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CHAPITRE XIX

George-Etienne Cartier a eu le bonheur d'avoir pu être associé de près durant sa longue carrière publique avec plusieurs hommes dont les noms comptent parmi les plus illustres de l'histoire du Canada. Et de quelles grandes et importantes transformations n'a-t-il pas été aussi le témoin ! Il vit une longue suite de gouverneurs venir et se succéder : Sherbrooke, Richmond, Dalhousie, Kempt, Aylmer, Gosford, Colborne, Sydenham, Bagot, Metcalfe, Elgin, Head, Monck et Lisgar. Dans sa jeunesse, il s'était fait disciple de Papineau alors que ce grand tribun fulminait contre les abus administratifs de l'époque. Dans la suite il se rallia à LaFontaine et aida cet éminent homme d'Etat à combattre pour la cause du gouvernement responsable. Dans le premier parlement dont il fit partie, il fut le collègue d'hommes comme Papineau, LaFontaine, Baldwin, Morin, John A. Macdonald, Francis Hincks, John Sandfield Macdonald, Allan Mc- Nab, William Hume Blake, Joseph Cauchon, Lewis Drummond et John Henry Cameron. Il fut le conseiller intime de Morin, comme il avait été celui de LaFontaine. Quand Morin se retira de la vie publique, il donna son appui loyal à Etienne-Paschal Taché, devenu le leader du Bas-Canada, et dans la suite il fut le continuateur de ces deux hommes distingués. Quand Cartier accepta pour la première fois un portefeuille, il eut pour collègues sir Allan McNab, John A. Macdonald, Etienne-Paschal Taché, Lewis Drummond et Joseph Cauchon. Durant sa longue carrière, il eut l'occasion d'être en contact intime avec plusieurs autres hommes éminents, ayant eu à diverses époques successives pour collègues, en outre de ceux déjà mentionnés, Loute-V. Sicotte, N.-F. Belleau, T.-J.-J. Loranger, Alexander Tilloch Galt, Hector Langevin, Thomes D'Arcy McGee, J.-C Chapais, George Brown, William McDougall, Oliver Mowat, Alexander Campbell, William Pierce Howland, Charles Tupper, Joseph Howe, Samuel Léonard Tilley, Peter Mitchell, A. G. Archibald et Edward Kenny.

De toutes les associations de Cartier, la plus intime fut certainement celle qu'il forma avec John A. Macdonald, et d'où devait résulter une alliance qui fut durant bien des années le facteur le plus puissant de la politique canadienne. Cartier et Macdonald commencèrent

leurs carrières publiques à quelques années l'un de l'autre, Macdonald ayant débuté en 1844 alors que Cartier fut élu en 1846. Dans les commencements de sa carrière parlementaire, Macdonald était un torypoussé à l'extrême, tandis que Cartier était un réformiste constitutionnel, de sorte qu'à leurs débuts ces deux hommes se trouvèrent en antagonisme. L'alliance des conservateurs modérés du Haut-Canada, dont Macdonald était l'espoir naissant, avec les réformistes modérés du Bas-Canada, parmi lesquels Cartier se faisait remarquer au premier rang, amena l'alliance de ces deux hommes d'Etat comme membres du nouveau parti libéral-conservateur. Ce fut cependant Macdonald, et non pas Cartier, qui modifia dans ces conjonctures ses principes politiques. A la chute de l'administration Hincks-Morin, en 1854, événement dont le résultat fut la coalition des conservateurs et des réformistes, Cartier donna explicitement à entendre à Macdonald et aux conservateurs du Haut-Canada qu'il leur faudrait modifier leurs principes s'ils désiraient contracter alliance avec les réformistes du Bas-Canada. " Les conservateurs du Haut-Canada," disait Cartier, " n'ont pas encore montré qu'ils étaient prêts à former une semblable coalition. Mais s'ils sont prêts à le faire, alors il leur faudra renoncer à bon nombre de leurs principes." En réalité, à cette époque, Macdonald avait déjà jeté par dessus bord bon nombre d'idées extrêmes du parti tory. L'expérience aidant, ses vues étaient devenues plus larges, et il était maintenant prêt à s'unir avec Cartier et sa suite afin de favoriser les grands intérêts du pays.

Ce fut comme membres du même gouvernement, c'est-à-dire du ministère McNab-Taché, formé en 1855, que Cartier et Macdonald s'associèrent pour la première fois comme collègues, et depuis lors jusqu'au jour de la mort de Cartier l'alliance formée entre ces deux hommes d'Etat resta pour ainsi dire ininterrompue. Macdonald a certainement dû une bonne partie de ses succès à son union avec Cartier, car le leader du Haut-Canada était généralement en minorité dans sa propre province, et il ne put garder le pouvoir que grâce au puissant appui de Cartier et à l'énorme popularité dont celui-ci jouissait dans le Bas-Canada. L'alliance entre ces deux hommes fut si intime et si forte qu'on a souvent dit d'eux, ainsi que Cartier l'a luimême fait remarquer, qu'ils étaient comme deux frères, et souvent les journaux les appelaient " les deux frères Siamois " de la politique canadienne. Ayant chacun des traits bien distinctifs, ils se complétaient l'un l'autre. Cartier excellait comme administrateur, et c'était un travailleur infatigable. Il étudiait et analysait tous les sujets jusqu'au fond, et quand il fallait les discuter il en avait maîtrisé tous les détails. Bien qu'inférieur à Cartier sous le rapport de la puissance du travail, Macdonald possédait par contre un magnétisme qui lui

était bien particulier, et c'était un tacticien consommé en même temps qu'un grand conducteur d'hommes. Il possédait aussi cette intuition allant jusqu'au génie qui permet de saisir et de tirer le plus d'avantages possibles d'une occasion, et il était doué en outre de cette qualité si indispensable chez un leader politique de pouvoir s'assurer l'appui loyal et dévoué d'hommes de caractères et de tempéraments essentiellement différents.

On ne saura jamais au juste combien Macdonald a dû en réalité au travail acharné de Cartier, ainsi qu'à sa grande aptitude de pouvoir saisir tous les détails d'une affaire et d'envisager toutes choses au point de vue d'un sens commun qui lui était bien particulier. Il est certain, cependant, que bon nombre des discours les plus brillants de Macdonald ont été préparés d'après des renseignements obtenus par Cartier après un travail longtemps soutenu et des recherches souvent très laborieuses. Parlant un jour à un ami intime, qui a depuis obtenu les plus hautes distinctions comme littérateur, et qui n'est autre que sir Adolphe Routhier, Cartier disait de son grand collègue : " Macdonald est un homme heureux. Il est si merveilleusement doué qu'il ne lui est pas même nécessaire de travailler. Dans tous les débats importants, il me fait parler le premier, afin que je puisse étudier jusqu'au fond le sujet en discussion et faire toutes les recherches nécessaires. Une fois mon discours fini, et après que j'ai répondu à toutes les objections, il me dit : ' 'Très bien, me voilà maintenant renseigné et en état de tenir tête à tout le monde." Nous ne voulons pas dire que Macdonald était incapable d'un travail soutenu et d'une application constante, mais à l'instar de bien d'autres hommes brillants il préférait toujours, quand cela se pouvait, s'épargner l'ennui des détails. Cartier, au contraire, ne laissait rien au hasard. Par tempérament, il aimait travailler et les détails étaient son fort.

Il était naturellement impossible que deux hommes de tempéraments aussi essentiellement différents et représentant des intérêts souvent si divergents n'eussent pas quelquefois maille à partir l'un avec l'autre. Mais ces sortes de différends n'ont jamais nui à l'estime et à la considération personnelle qu'ils avaient l'un pour l'autre. Cartier lui-même ne tarissait pas d'éloges à l'égard de son grand collègue. " Personne mieux que moi," disait-il, " ne connaît John A. Macdonald, pour qui j'ai le plus grand respect, et c'est sans doute heureux pour le pays qu'il y ait deux hommes, l'un du Haut-Canada et l'autre du Bas- Canada, qui aient pu être amenés à s'entendre aussi parfaitement pour administrer les affaires du Canada-Uni."

Quel plus beau tribut d'éloges, aussi, Cartier pouvait-il rendre à son ami et associé que celui qu'il lui décerna au banquet qui lui fut offert par les citoyens de Kingston, le 6 septembre 1866 ? " Kings-

ton est une ville favorisée," disait alors Cartier. " Elle a pour la représenter un homme d'Etat qui n'a encore jamais été surpassé au Canada et qui probablement ne le sera pas non plus dans l'avenir... J'ai eu le bonheur d'être associé avec le député de Kingston dans ma carrière publique, et d'avoir formé avec lui une alliance qui a déjà duré plus longtemps que toutes les alliances de ce genre au Canada. Les succès que nous avons obtenus ensemble sont dus à ce que nous avons toujours repoussé l'esprit d'intérêt partiel ou local et recherché ce qui pouvait convenir au Canada tout entier."

En s'exprimant de la sorte, Cartier donnait le mot d'ordre même de l'alliance Macdonald-Cartier, c'est-à-dire la subordination de tous les sentiments de région et de race au bien-être commun du Canada. L'alliance de ces deux grands hommes d'Etat a symbolisé en réalité l'union qui devrait toujours exister entre les Canadiens de langue anglaise et de langue française. Par leur longue et cordiale alliance, Cartier et Macdonald ont donné l'exemple des principes qui devraient toujours servir de guides à la vie nationale canadienne, et qui sont la tolérance mutuelle et la bienveillance, le respect des droits de tous, la coopération des races, la sauvegarde de l'autonomie canadienne et le développement de la nationalité canadienne.

Que John A. Macdonald, de son côté, ait eu la plus grande affection pour son collègue canadien-français est bien démontré par les nombreuses allocutions publiques où il a exprimé à cet égard les profonds et sincères sentiments de son cœur. Macdonald rendit entre autres un tribut mémorable à Cartier à l'occasion d'un banquet qui avait été offert à Toronto au leader du Haut-Canada le 8 février 1866: "Je désire déclarer," disait alors Macdonald, " que l'honorable M. Cartier a droit de partager les honneurs que je reçois ce soir, parce que je n'ai jamais fait appel en vain à lui ni aux gens du Bas-Canada. Il n'y a pas dans tout le Canada un cœur plus dévoué à ses amis. Si j'ai pu réussir à introduire les institutions de la Grande-Bretagne, c'est dû en grande partie à mon ami, qui n'a jamais permis, quand il dirigeait l'administration, que les liens qui nous unissent à la Grande- Bretagne fussent le moindrement relâchés."

La profonde estime et affection que John A. Macdonald avait vouée à George-Etienne Cartier, et sa haute appréciation des services que Cartier avait rendus au Canada, apparaissent dans un discours que sir John A. Macdonald prononça à Ottawa, le 29 janvier 1885, lors du dévoilement de la statue de son illustre collègue. Les paroles qu'il prononça à cette occasion constituent l'un des plus nobles et plus remarquables tributs qui aient jamais été rendus à la mémoire de Cartier. " Nous sommes réunis aujourd'hui," disait alors sir John, " pour rendre honneur à la mémoire d'un grand et excellent homme.

Le parlement du Canada a voté un crédit pour défrayer les dépenses de l'érection d'une statue convenable de sir George Cartier. En agissant ainsi, le parlement a bien interprété, je crois, les désirs de toute la population du Dominion de rendre honneur à la mémoire de cet homme d'Etat. Durant toute sa vie officielle, celui que nous regrettons tous a été mon collègue. Comme nous avons toujours agi ensemble, depuis l'époque où il est entré en fonctions, en 1855, jusqu'en 1873, alors que la mort vint l'enlever* il m'est presque impossible de parler des services qu'il a rendus au pays sans faire en même temps, et jusqu'à un certain degré, l'éloge du gouvernement dont tous deux nous faisions partie. Mais il n'y a aucune nécessité pour moi de vous retracer ici les actions de sir George Cartier. Il a servi son pays avec fidélité et dévouement. Même pourrait-on dire que sa vie fut abrégée par son labeur inlassable dans les intérêts de son pays. Depuis que le Canada existe, je ne crois pas qu'aucun homme public ait gardé, autant que sir George Cartier, et à un degré aussi éminent, le respect des deux partis qui divisent ce pays. Il a toujours constamment défendu les intérêts du Bas-Canada. Il n'a jamais déguisé ses principes, et il les a mis en pratique fidèlement et honnêtement. Il accordait aux autres la même liberté qu'il réclamait pour lui-même, et son principe était que chacun devait agir selon les dictées de sa conscience quand les intérêts du pays étaient en jeu. Aussi, n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que même ceux qui lui étaient le plus opposés dans le domaine politique reconnaissaient l'honnêteté de ses desseins, et étaient persuadés que, à tort ou à raison, il agissait toujours au meilleur de son jugement et suivant ce que sa conscience pouvait lui dicter."

" En ce qui me concerne personnellement, quand le lien qui nous unissait se trouva brisé, personne n'a souffert plus vivement que moi, à la nouvelle de la mort de mon collègue et ami. Je laisserai à d'autres la tâche de vous entretenir de ses labeurs, Il me suffira de vous dire qu'il a toujours travaillé, non pas dans les intérêts d'une section particulière, mais de tout le pays. Cependant, il n'en était pas moins au fond un vrai Canadien-Français. Depuis le premier jour où il est entré dans le parlement, il resta fidèle à sa province, à son peuple, à sa race, à sa religion, ce qui n'empêche qu'il n'y eut jamais chez lui la moindre trace de bigoterie ou de fanatisme. En vérité même, ceux qui le combattaient le plus dans sa propre province avaient pris l'habitude de dire de lui qu'il était un Anglais parlant le français. Il était aussi populaire parmi les Canadiens de langue anglaise que parmi ses propres compatriotes, et cela avec raison, parce qu'il aimait rendre justice à tous sans considération de race, d'origine ou de principes. Il est resté fidèle à sa province et aux institutions de sa province ; et s'il n'avait pas accompli autre chose que de réaliser la codifi-

cation complète des lois de sa province natale, s'il n'avait pas accompli autre chose que d'avoir donné à Québec le code de lois le plus parfait qui existe par tout le monde, cela aurait sufii à lui assurer l'immortalité parmi les peuples civilisés qui connaissent ses mérites, ses efforts, et qui connaissent aussi la valeur de l'admirable code de lois civiles qu'il a donné à son pays/'

"Je n'en drai pas plus long sur ce sujet, et je me contenterai d'ajouter qu'il fut à la fois fidèle, honnête et sincère. Sa parole valait sa signature, et sa signature était sans prix. Ayant toutes les qualités qui font le véritable ami, il n'a jamais abandonné ses amis. Brave comme un lion, il ne craignait absolument rien. Mais bien qu'il fût toujours prêt à défendre ses principes envers et contre tous, et quelles que pussent être les conséquences de ses actes, il respectait les convictions des autres. Je puis parler de lui comme je le fais, parce que je connaissais sa grande valeur, à la fois comme homme d'Etat et comme ami. Je l'ai estimé au plus haut point quand il vivait, et je l'ai regretté et pleuré quand j'ai appris sa mort. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps, et d'autres viendront après moi, des amis du défunt dans sa propre province, qui vous rediront ses mérites. Je vais, maintenant, dévoiler ce monument. C'est, je crois, une belle œuvre d'art, et nous avons la satisfaction de savoir que ce fut aussi, entre les mains du sculpteur, une œuvre d'amour, c'est-à-dire que cette statue a été modelée et exécutée par l'un des propres compatriotes du défunt, le sculpteur Hébert. Cette œuvre fait honneur à l'art canadien, et vous pourrez vous convaincre vous-mêmes à l'instant que M. Hébert, en modelant cette superbe statue, y a mis non seulement le meilleur de lui-même comme artiste mais a aussi témoigné au plus haut point du culte qu'il gardait au défunt. Je crois que tous ceux qui ont connu sir George Cartier et qui connaissaient ses traits admettront que c'est bien là une fidèle représentation du défunt. Je terminerai par les mots d'une chanson qu'il nous a souvent chantée quand nous étions réunis en joyeuse compagnie :

Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai.

Pope, dans ses Mémoires de sir John A. Macdonald, raconte qu'en revenant de la cérémonie en compagnie de sir John, il fit remarquer à son chef que la position où se trouvait la statue de Cartier, montrant le dos à la province de Québec, ne lui semblait pas bien trouvée. Et sir John, alors, de répondre tout aussitôt: "Je ne suis pas du même avis que vous car la position de Cartier est celle de défenseur de sa province natale. En vérité, on n'aurait pas pu mieux trouver. Cartier avait le courage du lion, et c'était bien l'homme

qu'il me fallait. Sans lui, la confédération n'aurait jamais pu se faire." Macdonald, qui fut associé avec Cartier durant dix-sept ans, devait survivre dix-huit ans à son grand collègue, et jusqu'à la. fin il lui garda toujours le souvenir le plus affectueux.

Un autre Canadien éminent qui fut longtemps Tami intime de Cartier est sir Charles Tupper, dont les services pour obtenir l'adhésion de la Nouvelle-Ecosse au nouveau Dominion lui assurent l'une des premières places parmi les Pères de la Confédération. Cartier avait la plus grande estime pour Tupper, et celui-ci à son tour partageait les mêmes sentiments à l'endroit de Cartier. On ne saurait vraiment trouver plus beau tribut d'éloges rendu à la mémoire de Cartier que l'appréciation de la carrière et des services du défunt qui nous a été donnée par le seul survivant des Pères de la Confédération lors des cérémonies du centenaire du grand homme d'Etat canadien-français. Ce fut le 6 avril 19 13, durant le séjour qu'il fit à Amherst, N.-E., avant son dernier départ pour l'Angleterre, que nous avons eu le privilège de passer plusieurs heures avec le seul survivant des conférences historiques de Charlottetown, Québec et Londres, et de l'entendre lui-même raconter le mouvement qui devait amener la naissance du grand Dominion. Ce fut là, pourrions-nous dire, une expérience unique. Agé alors de quatre-vingt-treize ans, et alors que ce Dominion même qu'il a tant contribué à établir était bien près de son demi-siècle d'existence, l'homme remarquable à tant de titres que fut sir Charles Tupper nous parlait là d'hommes et de choses d'il y a cinquante ans avec un relief saisissant qui nous les faisait presque toucher du doigt. C'étaient alors, ces hommes, des géants, et tontes ces figures des grands hommes de la confédération nous apparaissaient d'autant plus distinctes que celui qui leur donnait ainsi un instant de vie avait présidé lui-même à la naissance du Dominion. Quelle figure remarquable, en vérité, que celle de ce vénérable homme d'Etat ! Une courte esquisse du dernier survivant des Pères de la Confédération, tel qu'il nous est apparu à la fin de sa vie, a bien ici son intérêt. Les épaules, alors voûtées sous le poids des années, donnaient imparfaitement l'idée du colosse de six pieds qu'il était autrefois, mais la figure était toujours pleine et bien conservée. Les seuls signes de vieillesse se voyaient à la lenteur des mouvements et à la faiblesse des jambes, obligeant à l'usage constant d'une forte canne. Par contre, la tête restait toujours superbe, sans l'affaissement des traits qui se voit dans la vieillesse; le menton, carré et puissant, indiquait la détermination du caractère; la bouche, large ouverte, dénotait la puissance oratoire; le nez était long et aquilin; les yeux, d'une nuance gris-bleu, restaient vifs et animés, et se passaient toujours de l'usage des lunettes. Le front, légèrement fuyant mais très large, était bien l'asile des hautes

pensées de l'homme, et la voix, toujours puissante, restait forte et claire.

Sir Charles Tupper a eu une carrière bien remarquable. Né en 182 1, il avait quarante-six ans et était devenu premier ministre de sa province natale à l'époque de la confédération. Non seulement fut-il l'un des Pères les plus distingués de la confédération, mais il était destiné à occuper quelques-unes des plus importantes fonctions sous le nouveau régime et à devenir éventuellement premier ministre du Dominion. Bien plus, il devait voir disparaître l'un après l'autre tous ceux de ses illustres collègues qui avaient assisté à la naissance de la confédération, et survivre comme figure solitaire et vénérable pour rappeler aux jeunes générations l'une des plus grandes époques de notre histoire. Les services qu'il a rendus en obtenant l'adhésion de la Nouvelle-Ecosse à la confédération, et ses services également importants pour déjouer la tentative faite par Howe en Angleterre pour obtenir le rappel de l'Union, donnent à Charles Tupper le droit d'occuper l'une des premières places dans notre histoire. Quel récit attachant il nous a fait des événements successifs qui précédèrent la naissance du Dominion ; comment, dès 1860, dans un discours qu'il prononça à l'ouverture du Mechanics Institute, à St. John, N.-B., il avait conseillé une union fédérale des provinces britanniques de l'Amérique du Nord comme étant la seule solution des difficultés existantes ; comment, à cette occasion, il avait exprimé l'espoir que le temps viendrait où toute l'Amérique Britannique du Nord serait unie d'un océan à l'autre sous un gouvernement fédéral et gouvernée par un fils de la Souveraine; comment il avait pris l'initiative du mouvement pour une union des provinces maritimes ; comment lors de la réunion des délégués à Charlottetown, pour arrêter les conditions de cette union, les délégués venus du Canada avaient proposé une plus grande union ; et comment enfin devaient s'ensuivre les conférences de Québec et de Londres qui résultèrent finalement en l'établissement de la confédération.

En parlant de George-Etienne Cartier, sir Charles Tupper témoigna la plus vive émotion. En Cartier, Tupper se plaisait à reconnaître l'un des principaux créateurs du Dominion, et ses services n'ont pas encore, disait-il, été reconnus avec toute la justice voulue. Mais nous allons ici laisser la parole au dernier collègue de George-Etienne Cartier :

" C'est en 1863," nous a dit sir Charles Tupper, " que je rencontrai pour la première fois George-Etienne Cartier, et je me rappelle que cette première rencontre m'avait laissé de lui l'impression la plus favorable. Dans le temps, j'étais allé à Québec avec Tilley afin d'avoir une entrevue avec le gouvernement canadien et les membres de l'op-

position au sujet des mesures à prendre pour que le tracé de l' Intercolonial devant relier Québec à Halifax fût fait le plus tôt possible par trois ingénieurs, dont l'un devait être choisi par le gouvernement impérial, l'un par le gouvernement du Canada, et l'un par les gouvernements du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse. Tilley était alors premier ministre du Nouveau-Brunswick, et je l'avais accompagné à Québec afin de mener à bien ces négociations. Le gouvernement canadien nous informa que son intention était de nommer Sandford Fleming ingénieur en chef du tracé, et alors nous allâmes, Tilley et moi, consulter Cartier et Macdonald. Le résultat de nos conférences fut que Sandford Fleming fut désigné pour diriger les travaux du tracé, sous l'autorité réunie des trois gouvernements. Bien qu'en cette occasion je n'eusse rencontré Cartier que par hasard, la manière dont il aborda la discussion de la question, ainsi que de plusieurs autres questions publiques, fit sur moi une profonde impression. C'était alors un homme dans toute la vigueur de l'âge, n'ayant pas encore cinquante ans, et sa vigueur physique et son esprit alerte étaient vraiment remarquables. Il n'était jamais un instant en repos, et il me fit l'effet d'un homme à qui il fallait absolument coûte que coûte avoir tout le temps quelque chose à faire. Sa compréhension pratique de toutes les questions était réellement merveilleuse. Il semblait s'être rendu maître des détails les plus intimes, et il considérait toutes choses suivant la saine raison du bon sens commun. Dans le temps, la confédération était déjà un projet en l'air, si je puis me servir de cette expression, et Cartier y donnait sa pleine adhésion. Quelques années auparavant, quand il était premier ministre du Canada, il avait introduit l'union des provinces anglaises de l'Amérique du Nord dans son programme du gouvernement, et il était allé en Angleterre avec A. T. Galt et John Ross pour presser les autorités impériales à ce sujet. La Nouvelle-Ecosse tendait aussi à s'orienter dans la même direction. Ces premières démarches n'eurent alors aucun résultat, mais elles ne devaient pas tarder cependant à porter leurs fruits.

" La seconde fois que je rencontrai George-Etienne Cartier fut à la conférence de Charlottetown, à laquelle il assistait comme délégué du Canada. Durant le séjour des visiteurs canadiens à Charlottetown je rencontrai fréquemment le leader canadien-français, et nous fûmes aussi souvent ensemble à Halifax, que les délégués visitèrent sur mon invitation. Le discours prononcé par Cartier à Charlottetown en faveur de la confédération fut un bel effort oratoire ; et l'une des plus fortes défenses du projet d'union que j'aie jamais entendues fut aussi celle qu'il présenta au grand banquet des délégués, à Halifax, que je présidais moi-même. Nous nous rencontrâmes aussi à Québec, où

nous eûmes l'occasion de nous voir souvent de près lors des séances de la mémorable conférence historique. Ce qui me fit alors le plus impression, et ce que tous les autres délégués à cette mémorable conférence remarquèrent aussi particulièrement en ce qui concernait Cartier, ce fut sa grande clairvoyance et largeur de vues. Il n'y avait rien de mesquin ni d'étroit dans ses idées. Naturellement, il insistait pour que les droits et intérêts de ses compatriotes canadiens-français fussent sauvegardés, mais il désirait la confédération afin que tous pussent s'unir pour édifier un grand Dominion et assurer le pouvoir britannique sur le continent de l'Amérique du Nord. Cartier se fit le défenseur de la confédération sur une base fédérale de préférence à une union législative, parce que sa conviction était qu'un régime fédéral, où les affaires d'intérêt général seraient régies par un gouvernement central, et les affaires locales par des législatures provinciales, était celui qui contribuerait le mieux à assurer le bon fonctionnement de la constitution. Que Cartier et les autres partisans du régime fédéral fussent alors bien inspirés a été suffisamment démontré par l'heureuse expérience qui a été faite de la confédération depuis près d'un demi-siècle, et sa défense de la forme fédérale de gouvernement est l'une des preuves les plus remarquables de sa grande clairvoyance comme homme d'Etat."

" George-Etienne Cartier était l'une des figures les plus remarquables de la conférence de Québec, qui comprenait tous les hommes publics les plus notables dans les provinces anglaises de l'Amérique du Nord. Il prit une part prépondérante à toutes les discussions. Ses grandes connaissances juridiques et sa compréhension pratique de toutes les questions nous furent d'un secours incalculable. Tout en s'efforçant, comme c'était son devoir, de protéger les intérêts de ses compatriotes sous la nouvelle constitution, il se montra toujours prêt à mettre tout en œuvre pour assurer le succès du grand projet. Après que la confédération eut été chose décidée, et quand le parlement canadien en eut été saisi, il s'affirma comme l'un des défenseurs les plus énergiques du nouveau régime et il persista dans cette attitude en face de l'opposition déterminée de M. Dorion et du parti rouge. Cartier ne se laissait jamais abattre par aucun revers, et son optimisme ne l'abandonna jamais. Aussi, quand la conférence de Londres, dont il faisait partie, eut terminé ses délibérations et que le parlement impérial eut mis son sceau au projet, George-Etienne Cartier eut-il le droit de s'enorgueillir de son labeur, qui avait assuré l'adhésion du Bas- Canada au projet et rendu ainsi possible la confédération. Il ne saurait en réalité y avoir le moindre doute que Cartier a rendu des services éminemment précieux lors de l'établissement du Dominion, et il doit être à jamais reconnu comme l'un des plus grands parmi les Pères

de la Confédération. Je n'ai pas la moindre hésitation à déclarer que sans George-Etienne Cartier il n'y aurait pas eu de confédération, et c'est pourquoi le Canada lui doit une dette de reconnaissance qui ne peut jamais être acquittée." 1

Nous avons déjà appuyé sur l'alliance entre Cartier et George Brown, et sur l'influence considérable qui en résulta pour assurer le succès de la confédération. Ces deux grands hommes, bien que diamétralement opposés l'un à l'autre en politique, se portaient réciproquement un sincère respect personnel. Tout en s'opposant avec persistance et succès à toutes les tentatives de Brown pour changer la base de l'Union, Cartier reconnaissait le grand pouvoir politique du Haut-Canada, et c'est pourquoi il était prêt à effectuer avec lui une alliance afin de remédier aux vices constitutionnels de ce temps-là. Il admit dans la suite que Brown avait franchement et loyalement fait sa part dans l'alliance, et ce fut contre ses désirs et en dépit de ses instances amicales que Brown se retira subséquemment du cabinet de coalition, ostensiblement parce qu'il différait d'avis sur la question de réciprocité, mais en réalité parce qu'il était devenu impossible à Brown et à Macdonald de continuer à agir de concert. Ce fut sept ans après la mort de Cartier que la balle d'un assassin mit fin à la vie de George Brown, et tant qu'il vécut le grand homme d'Etat libéral n'hésita jamais à exprimer son admiration pour Cartier, en qui il avait toujours reconnu un adversaire franc, honnête et courageux, aussi bien que, par la suite, un allié des plus dévoués dans le mouvement de la confédération.

Parmi les contemporains de Cartier, l'un de ses amis les plus intimes fut Alexander Tilloch Galt, qui fut l'un des premiers à se prononcer en faveur de la confédération et a droit de ce chef à l'une des premières places dans l'histoire du Canada. Galt, qui était le représentant reconnu de la minorité de langue anglaise de Québec, s'est plu aussi à rendre témoignage au mérite de Cartier, et tout particulièrement à son haut sens de justice. A l'occasion d'un banquet qui lui fut offert à Lennoxville, le 22 mai i867, Galt fit une appréciation élogieuse de Cartier, qui était présent comme hôte d'honneur. " Ce n'est pas," disait Galt, " tant pour moi-même que pour la cause que

1 Sir Charles Tupper, dans ses " Souvenirs de Soixante Ans," tout récemment publiés, fait la même appréciation de Cartier. "C'était," disait-il, "un homme d'une activité inlassable et d'un courage à toute épreuve. C'était aussi, sans conteste, l'homme le plus influent de la province de Québec. Sir John disait de lui qu'il avait le courage du lion, et il exerçait une influence et un contrôle extraordinaires sur ses partisans canadiens-français. C'était aussi en outre un homme des plus agréables sous tous les rapports."

Parlant de la mort de Cartier, sir Charles Tupper dit encore : " Cartier était doué d'une personnalité agréable, et c'était un homme d'une grande habileté et influence dans le parlement, où sa perte fut vivement ressentie."

je défends, que je reçois l'hommage des premiers citoyens des Cantons de l'Est et des amis si nombreux de celui qui est à ma droite (Cartier). J'espère que la confédération sera accueillie favorablement par tous, et que toute idée d'opposition au nouveau régime va bientôt disparaître. Mon honorable ami a parlé de l'instruction publique, et comme c'est la première occasion que j'ai de rencontrer mes électeurs depuis que j'ai quitté le gouvernement, je crois devoir dire quelques mots sur ce sujet, qui intéresse non seulement un comté mais tous les protestants et catholiques de l'Amérique anglaise. L'éducation de nos enfants entre pour la plus grande part dans les espérances et les craintes de tout citoyen honnête, et l'Union ne pourrait pas fonctionner avec harmonie si tous les citoyens, de quelque condition ou croyance qu'ils soient, n'avaient pas l'assurance que leurs enfants jouiraient de leur part de liberté religieuse. Lors de la discussion de ces intérêts dans la législature de Québec, il fut convenu entre M. Cartier et moi-même que la minorité du Bas-Canada serait protégée. Le gouvernement a noblement rempli sa promesse en introduisant à la dernière session un bill pour assurer ces privilèges, et je puis dire que l'opposition que l'on a faite à ce bill était contraire aux sentiments de M. Cartier. Il ne fut pas possible, alors, de faire adopter cette mesure ; et si, en me retirant alors du gouvernement, j'eusse cru que l'on considérait que je lui retirais ma confiance, je me serais cru obligé de rester. Mais comme le gouvernement avait mis tout en œuvre pour faire adopter la mesure, je voulus lui faciliter l'accomplissement de sa tâche en me retirant. Je ne voulais que protester contre une union qui n'offrait pas de garanties à la minorité religieuse. Je savais que le gouvernement était bien disposé à vous rendre justice. Mon honorable ami (Cartier) et mes honorables collègues m'invitèrent subséquemment à faire partie de la délégation en Angleterre ; et, sachant que mon acceptation dépendait de la manière dont serait réglée la question de la confédération, ils me prièrent de me rendre à Ottawa et l'on convint des clauses qui forment maintenant partie de l'Acte de la Confédération. C'est pour moi un sujet d'orgueil que la question ait été réglée à la satisfaction générale. Je suis heureux, en cette occasion, de rendre hommage à la conduite suivie par M. Cartier et ses collègues, et je ne fais qu'accomplir mon devoir en disant que les protestants du Bas-Canada ont contracté une dette de gratitude envers M. Cartier, M. Langevin et les autres ministres du Bas-Canada pour les vues élevées dont ils ont fait preuve dans la question de l'éducation. Pas un seul ministre n'a, un seul instant, hésité à exécuter les promesses qui avaient été faites. Nous savons tous qu'en M. Cartier nous avons un homme d'honneur qui est toujours prêt à tenir sa parole, et je suis heureux ce soir de voir que chacun pense comme

Les paroles de Galt furent couvertes d'applaudissements bien mérités de la part de l'auditoire considérable et distingué de langue anglaise qui se trouvait là réuni.

Les grandes qualités de George-Etienne Cartier sont attestées par l'admiration et le respect qu'elles surent pour ainsi dire universellement lui attirer. Par exemple, il n'y avait pas deux hommes plus différents que Galt et McGee, et cependant ce dernier était tout aussi démonstratif que Galt dans ses témoignages d'admiration à l'égard de Cartier. Le 30 octobre 1866, au grand banquet offert à Cartier par les citoyens de Montréal, McGee s'exprima comme suit en réponse au toast du gouvernement : " Je me lève," disait-il, " pour payer mon tribut d'hommages à notre hôte, à celui qui a tant fait pour rendre possible la confédération des provinces anglaises de l'Amérique du Nord. L'un des principaux obstacles à cette union est venu du conflit, réel ou supposé, des intérêts de races, de langues et de religions, qui existent au Canada. Et ce conflit n'a pu être évité que par une grande fermeté et beaucoup de libéralité les uns envers les autres, et par une administration très impartiale des affaires publiques. C'est surtout à M. Cartier que nous sommes redevables des heureuses conséquences de cette administration large et éclairée. Ce soir, vous êtes réunis dans le seul but de rendre hommage à ses vertus civiques et à ses services ; et vous, ses compatriotes, ses électeurs, vous proclamerez que pour les services qu'il n'a cessé de vous rendre et qui ont rendu la confédération possible, il a bien mérité de son pays."

La grande éloquence que McGee mit au service du mouvement de la confédération contribua certainement dans une large part à en assurer le succès. A cette époque il n'était encore âgé que de quarante-deux ans, étant né en 1825 à Carlingford, comté de Louth, Irlande. En 185/, et à peine âgé de trente-deux ans, mais ayant fait déjà un rude apprentissage de la vie dans une insurrection dans sa terre natale et une carrière brillante de journaliste aux Etats-Unis, il vint à Montréal et décida de se fixer au Canada. Ses talents d'orateur et d'écrivain ne tardèrent pas à le mettre immédiatement en vue. Entré au parlement en 1858, dans sa trente-troisième année, il se distingua aux premiers rangs du parti libéral, et en 1862 il était choisi pour faire partie de l'administration Sandfield Macdonald-Sicotte. Lors de la reconstruction de ce gouvernement, ayant été traité assez cavalièrement par John Sandfield Macdonald, dont il avait toujours été l'ami et le partisan dévoué, McGee passa à l'opposition et devint subséquemment membre de l'administration Taché-Macdonald. Dès les premières années de sa vie politique, McGee s'était déclaré en faveur d'une union des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, et il apporta à la réussite du mouvement le concours précieux de son élo-

quence et de son talent d'écrivain. Aux conférences de Charlottetown et de Québec il fut l'un des principaux délégués, et l'un de ses discours les plus mémorables en faveur du projet de la confédération qui aient jamais été entendus dans le parlement du Canada fut prononcé par ce grand orateur irlando-canadien. Quand le premier cabinet du Dominion fut formé, McGee donna de nouveau des preuves de son patriotisme et de son désintéressement en se tenant à l'écart, bien qu'il eût certainement droit à un portefeuille, et cela afin de permettre à l'administration de se constituer. Parce qu'il avait dénoncé le mouvement fénien contre le Canada, McGee encourut l'inimitié mortelle de cette puissante organisation, et il y avait à peine deux ans qu'il avait prononcé les paroles que nous avons citées plus haut en faveur de Cartier quand il tomba victime de la balle d'un assassin dans la quarante-quatrième année de son âge. C'est à Cartier qu'incomba alors le devoir de prononcer devant le parlement un superbe et noble panégyrique de McGee, dont le nom vivra toujours parmi la pléiade des grands hommes d'Etat qui ont fondé le Dominion.

L'un des hommes les plus distingués parmi les grands politiques du Canada fut aussi Francis Hincks. Collègue et ami de LaFontaine, Baldwin et Morin, il avait rendu de grands services dans la lutte pour le gouvernement responsable, et il fut durant quelque temps premier ministre du Canada. Après avoir occupé plusieurs hautes fonctions dans le service impérial, il était revenu au Canada et en 1869 il faisait partie de l'administration de sir John A. Macdonald comme ministre des Finances. Peu d'hommes ont aussi intimement connu Cartier que Hincks, car il se trouvait premier ministre quand Cartier, alors jeune membre enthousiaste du parti de la réforme, était candidat au poste de président de l'Assemblée, et il y avait déjà quelque temps qu'il était plus ou moins en contact avec ce jeune homme d'Etat du Bas-Canada. Le tribut rendu à Cartier par Hincks a donc le mérite d'une connaissance intime de l'homme. " J'ai été lié d'amitié avec Cartier, durant près de vingt ans," disait sir Francis Hincks en i87i. " Les sentiments qu'il a exprimés ce soir en un langage qu a été si vivement applaudi ne me surprennent pas. Il n'en a pas connu d'autre depuis son entrée dans la vie publique. Ses collègues partagent les mêmes opinions, car nous voulons comme lui respecter les droits de tous et maintenir une bonne entente entre toutes les races qui constituent notre population."

Un autre tribut notable fut aussi rendu à la même occasion par John Henry Pope, qui, venant alors d'être choisi comme ministre, déclara qu'il avait accepté la tâche difficile de représenter l'élément de langue anglaise du Bas-Canada dans le cabinet, parce qu'il savait qu'il lui suffirait alors de seconder les efforts du plus grand homme d'Etat

de la province, un homme incapable de commettre la moindre injustice.

Nous avons montré quels étaient, à l'égard de George-Etienne Cartier, les sentiments de ceux qui le connurent de plus près. Mais les grands mérites de cet homme n'étaient pas seulement reconnus par ses collègues. Même ses adversaires les plus acharnés ont rendu justice à ses rares qualités et à ses éminents services. Son grand antagoniste, Antoine- Aimé Dorion, qui était loin d'être porté à la louange, a reconnu le courage et la franchise de Cartier, et plusieurs autres de ses adversaires les plus en vue ont été ses admirateurs personnels.

Bien que sir Wilfrid Laurier ne puisse pas être considéré comme ayant été un contemporain de Cartier, c'est un fait historique intéressant que ce fut sous les yeux de Cartier que le grand leader libéral fit son début politique. Cet événement eut lieu à la session de la législature de Québec en i87i, un peu plus de quatre ans après l'établissement de la confédération. Aux élections générales provinciales de cette année-là, qui étaient les secondes élections sous la confédération, et qui amenèrent de nouveau le triomphe de l'administration Chauveau, Wilfrid Laurier, alors jeune homme d'à peine trente ans, fut élu pour représenter les comtés unis de Drummond et Arthabaska. Le régime du double mandat qui permettait aux députés de siéger à la fois à Québec et à Ottawa était alors en vigueur, et Cartier se trouvait alors faire partie de la législature de Québec et de la Chambre des Communes. Le jeune député de Drummond et Arthabaska, se levant aux tout derniers rangs des membres de l'opposition, et discourant sur l'adresse en réponse au discours du trône, électrisa par son éloquence une Chambre qui contenait des hommes comme Cartier, Cauchon, Langevin, Holton, Fournier, Joly, Lynch, Blanchet et Pelletier. Quel contraste saisissant ne vit-on pas alors ! D'un côté, un grand leader dont la carrière politique avait été une longue succession de triomphes, qui était la force dominante dans Québec et une des plus grandes personnalités de la politique canadienne, mais dont la carrière touchait maintenant à sa fin ; et de l'autre côté le brillant jeune orateur qui était destiné à devenir avec le temps l'idole d'une grande partie de ses compatriotes, et le premier ministre de ce Dominion même que Cartier avait tant contribué à établir. Ces deux hommes eurent souvent alors l'occasion de se rencontrer, mais bien que Laurier ait reconnu toute la grandeur qui appartenait à Cartier, l'illustre Canadien- Français qui prit une part si considérable à l'établissement de la confédération a très peu entrevu le brillant avenir qui était destiné à son jeune compatriote.

Le jugement porté par sir Wilfrid Laurier sur Cartier et ses services, jugement basé sur les discours publics de Cartier, offre un inté-

rêt historique. Laurier a très bien décrit le caractère de Cartier comme étant au plus haut point original et d'une nature singulièrement complexe. " C'était surtout," dit Laurier, " une nature brusque, pleine de contrastes, et où des traits, des qualités et des fautes qui d'habitude s'excluent réciproquement se trouvaient réunis en un singulier mélange. Le génie et la trivialité, la bonhomie et la confiance en soi, la fermeté et la pétulance, le sens commun et les paradoxes, on trouve tout cela dans les discours de sir George Cartier. En outre il était profondément conservateur avec des velléités incontestables de critique, et avec cela d'un absolutisme allant souvent, en public, jusqu'à la violence, bien qu'il fût libéral dans ses relations ordinaires, Une qualité maîtresse dominait sans restriction tout ce rude ensemble : c'est-à-dire une détermination qui n'hésitait jamais et un courage que rien ne semblait pouvoir abattre. Le courage et la vaillance furent peut-être les traits les plus saillants de sir George Cartier durant tout le cours de sa carrière turbulente, et sir Richard Cartwright lui disait une fois durant une discussion en Chambre : " L'honorable ministre a assez d'audace pour entreprendre quoi que ce soit." Il reflétait alors l'opinion de tout le monde, y compris sir George lui-même qui, sur le champ, avec beaucoup de bonne humeur, remercia sir Richard de son

compliment En lisant ses discours, un autre trait nous frappe,

qui a sans doute échappé à ses contemporains. Nous y cherchons en vain des traces d'éloquence. Tout est réduit à une simple exposition, ou à une discussion aride sans forme artistique. Mais, cependant, il est impossible de parcourir ces pages, si dénuées qu'elles soient de hautes envolées, sans en venir à la conclusion que nous sommes ici en présence d'un homme dont le jugement politique est de tout premier ordre. D'après la manière dont il aborde invariablement un sujet, il est manifeste qu'il l'a considéré sous tous les côtés ; il est évident qu'il ne s'avance jamais à l'aveugle, mais qu'il a choisi en toute connaissance le chemin où il s'aventure .... Peu d'hommes ont mieux que lui compris la situation de la race française, et peu d'hommes ont eu un sens plus lucide des devoirs que cette situation impose. Ce qui pour moi est plus caractéristique que tout le reste dans cette nature si complexe, c'est que toutes les questions qui se présentent, il les envisage par le point de vue le plus élevé. Il ne cherche jamais à échapper à sa responsabilité en se réfugiant dans la retraite facile qu'offrent les préjugés populaires. Quelle que soit la situation, il l'aborde de front et de haut. Chose singulière, pourtant ; si les conclusions auxquelles il en arrive sont élevées, braves et vaillantes, jamais la grandeur du sujet non plus que la hauteur du point de vue ne semblent jaillir d'aucune source d'inspiration. Il reste toujours, dans la discussion, exclusivement homme d'action et homme d'affaires, sans éclat de pensée et sans bonheur d'expression."

En disant que Cartier s'exprimait simplement, sir Wilfrid laisse entendre qu'il n'était pas un orateur, ce qui est parfaitement vrai. Ses discours ne sont marqués par aucune fleur d'éloquence. Cartier était essentiellement un homme d'action, mais il était aussi, ainsi que le dit Laurier, un homme dont le jugement politique était de premier ordre. C'était aussi un homme d'affaires, et un homme d'Etat d'un courage indomptable, d'une grande largeur d'esprit et aux vues s'exerçant dans un champ très étendu. Ce sont ces grandes qualités qui subordonnaient ses défauts secondaires de caractère. Dans la lettre autographe historique que le grand homme d'Etat libéral nous a adressée, le droit de Cartier à une renommée impérissable se trouve excellemment résumé dans les termes suivants : " Vous ne sauriez, en vérité, mieux occuper votre temps qu'en présentant au peuple canadien la vie de Cartier. Il a été, dans la force du mot, l'un des créateurs du Canada, et il en est peu qui peuvent le dépasser."

Un des plus beaux et des plus vrais tributs d'hommages qui aient jamais été rendus à Cartier est contenu dans la lettre autographe qui nous a été adressée par sir Lomer Gouin, à l'occasion du centenaire de sir George Cartier :

" Vous me demandez," nous écrit le premier ministre de Québec, " quelle est, suivant moi, la dette de gratitude que les Canadiens- Français doivent à Cartier. En vérité, cette dette est considérable. Et ce que les Canadiens-Français doivent à sir George Cartier, les Canadiens de toute nationalité le lui doivent pareillement. Il leur a enseigné la confiance en eux et leurs devoirs en ce qui concerne le respect et les égards qu'ils se doivent mutuellement. Il a exposé la futilité de l'argument qu'il était impossible de faire du Canada une grande nation parce que le Bas-Canada était surtout français et catholique, le Haut-Canada anglais et protestant et parce les provinces maritimes étaient un mélange des deux. Il a fait voir que, de même que dans la Grande-Bretagne, la diversité des races contribuerait à la prospérité commune, et il a mis promptement le doigt sur le seul point faible de la constitution du Dominion projeté quand il a dit que la seule difficulté consistait à rendre aux minorités la justice voulue.

" La portée de sa vision, ainsi que celle de son grand homonyme — le premier Européen ayant mis le pied sur le sol du Canada — s'étendait bien au-delà des bornes du Bas-Canada, et il prenait souvent plaisir à demander à ses compatriotes s'ils désiraient limiter l'influence de leur race aux bornes étroites de leur province.

" On a fort bien fait observer qu'aucun fait important de notre histoire ne s'est accompli durant les vingt-cinq ans de sa carrière sans sa participation active."

" Le nom de Cartier vivra aussi longtemps que ce Dominion —

dont il a été l'un des principaux créateurs — durera, et sa mémoire, dans la suite des temps, restera assurée parmi nous, tant que persistera au cœur de ses compatriotes l'esprit de patriotisme, de zèle, de dévouement, d'énergie inlassable et de conciliation qui le caractérisait."

Une chose qu'il importe de noter, c'est que quelques-uns des tributs les plus notables rendus à la mémoire de Cartier l'ont été par les membres de ce même parti libéral, auquel il avait fait toute sa vie une guerre acharnée. Quand la première pierre du monument commémoratif fut posée à Montréal, libéraux et conservateurs témoignèrent le même empressement pour rendre hommage à la mémoire du grand homme d'Etat canadien-français et pour apprécier ses services. L'un des discours les plus remarquables prononcés à cette occasion a certainement été celui de M. Rodolphe Lemieux, dont nous citons les principaux passages :

" Si l'on me demande en quelle qualité je parais à cette tribune, je m'empresse de répondre que c'est en qualité de Canadien. Et si l'on insiste trop, je rappellerai que pendant longtemps le parti fondé par Cartier s'est appelé le parti libéral-conservateur. C'est comme représentant de la branche aînée (rires) que je viens assister à cette cérémonie, prélude d'une fête plus grandiose encore que vous nous réservez pour l'an prochain.

" Que vous dirai- je après les remarquables discours que vous venez d'entendre ? Tout monument, bronze ou marbre, est un feuillet d'histoire qui contient une leçon. Ce que la pose de ce premier bloc de granit nous révèle c'est, non pas un geste de parti, mais bien plutôt un grand acte patriotique auquel s'associe la nation canadienne tout entière.

" Vous avez attendu le centenaire de Sir George-Etienne Cartier pour buriner ses traits dans le bronze et présenter en une puissante allégorie l'œuvre maîtresse de sa vie aux générations à venir.

" Vous avez bien fait.

" Le recul du temps donne aux hommes leur exacte physionomie et aux choses leur vraie perspective. Et la figure de Cartier, faite de contrastes violents, est de celles qui s'éclairent et grandissent au fur et à mesure que nous nous éloignons de l'époque tourmentée qu'il personnifia et des événements qu'il façonna.

" La Providence, a-t-on dit, est avare de ses supériorités. Aussi bien, sans m'arrêter à discuter les défauts ou les faiblesses inhérentes à l'humaine nature, ne considérant que l'ensemble d'une vie indiscutablement utile au pays, je m'incline avec respect devant cette grande mémoire.

" Ce nom a cessé d'être le symbole d'un parti. La nation entière le réclame comme celui d'un ANCETRE dont l'antique médaillon orne désormais le temple de l'histoire.

" Dégageons en effet la vie de Cartier des contingences étroites et mesquines de partis ; et quel enseignement y trouvons-nous ?

44 Issu d'une race fière, esprit courageux, caractère essentiellement combatif, les griefs de ses compatriotes l'émeuvent. Il se lance dans le mouvement des FILS DE LA LIBERTE, et, en 1837, il fait le coup de feu à Saint-Denis. Ce fut là son début dans la carrière. Telles furent ses lettres de noblesse.

" Et plus tard, lorsque la métropole, mieux instruite des événements passés dans la lointaine colonie, donne au Canada la constitution de 1841, Cartier se range sous le drapeau du GOUVERNEMENT RESPONSABLE, hardiment arboré par Lafontaine et Baldwin. Disons-le à sa louange, il fut l'un des artisans de cette merveilleuse institution qui assure à l'Empire Britannique sa stabilité et, à chacun des Dominions, sa liberté.

" Cartier fut le continuateur de l'œuvre de Lafontaine. Il en fut l'héritier politique. Autant que son devancier, il s'appuya sur la raison politique pour justifier ses alliances et conserver aux siens le dépôt que nous avaient transmis nos ancêtres au lendemain de la cession.

" Le temps ne me permet pas d'énumérer les lois d'ordre public dont, au cours de sa longue carrière, Cartier fut l'inspirateur. Saluons, toutefois, en cet homme d'Etat, le sage prévoyant de l'avenir, qui fit codifier nos vieilles lois françaises.

" La Confédération couronne la carrière de Cartier. C'est assurément i867 — l'une des grandes dates de notre histoire — qui fixe sa renommée.

" Cette œuvre est trop vaste pour en apprécier ici les détails, mais il me sera bien permsi de dire en présence de nos amis, les Américains, que, sans viser à la perfection, la constitution du Canada contient tous les avantages du système fédératif et en élague autant que possible tous les défauts.

" J'ajoute que la Confédération est le fait des hommes et non des dieux. Elle est le résultat d'un compromis entre la majorité représentée par MacDonald et George Brown et la minorité représentée par Cartier.

" Dans le choc de nos intérêts quotidiens, ce qui doit nous guider comme un phare lumineux, ce n'est pas tant la lettre que l'esprit de la Constitution canadienne. Or, dans l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord, il y a un large fonds de tolérance, de justice, de liberté et de droits égaux.

" Voulons-nous honorer la mémoire de Cartier ? Que ceux qui gouvernent aujourd'hui, que ceux qui gouverneront demain ne violentent jamais le texte de la Constitution dont il fut l'un des auteurs. Ne

changeons pas à la légère, au gré des caprices, ce qui dans sa pensée devait être impérissable.

" Il y a place au soleil canadien pour la majorité anglaise et la minorité française.

" Anglais et Français, poursuivant les conquêtes de la civilisation, ont été dans le monde, des compagnons de route.

" Que ces deux grandes races perpétuent au Canada dans l'harmonie et la concorde les glorieuses traditions de la France et de l'Angleterre.

" C'était là la pensée de Cartier depuis le jour où il combattait avec les patriotes à Saint-Denis jusqu'au moment solennel où il apposa sa signature à l'Acte de la Confédération.

" Et si nous allions jamais oublier cet enseignement, il semble qu'un souffle de vie viendrait animer le bronze de Cartier. Comme au temps jadis, le Fils de la Liberté se lèverait pour protester contre ce qui ternirait sa flère devise : " Franc et sans dol ".

Quel couronnement plus approprié pourrions-nous donner à ces témoignages rendus aux hautes qualités et aux services éminents de George-Etienne Cartier que l'hommage si remarquable du premier ministre même de ce Dominion dont Cartier a été l'un des grands fondateurs. " En considérant la carrière du grand homme d'Etat dont la mémoire va être honorée par ce splendide monument," a dit sir Robert Laird Borden, en s'adressant à la vaste multitude réunie lors de la pose de la première pierre du monument commémoratif de Cartier, " il y a certains traits qui se détachent au-dessus des autres et qui méritent notre attention.

" La sincérité a été la note dominante de Cartier et a caractérisé ses efforts en tout temps et dans toutes les conditions. C'est en cela qu'il offre un grand exemple aux jeunes gens d'aujourd'hui. On a dit de Thomas Carlyle qu'il avait employé sa vie et son énergie à prêcher l'évangile de la sincérité à la nation la plus volontaire qu'il puisse y avoir dans le monde. Cependant, il peut toujours sembler à propos qu'un semblable évangile puisse encore être prêché. Cartier consacrait peu d'efforts aux grâces de la diction et aux belles formes oratoires. Son énergie inlassable et sa très haute habileté s'orientaient plutôt vers la pensée et vers l'exécution.

" La vision étendue et la clairvoyance de Cartier étaient aussi réellement merveilleuses. Il a prévu le besoin d'unité qui s'imposait pour les provinces éparses et désunies du Canada. Il a aussi pressenti que la bonne entente, la coopération et les efforts mutuels étaient d'une suprême importance afin que les deux grandes races pussent accomplir tout ce que leur pays, leurs traditions et leur passé exigeaient d'eux.

" Mais, surtout, Cartier s'est rendu compte que le grand objet

qu'il avait en vue ne pouvait être réalisé que par le maintien de l'autonomie provinciale et l'établissement d'une union sur une base fédérale. C'est à cette tâche qu'il consacra tout son courage, ainsi que toute son énergie, son habileté et sa science d'homme d'Etat.

" Sa mémoire devra toujours avoir pour auréole le haut tribut que sans lui la confédération canadienne n'aurait pas pu dans le temps s'accomplir dans les conditions auxquelles les fondateurs du Dominion ont eu à faire face. Dans l'accomplissement de cette tâche, son nom est associé de manière inséparable avec celui de cet autre grand Canadien, son collègue et ami, sir John A. Macdonald.

" J'ai parlé de son courage. Il ne lui fit jamais défaut, quelles que fussent les difficultés qu'il avait à surmonter ou les clameurs ameutées contre lui. Si quelque chose a pu égaler son courage, ce fut son patriotisme d'une nature si élevée et qui toujours lui a permis de concevoir et d'enseigner les devoirs et les responsabilités du civisme canadien sous son aspect le plus haut et le plus noble.

" Il convient au plus haut point que son nom et sa carrière soient commémorés, non seulement en paroles, mais par le superbe monument qui se dressera bientôt en cet endroit. Nos remerciements reconnaissants sont dus, et sont profusément offerts, à ceux qui ont consacré leur temps et leur énergie à cette œuvre, qui fut véritablement pour eux une œuvre d'amour. De l'Atlantique au Pacifique les Canadiens de toutes provinces et de toutes races ont pour héritage commun l'édifice merveilleux qu'il a construit, et ils ne manqueront pas non plus de garder précieusement le bel exemple qu'il leur a légué. Le Canada doit plus d'une grande dette de gratitude à la noble race à laquelle appartenait Cartier, mais aucun don plus précieux n'a jamais été accordé à la vie nationale du Canada que celui qui est compris dans la personnalité, le patriotisme et l'œuvre de sir George-Etienne Cartier."

C'est ainsi que George-Etienne Cartier a été jugé, à la fois par ceux qui l'ont connu le plus intimement et par ceux qui ont étudié sa carrière et son œuvre. Ce qui a été le jugement de ses collègues et de ses éminents successeurs comme homme d'Etat, sera, nous n'en doutons pas, également le verdict unanime de la postérité reconnaissante.

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