‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 42 sur 66 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

LES derniers passages de cet ouvrage, qui nous a pris bien des mois de travail et de recherches incessantes ont été écrits sur les lieux mêmes, pour ainsi dire, où George-Etienne Cartier a vu pour la première fois le jour, et au moment d'achever notre tâche nous désirons résumer l'œuvre de ce grand Canadien et faire ressortir les leçons que sa vie nous enseigne. * Nous avons suivi Cartier dans sa vie privée et dans sa carrière professionnelle et publique, depuis l'instant de sa naissance dans le petit village de Saint- Antoine, jusqu'à l'heure de sa mort dans la grande métropole britannique. Nous l'avons vu dans sa première jeunesse, dans son village natal, et nous l'avons suivi dans son cours d'études et dans ses premières luttes dans le monde. Nous l'avons vu bravement faire sa partie dans la malheureuse insurrection de 1837, puis nous l'avons accompagné dans son exil et nous l'avons vu revenuir au pays natal. Pas à pas, nous l'avons suivi dans sa carrière publique, depuis sa première élection à la législature du Canada- Uni, en 1849, jusqu'à sa mort, alors qu'il faisait partie de la première administration du Dominion, en 1873. Nous l'avons vu passer, de la sphère d'un simple politique provincial à celle d'un grand homme d'Etat national puis devenir l'un des principaux architectes de la confédération et une personnalité dominante dans la vie politique du nouveau Dominion.

Considérée en son ensemble, la carrière de George-Etienne Cartier présente une unité et une grandeur de dessein qui la rendent unique dans la longue suite de nos hommes d'Etat. A mesure que les années se suivent, ce dessein se déroule. Le Père de la Confédération est en réalité le successeur du Fils de la Liberté. Dans un mouvement d'indignation irrépressible, et bien convaincu que c'était perdre son temps que de faire de l'agitation constitutionnelle, Cartier se joignit dans sa jeunesse aux " habitants " armés de la vallée du Richelieu dans les efforts qu'ils faisaient pour obtenir le redressement de leurs griefs.

1 Ce fut durant l'été de 1914 que nous avons écrit les dernières lignes de cette histoire de la vie et du temps de George-Etienne Cartier dans la demeure hospitalière de Louis-Joseph Cartier, cousin de sir George, à Saint-Antoine. Notre longue tâche était maintenant terminée, et ce nous fut une vive satisfaction de voir que nous avions pu mener à bonne fin une œuvre qui avait été en très grande partie une œuvre d'amour. Du moins, nous aurons la jouissance de croire que justice complète a été enfin rendue à l'un des plus grands Pères de la Confédération.

Sa tête ayant été mise à prix, il fut forcé de s'exiler pour un temps de sa terre natale. Il revint de l'exil, assagi et convaincu que la vraie solution et le véritable remède aux abus qui désolaient son pays consistaient dans les méthodes constitutionnelles. De nouvelles lumières lui étaient venues, au sujet des moyens de redressement que la constitution britannique met à la disposition des citoyens qui se croient lésés dans leurs droits. Après avoir été le disciple de Papineau dans sa lutte pour la liberté politique, il devint l'ami et le partisan de LaFontaine et il aida ce grand homme d'Etat à obtenir le triomphe du gouvernement responsable. Dès les commencements de sa carrière parlementaire, Cartier montre toutes les qualités d'un représentant constitutionnel du peuple. Le progrès dans l'ordre, telle semble être sa devise. Tout d'abord, il se fait réformiste au vrai sens de ce mot. Il appuie énergiquement une mesure qui est destinée à libérer ses compatriotes canadiens-français de la servitude des méthodes féodales. Il prend la défense d'une loi pour rendre le Conseil Législatif électif au lieu de nominatif. Mis à la tête de l'administration de la justice dans sa province natale, il fit sortir l'ordre du chaos par la codification des lois civiles et commerciales, et par la simplification de la procédure devant les tribunaux. Dans son désir d'unifier l'ensemble juridique, il rend les mêmes lois applicables par toute la province. Puis, non content de cela, et pour répondre à un besoin qui se faisait sentir depuis longtemps,, il centralise l'administration de la justice et il distribue les tribunaux jusque dans les endroits les plus éloignés de la province. Dans toutes ces mesures publiques, Cartier se montre ce qu'il est en réalité, c'est- à-dire un constructeur d'Etat, et un homme public pratique et progressif. Il agit dès l'instant où le besoin s'en fait sentir, et quand des désirs lui sont exprimés il cherche et trouve les moyens de les réaliser. Tout en accomplissant ces grandes réformes, il n'oublie pas les intérêts matériels du pays. Avec les instincts d'un homme pratique d'affaires, il se rend compte que le développement matériel doit suivre de près le progrès constitutionnel, et afin de dévelop-. per le progrès matériel il encourage la construction des chemins de fer, l'agrandissement des canaux et l'amélioration des facilités de transport. En agissant ainsi, il fait face aux besoins du pays et prépare les voies pour l'ère glorieuse qui s'approche.

Successeur de LaFontaine et de Morin, George-Etienne Cartier devient éventuellement la personnalité politique dominante du Bas-Canada. Unissant sa fortune politique à celle de John A. Macdonald, il facilite au grand homme d'Etat la tâche de conquérir et de garder le pouvoir, grâce à la popularité dont il jouit dans sa propre province, et durant un temps il fut même premier ministre du Canada-Uni.

Tout en accomplissant un énorme labeur et en faisant adopter

des lois utiles et progressives, Cartier est entré pleinement dans la vie politique du pays, et il a étudié et saisi les véritables institutions démocratiques et libérales de la Grande-Bretagne. Le vaste empire anglais de T Amérique du Nord, qui n'a fait jusque là que sommeiller, est près du splendide réveil qui lui donnera la mesure de ses forces. Un puissant soufle de vie va maintenant d'un instant à l'autre faire dresser le colosse. C'est une évolution vers une plus grande puissance, une plus grande autonomie. Désormais, les groupes de population cesseront de vivre isolés et séparés ; au lieu de provinces désunies, ce sera une union de toutes les colonies, et même de toute l'Amérique Britannique du Nord, en une grande fédération de provinces-sœurs, chacune se gouvernant elle-même, et toutes unies en ce qui concerne l'intérêt commun sous une constitution semblable en principe à la constitution anglaise.

L'idée était grandiose, mais elle n'aurait jamais pu être réalisée sans l'adhésion du Canada français, et l'adhésion du Canada français n'aurait pas été obtenue sans George-Etienne Cartier. Nombre de Canadiens de langue anglaise n'envisageaient pas même le projet sans alarme ; une opposition considérable et apparemment insurmontable s'éleva dans le Bas-Canada, et partout eurent lieu des assemblées de protestation. Pour faire adopter la mesure, la nécessité s'imposait d'un homme qui aurait la confiance de la minorité autant que de la majorité ; un homme de courage et d'action, prêt à assumer le risque de faire entrer le Bas-Canada dans la confédération afin d'assurer le succès du projet et faire du groupe des colonies un grand Dominion qui donnerait au Canada le rang de nation. A cette phase si critique de l'histoire du Canada, George-Etienne Cartier apparaît vraiment comme l'homme de la Providence. En obtenant l'adhésion du Bas- Canada à la confédération, il mit la pierre de voûte à l'édifice national, Il a fait même plus que cela. On a fort bien fait observer qu'un jour viendra où la fédération du Canada, en i867, sera considérée comme l'un des événements les plus importants de l'histoire du monde moderne. Dans tous les cas, ce fut certainement l'un des événements les plus importants de l'histoire de l'empire britannique. Ainsi qu'un historien canadien l'a fait bien voir, la confédération a marqué la fondation d'un nouveau pouvoir dans l'Amérique du Nord, dont la mission était de restaurer dans le nouveau monde le prestige et l'autorité de la Grande-Bretagn ébranlés dans le siècle précédent par la proclamation d'indépendance des Etats-Unis. Le Canada donna là un bel exemple qui ne devait pas tarder à être suivi par les consolidations politiques de l'Australie et de l'Afrique du Sud. Cet événement démontra aussi la parfaite adaptabilité du régime monarchique britannique à de nouveaux continents, et donna une impulsion à cet esprit d'unité impériale qui ne devait pas tarder à se répandre dans les parties les plus

éloignées de l'empire et a pareillement exercé une grande influence sur les destinées mêmes de la mère-patrie. 2 Si grands et si précieux qu'aient pu être les avantages retirés des autres œuvres de Cartier, il ne saurait donc y avoir aucun doute que ses services pour assurer l'établissement du Dominon prennent une importance qui l'emporte sur tout le reste, et lui donnent droit à voir sa mémoire à jamais consacrée parmi tous les Canadiens. Même, avec le cours des siècles, la grandeur de ces services se fera de plus en plus apparente.

Donc, et à quelques égards que Ton considère George-Etienne Cartier, soit durant la première période de sa carrière publique, comme législateur élaborant les mesures destinées à faire disparaître les abus suivant une manière constitutionnelle ; soit durant la seconde période de sa vie. comme constructeur d'Etat mettant hardiment et vigoureusement la main à la grande charte de i867, et donnant à son pays ce qu'il pouvait à peine espérer mais n'en était pas moins la promesse d'un puissant Dominion; à quelques égards, disons-nous, que nous considérions Cartier, il apparaît pleinement qu'il remplit le rôle et la mission d'un véritable homme d'Etat, c'est-à-dire de celui qui, ne cherchant ni le lucre ni le pouvoir, concentre plutôt toutes ses énergies à introduire dans les décrets des légiislatures les mesures destinées à rendre son pays prospère, puissant et libre.

Quelles sont les principales leçons de la vie de George-Etienne Cartier ? L'œuvre de sa carrière n'indique-t-elle pas ici la réponse, c'est-à-dire le patriotisme, l'ardent amour du pays, le vif désir de travailler à l'agrandissement de la patrie commune, le désintéressement, la probité, l'honneur, la tolérance et la largeur d'esprit ? A la jeunesse canadienne, sa carrière devra toujours enseigner qu'on peut arriver à tout par l'application, la détermination et la fidélité constante à un idéal élevé. Pour tous les Canadiens, sa vie devra être une leçon de justice et d'équité. Tout en engageant ses compatriotes à être fidèles à leurs institutions, leur langue et leur nationalité, il se faisait tout le temps l'apôtre de l'idéal canadien le plus large, prêchant aux différentes races la nécessité d'une action commune tendant à l'harmonie et à une union plus intime, et au respect des droits et des sentiments de tous.

L'alliance de Cartier avec John A. Macdonald, de même que l'alliance précédente entre LaFontaine et Baldwin, offre aux Canadiens un exemple remarquable de l'harmonie qui devrait toujours être la règle entre les deux grandes races du Canada. On a fort bien fait obsever qu'un jour viendra où l'on reconnaîtra, si même cette vérité n'est pas déjà manifeste, qu'il faut placer parmi les plus grands édificateurs du

2 A. H. U. Colquhoun : " Significance of Confédération," Canadian Magazine, juillet 1913.

Canada moderne, et non pas individuellement, mais conjointement, LaFontaine et Baldwin, Macdonald et Cartier, comme étant les quatre hommes ayant enseigné à un Canada uni que Français et Anglais peuvent donner réciproquement la pleine mesure de leur caractère national, tout en exerçant une action commune pour le bien public. Toute la carrière et toute la politique de George-Etienne Cartier constituent une véritable protestation contre l'animosité de race, l'antagonisme religieux, et les luttes purement locales ou dues à l'esprit régional, et c'est en cela que se trouve la plus grande leçon de sa vie. Il est juste qu'un pays reconnaissant se fasse un devoir de marquer le premier centenaire de naissance de l'un de ses fils les plus illustres par l'érection d'un superbe monument commémoratif, rappelant non seulement ses services, mais symbolisant en outre l'établissement du grand Dominion où il a joué un rôle si considérable. Non moins durable que l'airain de ce monument sera le souvenir de cette œuvre gigantesque, dont nous avons consigné l'histoire au cours de ces pages. Puisse chaque centenaire qui se suivra toujours trouver les Canadiens de toutes origines animés de l'esprit et de l'idéal si élevé, et du patriotisme désintéressé qui ont distingué l'un des plus grands Pères de la Confédération Canadienne.

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