaires en disant qu'on s'apercevrait maintenant qu'il n'avait pas peur d'un coup de feu et de la bande de L'Avenir. L'affaire fit quelque bruit à Montréal, et à compter de là on cessa de diriger contre lui des attaques personnelles.
Quelques-unes des luttes auxquelles Cartier a pris part furent d'un caractère extrêmement ardent, et parfois même des plus violentes. De 1849 à 1861, il représenta Verchères dans le parlement du Canada- Uni, et en 1861 il défit le leader libéral, Aimé Dorion, dans Montréal- Est, après l'une des luttes les plus mémorables qui se soient jamais vues au Canada. De 1861 jusqu'à sa défaite en i872, Cartier représenta Montréal-Est, d'abord dans le parlement du Canada-Uni et après la confédération dans la Chambre des Communes. En i867, il fut aussi élu pour représenter Montréal-Est dans la législature de Québec en même temps qu'aux Communes, en vertu du régime du double mandat qui régnait alors. En i87i, cependant, il refusa de se porter de nouveau candidat pour la législature provinciale dans Montréal-Est, alléguant qu'il était préférable qu'un autre pût donner toute son attention aux affaires de Québec, et Ferdinand David fut élu à sa place. Célestin Bergevin, cependant, qui était le candidat conservateur dans Beauharnois, se retira en faveur du leader canadien-français, et sir George Cartier fut élu pour représenter Beauharnois dans la législature, ce qu'il fit jusqu'à sa mort, survenue deux ans plus tard. La popularité de Cartier, parmi les électeurs de Montréal-Est, du moins durant les premiers temps, est démontrée par la présentation qui lui fut faite, le 29 décembre 1862, d'un magnifique candélabre en argent massif, représentant un érable, sous les branches duquel se détachaient les portraits de la reine Victoria, de Jacques Cartier, de Montcalm et de Mgr Plessis.5
5 Ce superbe souvenir est maintenant en la possession de Jacques Cartier, à St-Antoine.
Dans les diverses luttes électorales où il a été engagé, Cartier dut fréquemment donner des preuves de son courage personnel. Les élections d'aujourd'hui sont des affaires bien tranquilles comparées aux luttes électorales d'autrefois, où le vote ouvert était de règle et où les élections duraient souvent plusieurs jours. Des scènes de violence inouïe accompagnaient souvent la votation; les brigades portant le nom de " brigades de manches de hache " figuraient des deux côtés, et de furieux conflits se produisaient souvent. Cartier faisait face aux foules en furie avec un sang-froid dont il ne se départait jamais, même quand il était l'objet des attaques les plus violentes. Son courage ne fut peut-être jamais mieux démontré que durant la mémorable campagne de Montréal, en i872, alors que tout tournait contre lui. Bien que sa santé fût alors ébranlée par la maladie, il sut faire face à ses adversaires avec un superbe courage qui ne se démentit pas un seul instant. A une certaine phase de la lutte, l'opposition qui lui était faite avait pris un tel caractère de sauvagerie que sir John A. Macdonald et d'autres amis lui conseillaient d'abandonner la circonscription qu'il avait représentée si longtemps et de chercher à se faire élire dans une circonscription rurale dont le siège lui serait sans doute assuré par acclamation. Mais Cartier n'était pas homme à s'effacer en de semblables circonstances. Il n'avait jamais encore connu la défaite. Le jour de l'élection, Suite nous raconte que Cartier arriva à son bureau de Montréal vers les neuf heures. Quand il eut été informé que tout paraissait tourner fortement contre lui, il ne témoigna aucune inquiétude et il répondit tranquillement qu'il passerait la journée à son bureau et qu'il y recevrait tous les amis qui désireraient le voir. En réalité, il ne se portait pas alors sur ses jambes, et il dut rester presque tout le temps à se reposer sur un sofa, ce qui ne l'empêchait pas cependant d'avoir l'œil à tout ce qui se passait. Vers les dix heures, il était à dicter à son secrétaire un mémoire sur le Manitoba lorsque lui vint la nouvelle d'une débandade presque générale de ses partisans. La rue en face du bureau était remplie d'une foule considérable qui lançait des hourrahs pour son adversaire. Se levant du sofa sur lequel il reposait, Cartier alla à la fenêtre, regarda un moment ce qui se passait, puis haussant les épaules suivant une manière qui lui était bien particulière, il retourna à son sofa, et, s'y laissant retomber, il reprit ce qui était en train avec son secrétaire en disant : " Où en étions-nous oui, bien, continuons."
Moitié rêveur, moitié souriant, il continua de dicter. Il s'agissait de l'organisation d'un corps de volontaires pour le Nord-Ouest. Quand il eut terminé ce mémoire, les visiteurs furent admis et il continua à recevoir ses amis durant plusieurs heures. Comme on lui exprimait une certaine surprise de le voir s'occuper en un pareil moment
des affaires de la milice, il répondit avec ce rire sec qu'on lui connaissait bien : " Voilà bien comme vous êtes tous. Vous voudriez sans doute me voir pleurer, ou dresser des plans contre une chose désormais inévitable. La meilleure distraction, c'est le travail." Quand la nouvelle de sa défaite eut été confirmée, il prit la chose très froidement, et partit peu après pour sa maison de campagne après avoir remercié tous les amis qui l'avaient loyalement défendu envers et contre tous. Pas un seul instant, Cartier fit-il défaut à son courage et à son optimisme ordinaire. Quand le mal qui le minait sourdement fut devenu réellement alarmant, et qu'on lui eut dit qu'il lui faudrait se confier aux soins des spécialistes, il dit à son intime ami, Louis Archambault : "Tout va s'arranger. J'ai été défait à Montréal, mais j'ai d'autres comtés. Mes jambes sont faibles, mais le spécialiste me remettra bientôt sur pieds, et alors à l'œuvre ! "
Le courage politique et personnel de Cartier ne fut jamais mieux démontré qu'en 1860, alors qu'il se rendit dans la province d'Ontario rencontrer sur son propre terrain le fameux George Brown, qui redoublait alors d'attaques contre le leader canadien-français dans les colonnes du Globe. Dans un discours mémorable prononcé à Welland en 1863, devant un auditoire en grande partie de langue anglaise, Cartier entreprit surtout de relever les accusations lancées par George Brown contre lui-même et contre les Canadiens-Français en général. Dès ses premières paroles, il fit appel en ces termes à l'esprit de justice et d'équité des Canadiens de langue anglaise : " Je suppose," dit-il, que vous ne me connaissez pour la plupart que de nom. On m'a dit que le Globe avait une grande circulation dans le Haut-Canada. En ce cas, vous avez dû y voir souvent mon nom, mais bien rarement à mon avantage. Il serait certes étrange que l'éditeur de ce journal, en quatre ou cinq ans, ne serait pas venu à bout de vous dire quelque vérité à mon sujet. Ainsi ce journaliste m'a appelé un jour " un petit Français," ce qui est vrai. Il a eu aussi la condescendance, ce jour-là, d'ajouter que j'étais dans une certaine mesure audacieux et courageux comme un Anglais. C'est peut-être la seule fois qu'il ait parlé de moi d'une manière approchant de la vérité. En effet, il se trompe de peu. Comme j'ai été extrêmement vilipendé par le Globe et que ce journal compte des milliers de lecteurs dans le Haut-Canada, oserais- je me présenter devant vous si je n'étais pas un homme de quelque courage ? "
Le " Petit Français," ainsi que Cartier avait été dénommé par Brown, reçut une grande ovation de la part de son auditoire de langue anglaise, et son dscours créa dans le temps une grande sensation. En réalité, Cartier fut l'un des premiers hommes d'Etat canadiens-français à pénétrer dans la province de langue anglaise, et à exposer sous
son vrai jour la situation des Canadiens-Français devant des Canadiens de langue anglaise, tout en prêchant l'union et l'harmonie entre les deux races. Sa conduite à cet égard lui attira un remarquable tribut d'éloges de la part de George Benjamin qui, parlant devant le parlement en 1860, disait : " Je dois reconnaître que M. Cartier a plus fait pour réunir les deux races, et pour établir l'harmonie entre elles, que qui que ce soit en cette Chambre."
Le courage personnel et politique de Cartier et la manière indomptable avec laquelle il poursuivait ses campagnes politiques lui méritèrent en certains quartiers le surnom de " Tigre Canadien," qui était un tribut rendu à sa vaillance. C'était, dans toute la force du mot, un homme de parti, mais ayant pour objet de pouvoir favoriser des principes en lesquels il avait foi, et non pas dans un but d'intérêt égoïste. Ainsi qu'on l'a fait remarquer de lui, ce qu'il voulait c'était un parti politique où toutes les classes, toutes les opinions et toutes les croyances pourraient trouver asile ; en un mot, ce qu'il désirait, c'était de travailler au progrès du pays sans blesser les convictions d'aucune classe de la société. Ses principes étaient fermes, et il les défendait avec un zèle inlassable et souvent avec une implacable énergie, même en face de l'antagonisme le plus prononcé. Ainsi que Suite le fait remarquer, au lieu de se laisser conduire par l'opinion publique, c'était lui au contraire qui la dirigeait, par un mot ou par une phrase. L'art où se complaisaient les démagogues lui répugnait. Il ne cherchait pas à flatter la populace. Combien souvent même n'a-i-il pas risqué, pour cela, sa popularité et son pouvoir. Il ne s'abaissa jamais à flatter les préjugés du peuple ; au contraire, il y mit souvent obstacle. Il s'attaquait à toutes les questions ouvertement. Il ne cherchait pas la popularité, et, comme il était homme pratique, il ne croyait pas qu'on dût perdre son temps à essayer de venir à bout de choses impossibles. Une fois convaincu que la ligne de conduite à suivre était juste et raisonnable, il se serait fait tuer sur la brèche plutôt que d'abandonner son poste, et il était rare qu'il ne réussissait pas à triompher des préjugés. A tel point était-il homme de parti qu'il ne voulut même jamais se laisser influencer par des considérations de famille, dès qu'il s'agissait de ses actes politiques, ainsi qu'il le prouva bien du reste dans la lutte pour la mairie de Montréal, entre Wolfred Nelson et E. R. Fabre, alors qu'il fit de l'opposition à Fabre, qui était son beau-père, mais qui appartenait à un parti politique différent.
Cartier se montra toujours excesssivement fier de sa descendance et de sa nationalité française. Il s'enorgueillissait aussi de pouvoir rattacher sa lignée à celle du grand Jacques Cartier, le découvreur du Canada ; et bien qu'il n'y eut aucune preuve réelle de la chose, il se pourrait fort bien que les ancêtres de Cartier se rattachassent à l'il-
lustre navigateur de Saint-Malo. ''Jacques Cartier est mon homonyme," a-t-il dit en une certaine occasion. " Je voudrais marcher sur les traces de cet homme illustre et ne pas déroger à ses grands desseins. Si, après trois autres siècles, l'histoire, venant peut-être à mentionner mon nom comme celui d'un homme qui a fait quelque chose pour son pays, disait que j'ai pu un jour lui être infidèle, on aurait ma mémoire en horreur, et je ne veux pas que cela soit."
Les Canadiens-Français ont quelquefois reproché à Cartier d'être trop Anglais dans ses aspirations. Il est vrai qu'il avait la plus grande admiration pour les institutions britanniques, mais il n'oublia jamais qu'il était Canadien-Français et il n'a jamais trahi non plus les intérêts de ses compatriotes. Quand il fut accusé en plein parlement de chercher à angliciser ses compatriotes, il se tourna du côté de celui qui avait formulé cette accusation et lui opposa cette protestation indignée : " L'honorable député a été jusqu'à dire que je voulais angliciser mes compatriotes. Eh bien, s'il occupe jamais ma place, je lui souhaite de faire passer des mesures qui égalent en patriotisme celles dont je suis l'auteur. Ne sait-il pas combien j'ai dû lutter pour obtenir que le chemin de fer du Grand Tronc passât à travers le Bas-Canada, enrichissant ainsi mes compatriotes, augmentant la valeur de ljeurs terres, et facilitant la colonisation ? N'ai-je pas, par une loi passée en 1856, doté le Bas-Canada d'écoles normales et de trois mille écoles communes ? N'ai-je pas rendu les biens des jésuites à leur destination première,? N'ai-je pas introduit les lois françaises dans les townships de l'Est ? A-t-on cherché, avant moi, à consolider la Coutume de Paris en un code civil, ce qui met les lois de notre propre province à la portée des deux populations, l'anglaise et la française."
Cartier s'est toujours montré très sensible à l'endroit de sa descendance et de sa nationalité. Dans l'un de ses voyages en Angleterre, un certain personnage anglais, arrogant et présomptueux, lui ayant dit : " Mais, ces Canadiens-Français, dont vous descendez, qui sont-ils ? " Cartier répondit tout aussitôt par la cinglante riposte suivante : " Ce sont les descendants de ces mêmes Normands qui ont conquis l'Angleterre." Ce qui n'empêche pas que Cartier a toujours été au-dessus de tous les préjugés de race. Il fut surtout et avant tout un grand Canadien, et personne plus que lui eut jamais meilleur droit à ce nom. Profondément attaché à la foi de ses pères, Cartier était un fervent catholique, ainsi qu'il croyait du reste que tous ses compatriotes devaient être. Un jour, comme un ami lui annonçait qu'un de ses compatriotes qu'il connaissait bien venait de mourir, et qu'il était mort libre-penseur, Cartier répondit : " Allons ! il se trompait ; un Canadien-Français doit toujours être un catholique."
Dans un discours mémorable prononcé à l'Université Laval de
Québec, le 4 mars 1860, sur le pouvoir temporel du Pape, Cartier sut saisir cette occasion pour condamner les ennemis de l'Eglise, et rendre témoignage de la liberté dont jouissait l'église catholique au Canada. 11 Monseigneur," disait-il alors, " nous avons l'avantage, nous Canadiens, de vivre sous un gouvernement où nous pouvons exprimer en toute liberté notre sympathie pour le chef de l'Eglise catholique. Cet
avantage est un grand bonheur pour nous aujourd'hui Comme
catholique, j'aime à reconnaître que nous vivons sous un gouvernement qui permet à Sa Sainteté de vous adresser des encycliques, qui permet de les lire dans vos cathédrales, de les faire lire dans les églises paroissiales par les curés, de les faire publier dans les journaux sans que personne vous inquiète. Nous vivons sous un gouvernement où le catholique peut à la fois s'attacher au service de l'Etat et faire partie de l'association de Saint-Vincent de Paul, servir son pays et servir les pauvres."
La veille de son départ définitif de la capitale, avant d'entreprendre son dernier voyage en Angleterre, Cartier, qui était alors très malade, fit prier le Père Dandurand, curé de la cathédrale, de venir le voir, et il passa plusieurs heures avec lui. A ses derniers moments, il eut la consolation de recevoir les secours spirituels de l'église dont il avait toujours été durant toute sa vie l'un des fils les plus dévoués. 6
Cartier, nous l'avons déjà dit, avait ses défaillances aussi bien que ses vertus, c'est-à-dire les défauts de ses grandes qualités. Parmi ceux qui lui ont été le plus reprochés, il faut compter son absolutisme, qui provenait naturellement de son caractère énergique et entier. Il maintenait ses opinions avec une fermeté inflexible, et comme chef de parti il exigeait une obéissance aveugle de la part de ses partisans. Un jour, comme on lui avait laissé entendre qu'il paraissait préférer avoir pour partisans en Chambre des hommes inférieurs, il répondit : " Qu'est-ce que cela peut faire, du moment que la tête est bonne ? " Son absolutisme eut quelquefois pour effet de lui aliéner quelques-uns de ses amis, et on a même dit que ses méthodes étaient loin de s'harmoniser avec ce qu'on pouvait attendre d'une démocratie et de ses re-
6 Lors de la pose de la première pierre du monument Cartier à Montréal, le 3 septembre 1913, Mgr Bruchési rendit un hommage bien mérité à Cartier par les paroles suivantes : " Cartier était aussi un croyant sincère ; il ne craignait pas de pratiquer, d'affirmer et proclamer sa foi, et je remercie sincèrement l'administrateur du Canada qui nous a rappelé dans son discours les nobles paroles par lesquelles Cartier a prouvé son attachement aux enseignements religieux qu'il avait reçus sur les genoux maternels. Une telle profession de foi est tout particulièrement honorable chez un homme public qui a eu la force d'esprit de lui donner expression, et on a bien fait de la rappeler en une occasion solennelle comme celle qui nous a réunis ici aujourd'hui. Cartier a eu son jour de triomphe, et il a aussi connu la défaite, mais personne ne peut nier que, soit dans le succès ou l'adversité, il a révélé les qualités d'un grand homme."
présentants. 7 Mais les temps où Cartier fut appelé à jouer un rôle prépondérant exigeaient un homme énergique, et un homme faible ou pusillanime se serait vu dans l'impossibilité d'accomplir ce qu'il a fait. Il ne supportait pas qu'on pût mettre obstacle à ce qu'il avait arrêté de faire. " Je dois avouer que dans tous les actes importants de ma vie politique, je n'ai jamais pris l'avis de personne," déclarait-il un jour en toute candeur, et cela donne la clef de tout un côté de son caractère. Il se tenait rigueur à lui-même et possédait un caractère quelque peu porté aux excès, bien que ses ébullitions fussent de courte durée. Même ses amis les plus intimes ne pouvaient pas le persuader de faire une chose qu'il ne voulait pas faire, et ils subissaient alors quelquefois le contrecoup de son irritation. On raconte, en manière d'incident amusant, qu'un jour un de ses plus intimes amis, Louis Archambault, s'étant vu refuser une demande qu'il avait faite à Cartier, était sorti fort en colère du bureau de ce dernier, et rencontrant un ami lui avait déclaré qu'il en avait fini avec Cartier et qu'il ne le verrait plus. A ce moment, Cartier sortait de son bureau, et voyant Archambault et son ami tenir un conciliabule il éclata de rire en disant : " Ah, je suppose que vous en dites de belles sur mon compte. Eh bien, il faut me pardoner ma mauvaise humeur."
L'absolutisme et la détermination peuvent être comptés parmi les traits les plus caractéristiques de Cartier, et cela, joint à ses manières brusques et à ses méthodes inflexibles dans la conduite de son parti, ne contribua pas peu à lui attirer l'inimitié de bon nombre de personnes qui n'ont pas pu saisir la grandeur inhérente de son caractère en dépit de quelques défaillances secondaires. Rien au monde ne pouvait détourner Cartier d'un dessein quelconque qu'il pouvait avoir arrêté, et c'est sans doute cet esprit de détermination qui lui permit de faire triompher ses mesures, bien que son manque de diplomatie ait parfois soulevé contre lui bien des dissentiments personnels. Mais, nous devons le répéter, ces défaillances secondaires étaient éclipsées par ses grandes qualités. On pouvait beaucoup lui pardonner à cause de son entière franchise, de son désintéressement et de ses principes élevés. 8
7 A. DeCelles : " Cartier et son temps."
8 M. le juge W. W. Lynch, de Knowlton, nous a raconté une anecdote qui met bien en relief cet esprit de détermination de Cartier. Quand Christopher Dunkin, qui fut l'un des principaux adversaires de la confédération, mais dont les hautes qualités lui avaient attiré le respect général, se retira de la vie publique pour entrer dans la magistrature, ses amis des townships de l'Est décidèrent de lui offrir un banquet auquel Cartier fut prié d'assister. Le leader canadien-français, s'imaginant que ce banquet devait avoir un caractère politique, prépara un discours en conséquence. Quand il arriva, il fut très surpris d'apprendre de M. Lynch que la réunion était sans signification politique, et que L. S. Huntingdon et autres libéraux éminents devaient être présents. Cartier, cependant, refusa de revenir sur la déter-
On doit rendre à Cartier cette justice de dire qu'il ne fit jamais servir l'exercice de ses fonctions publiques à ses propres intérêts non plus que pour favoriser les intérêts de ses parents. Il était, en réalité, l'ennemi juré du népotisme sous quelque forme que ce fût, et il refusa en plus d'une occasion de faire nommer des parents à des emplois publics, car il ne voulait pas qu'il fût dit qu'il avait pu exercer la moindre influence à cet égard. D'une manière générale, on peut dire qu'il ne faisait guère bon accueil aux solliciteurs d'emplois publics, et qu'à ces occasions sa réponse presque invariable était toujours : " Je n'ai pas de place à vous donner. D'ailleurs, vous ne devriez pas demander de semblables faveurs. Faites comme moi, travaillez fort, et vous réussirez."
Cartier était d'habitudes extrêmement frugales. Il ne fumait pas et usait très rarement de vin ou d'alcool. Après une séance très fatigante à la Chambre, il lui arrivait parfois de prendre avec un ami un léger grog au rhum, habitude qu'il tenait, de par une longue lignée d'ancêtres, du bon vieux temps d'autrefois. Son grand délassement était surtout de pouvoir converser librement et familièrement avec quelques amis qui lui étaient tout particulièrement chers. Parmi ceuxlà, il convient de citer Louis Archambault, qui joua durant quelque temps un rôle considérable dans la politique de Québec, le shérif Le- Blanc de Montréal, et son associé M. Pominville. Il témoignait aussi toujours un accueil empressé à quelques jeunes gens comme Suite, Dansereau et DeCelles, qui étaient alors au début de leur carrière distinguée dans le domaine des lettres et du journalisme. Cartier s'est aussi montré toujours très empressé auprès des dames, et on peut dire que sous ce rapport il ne le cédait en rien aux bonnes traditions de la galanterie française.
Cartier a toujours pris grand plaisir à la lecture. Il prisait fort la bonne littérature, tant en prose qu'en vers, et il lui est même arrivé de cultiver les muses. Il avait sous ce rapport l'illusion de bien des grands hommes, étant fort tenté de croire qu'il aurait pu, tout comme un autre, à défaut d'un homme d'Etat, devenir lui aussi un grand poète. Sir Wlfrid Laurier raconte que durant la session de la législature de Québec de i87i, un certain jour qu'ils étaient plusieurs députés à attendre le train dans un hôtel de Lévis, sir George Cartier, qui faisait alors partie de la législature tout en étant aussi ministre de la Milice à Ottawa, fit soulain son apparition au milieu d'eux.
mination qu'il avait prise, et il prononça son discours, discours essentiellement politique, tel qu'il l'avait préparé. M. Lynch, alors à ses débuts dans la carrière distinguée qu'il devait suivre comme homme politique, fut loin de se sentir à son aise tout le temps que dura le discours de Cartier, dans la crainte où il était que la franchise de ce dernier ne fût mal accueillie. Huntingdon, toutefois, prit l'incident en bonne part, et même il saisit alors l'occasion qui se présentait pour lui de payer un haut tribut d'éloges à Cartier.
Entrant en conversation avec le jeune Laurier et quelques autres députés, Cartier, laissant de côté la politique, ne parla guère d'autre chose que de poésie. "'Il vint à nous," raconte sir Wilfrid Laurier, " et commença à nous parler avec beaucoup d'animation. Il nous parla de ses poèmes, et il nous chanta même l'une de ses chansons, non pas celle que tout le monde connaît,
" O Canada, Mon Pays, Mes Amours, mais une autre dont je me rappelle les deux derniers vers :
"Le léopard me tient mains et pieds Liés.
Il n'attendit pas nos félicitations, mais nous déclara, avec le plus grand sérieux, qu'il avait toujours regretté de ne pas pouvoir cultiver son talent poétique, sur quoi l'un d'entre nous se hasarda à faire remarquer que l'homme d'Etat serait toujours ample compensation pour la perte du poète."
Dès ses premières années de collège, Cartier avait pris l'habitude de composer des vers et des chants patriotiques. Nous avons déjà mentionné l'un de ces chants : " Avant tout Soyons Canadiens," qui fut chanté par les Fils de la Liberté aux jours sombres de 1837. Le plus grand nombre des compositions poétiques de Cartier possèdent peu de mérite littéraire, et une seule de ses productions est destinée à lui survivre, non pas parce qu'elle possède de rares qualités littéraires, mais à cause du patriotisme ardent dont elle est empreinte, et qui en a fait l'un des chants nationaux les plus populaires du Canada français. Une anecdote intéressante s'attache à la composition de ce chant, qui n'est autre que le célèbre " O Canada, Mon Pays, Mes Amours." Ce fut au premier banquet de l'Association Saint-Jean- Baptiste, tenu le 24 juin 1834, à Montréal, dans le jardin de M. John McDonnell, sur la rue Saint-Antoine, sous la présidence du maire de de la ville, Jacques Viger, que George-Etienne Cartier, alors jeune élève en droit de vingt ans et premier secrétaire de l'Association, chanta ce chant, qu'il avait spécialement composé pour l'occasion. Le patriotisme ardent des paroles souleva le plus grand enthousiasme, et ce chant devint immédiatement extrêmement populaire. L'air adopté était celui d'une vieille chanson française : " Je suis Français, mon pays avant tout," et il n'y a aucun doute que cet air si entraînant contribua beaucoup à accroître encore la popularité du chant de Cartier. Les mots de ce chant, tels qu'écrits par Cartier, étaient les suivants :
Comme le dit un vieil adage :
Rien n'est si beau que son pays;
Et de le chanter c'est l'usage ;
Le mien je chante à mes amis.
L'étranger voit avec un œil d'envie Du Saint-Laurent le majestueux cours; A son aspect le Canadien s'écrie :
O Canada ! mon pays ! mes amours !
- - - fc Maints ruisseaux et maintes rivières
Arrosent nos fertiles champs ; '
Et de nos montagnes altières,
On voit de loin les longs penchants.
Vallons, coteaux, forêts, chutes, rapides,
De tant d'objets est-il plus beau concours !
Qui n'aimerait tes lacs aux eaux limpides !
O Canada ! mon pays ! mes amours !
Les quatre saisons de l'année
Offrent tour à tour leurs attraits.
Au printemps, l'amante enjouée
Revoit ses fleurs, ses verts bosquets.
Le moissonneur, l'été, joyeux, s'apprête A recueillir le fruit de ses labeurs.
Et tout l'automne, et tout l'hiver, on fête. O Canada ! mon pays ! mes amours !
Le Canadien, comme ses pères,
Aime à chanter, à s'égayer.
Doux, aisé, vif en ses manières,
Poli, galant, hospitalier, A son pays il ne fut jamais traître, A l'esclavage il résistait toujours; Et sa maxime est la paix, le bien-être Du Canada, son pays, ses amours.
Chaque pays vante ses belles ;
Je crois bien que l'on ne ment pas;
Mais nos Canadiennes comme elles
Ont des grâces et des appas.
Chez nous la belle est aimable, sincère ; D'une française elle a tous les atours, L'air moins coquet, pourtant assez pour plaire. O Canada ! mon pays ! mes amours !
O mon pays ! de la nature
Vraiment tu fus l'enfant chéri;
Mais d'Albion la main parjure
En ton sein le trouble a nourri.
Puissent tous tes enfants enfin se joindre, Et valeureux voler à ton secours !
Car le beau jour déjà commence à poindre. O Canada ! mon pays ! mes amours !
Vers l'année 1860, alors que Cartier était devenu premier ministre du Canada-Uni, il envoya à Ernest Gagnon, de Québec, le distingué auteur des " Chansons Populaires," une version définitive du chant ci-dessus, qui fut publiée peu après avec la musique de M. Gagnon. Dans cette version, certains changements ont été faits à l'original. Le vers suivant de la quatrième stance,
"A l'esclavage il résistait toujours,"
fut remplacé par
" De liberté jaloux il fut toujours."
La sixième stance, contenant le vers " Mais d'Albion la main parjure," fut supprimée entièrement, Cartier estimant sans doute qu'avec la disparition des injustices qui avaient soulevé son indignation avant 1837 il n'y avait plus aucune raison d'être pour des sentiments hostiles. Il existe deux versions musicales de " O Canada, Mon Pays,
Mes Amours," Tune par un auteur anonyme, et l'autre par J.-B. Labelle, qui fut durant longtemps organiste de Notre-Dame, à Montréal.
Cartier porta toujours le plus grand intérêt aux affaires de l'Association Saint- Jean-Baptiste, qui avait eu les prémices de " O Canada, Mon Pays, Mes Amours." Par suite des troubles de 1837-38, qui avaient jeté dans l'exil tant de Canadiens-Français éminents, l'Association ne put se réunir de nouveau que le 9 juin 1843, al°rs cLVLt Benjamin Viger était président et Cartier de nouveau secrétaire. En 1854-55, Cartier était président de l'Association, et il continua à y porter le plus grand intérêt jusqu'à la fin de sa carrière.
Cartier était dans les meilleurs termes avec plusieurs hommes éminents d'Europe. Nous avons déjà vu à quel point sa personnalité avait créé une impression favorable parmi les hommes d'Etat britanniques, et il paraîtra maintenant sans doute intéressant de savoir comment il pouvait être apprécié en France. Dans ses divers voyages à Paris, il rencontra plusieurs des hommes tes plus notables du jour, et l'un de ceux avec lesquels il se lia particulièrement d'amitié fut Prosper Mérimée, le littérateur distingué, qui écrivait ce qui suit à M. Ellice, dans une lettre datée de Paris le 11 novembre 1858 : " J'ai vu M. Cartier, et j'ai eu beaucoup de plaisir à faire sa connaissance. Il me semblait rencontrer un Français du i7e siècle revenant visiter le pays qu'il avait quitté deux siècles auparavant. J'admire la conservation du type français à une telle distance de la France et durant si longtemps. Il n'y a rien d'un Anglais chez lui Il est, en vérité, très intelligent, mais comme un Normand, non pas comme un Yankee. J'ai beaucoup regretté de n'avoir pu le présenter à M. Thiers, qui était à la campagne, mais en revanche je l'ai mené voir les membres de l'Académie des Sciences Morales et les animaux du Jardin des Plantes, et il a paru prendre de l'intérêt aux exercices des deux." Jusqu'à la fin de sa vie, Cartier fut en correspondance assidue avec bien d'autres contemporains distingués, et il fut toujours un visiteur bienvenu tant à Londres qu'à Paris.
Cartier fut aussi l'objet de bien des distinctions professionnelles et autres durant sa longue carrière. Dans les commencements, et avant que les affaires publiques eussent absorbé tout son temps, il occupait une position éminente au barreau et plusieurs causes importantes lui furent confiées. D'abord associé avec son frère Damien, qui était un légiste très savant, et qui rendit des services précieux à son illustre frère dans ses affaires légales, il forma ensuite une société avec deux autres avocats bien connus, et ce cabinet continua d'exister sous le nom de Cartier, Pominville & Bétournay jusqu'à la mort de Cartier, bien que sur les dernières années Cartier se soit peu occupé des affaires de cette société. Les bureaux étaient sur la rue Saint-Vincent, près de
la rue Notre-Dame, à Montréal. En 1854, après vingt ans de pratique, Cartier fut créé Conseil de la Reine, et en 1866 il eut la distinction d'être admis au Barreau du Haut-Canada. En outre de la dignité de baronnet, qui lui fut conférée par la reine Victoria, il fut créé en i872 grand'croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique.
Bienveillant et affable envers les siens, Cartier appréciait au plus haut point les douceurs de la vie de famille, dans la mesure où le caractère si onéreux de ses devoirs publics lui permettait d'en jouir. En 1847, et alors qu'il venait d'avoir trente-trois ans, il épousa Mlle Hortense Fabre, fille de Edouard-Raymond Fabre, l'un des prncipaux marchands de Montréal et ex-maire de la ville, et qui fut le père de deux fils destinés tous deux à une carrière distinguée, l'un comme archevêque de Montréal, et l'autre, Hector Fabre, qui fut le brillant journaliste et homme politique bien connu. Lady Cartier était une femme d'une grande piété et qui se montra très dévouée à sa famille. De son union avec sir George naquirent trois enfants, tous des filles, Joséphine et Hortense, et Reine Victoria qui mourut en bas âge. 9 Ces filles reçurent une éducation supérieure, et devinrent des linguistes et musiciennes consommées. Elles furent les compagnes constantes de leur père, qui prit toujours le plus grand plaisir à être en leur compagnie. La résidence de la famille Cartier, à Montréal, fut durant plusieurs années sur la rue Notre-Dame Est, près de la gare actuelle de la Place Viger, et dans la suite sir George eut aussi à Hochelaga, qui était alors un faubourg de la ville, une modeste maison de campagne, à laquelle il donna le nom de " Limoilou " en l'honneur de la fameuse maison de Jacques Cartier en France. En été la famille se rendait généralement à Saint-Antoine, pour y passer quelque temps, et Cartier prenait alors chaque fois un plaisir inlassable à se retrouver sur la scène où s'était déroulée sa première jeunesse. Il est de tradition dans la famille que chaque fois que Cartier visitait l'ancienne maison de ses pères, il s'asseyait en face d'une immense cheminée qui se trouvait dans le vestibule du rez-de-chaussée, et qu'il disait alors à la femme de son frère : " Allons, ma chère Josephte, vous me feriez grand plaisir en me faisant un bon feu ce soir dans la cheminée. Cela me rappellera le bon vieux temps." Le grand homme d'Etat passait ensuite la soirée en face du feu à parler de l'ancien temps et des anciens amis. Comme les revenus de son cabinet d'avocat étaient considérables, cela, joint à son traitement de ministre, lui permettait de vivre à son aise, mais son hospitalité était si large, et même si prodigue, et les demandes qu'on lui adressait pour des fins politiques étaient si persistantes, qu'il ne laissa à sa mort qu'une bien modeste fortune.
0 Née le 5 juin 1853; décédée en juillet 1854.
Lady Cartier et les deux filles de sir George étaient avec lui quand il mourut. Joséphine, l'aînée, qui était née en 1847, mourut en 1886 à Cannes, en France, où la famille était allée résider après la mort de sir George. Lady Cartier survécut à son illustre mari vingtcinq ans, étant morte à Cannes en 1898, et ses restes, ainsi que ceux de Joséphine Cartier, reposent auprès de ceux de sir George dans le cimetière de la Côte-des-Neiges, à Montréal. Hortense, la plus jeune fille, née en 1849, est aujourd'hui, en 19 14, année du centenaire de George-Etienne Cartier, la seule survivante du cercle de famille. Femme d'intelligence supérieure, de goûts cultivés, et de grande distinction sociale, elle habite sa superbe villa de Cannes, où elle se plaît à maintenir les traditions d'un des plus grands noms de l'histoire du Canada. 10
10 Nous devons à M. Arthur Dansereau, le distingué journaliste canadienfrançais qui a eu le rare bonheur de pouvoir participer à la cérémonie du centenaire en honneur de son illustre chef et ami, bon nombre de renseignements au sujet de tout ce qui pouvait être personnel et caractéristique chez sir George Cartier. En sa qualité de rédacteur en chef de La Minerve, M. Dansereau fut souvent en contact très intime avec Cartier et il nous raconte que la décision prise par Cartier de refuser la dignité de l'Ordre du Bain lui fut dictée par des considérations politiques et non personnelles. A une assemblée plénière du Conseil, Cartier exposa ses raisons dans les termes suivants : " Personnellement, je ne tiens guère aux honneurs, mais comme représentant de l'une des deux grandes provinces de la confédération j'ai une position à maintenir, et je n'accepterai pas l'honneur en question. Je regrette qu'une telle décision me soit imposée, parce qu'on pourra l'interpréter comme une insulte à l'égard de Sa Majesté. Je dois déplorer qu'on n'ait pas jugé à propos de me notifier à l'avance que je serais l'objet d'un semblable honneur, car alors je ne serais pas forcé maintenant de refuser, mais j'écrirai à Sa Majesté et lui exposerai les raisons qui me forcent à refuser cet honneur."
Quand les honneurs furent annoncés, nous dit M. Dansereau, La Minerve, en tant qu'organe du gouvernement, publia un article approuvant ces honneurs. En ce moment-là, Cartier était à préparer, conjointement avec Galt, un exposé des raisons qui les forçaient de refuser les honneurs conférés, et quand il vit l'article de La Minerve, il en fut très ennuyé et il fit immédiatement paraître une note pour expliquer sa position. "Cartier," ajoute M. Dansereau, "tout en étant un homme de l'esprit le plus large et le plus tolérant, n'oublia jamais qu'il était le chef reconnu de sa province natale et qu'il se trouvait ainsi responsable de la sauvegarde de ses intérêts et de son honneur."
Tout en étant naturellement conservateur en action, dès qu'il était convaincu qu'un projet quelconque était avantageux Cartier cherchait à le mener à bonne fin de la façon la plus résolue. Longtemps avant que le projet du Canadien-Pacifique eut été soumis au parlement, Dansereau l'avait approuvé avec chaleur dans les colonnes de La Minerve. Peu de temps après, Cartier lui dit : "Mon jeune ami, vous allez trop vite. Ce que vous dites est bien vrai, et je partage vos idées làdessus, mais nous ne sommes pas encore en mesure d'entreprendre une semblable affaire."
Quand il jugea que le moment était arrivé, Cartier soumit le projet au parlement et l'appuya avec toute son énergie habituelle. " Cartier n'était pas seulement l'un des hommes les plus aimables qu'on pouvait rencontrer," nous a dit encore M. Dansereau, " il est aussi l'un des plus grands hommes d'Etat que le Canada ait jamais eus, et sa mémoire devra toujours être tenue en honneur par tous les Canadiens."
Joséphine Cartier.
Lady Cartier. Mademoiselle Hortense Cartier.