SA FILLE, LADY ELIZABETH
PENELOPE CRICHTON
Marquis de Bute
ce fond de décor irréel dont se sont tant servis en Angleterre Reynolds, Gainsborough et d'autres peintres de portraits. S'il céda un moment à cette mode, ce fut contre sa volonté et son meilleur jugement. L'habitude s'en accordait mal avec son mode de travail direct et honnête, avec la touche hardie et carrée dont il accentuait la lumière sur les plans diversement inclinés de la chair. Son style personnel était, de fait, incompatible avec la joliesse élégante, le coloris par taches, et la composition théâtrale d'une toile. Il allait mieux avec la simplicité à la fois solennelle et naturelle de Vélasquez, des Hollandais et des Flamands. Quelquefois cependant, son faire s'accompagnait d'un coloris grisâtre, froid et assez défectueux, comme dans l'extraordinaire "John Tait et son Petit-fils," tableau qui offre à un haut degré les caractéristiques de son pinceau. Le coloris, qui en est bien conservé, fait qu'on se demande si l'éclat d'autres tableaux n'est pas souvent le résultat du temps ou du vernis. "John Tait et son Petit-fils" a été peint vers 1798-99, et il présente le plus fort contraste avec certain portrait trois-quarts nature, beau, mais un peu artificiel, d'un homme en habit vert et en culottes chamois, tenant un fusil dans une main sans nerfs, et debout sous un arbre de peintre-décorateur. L'enduit colorant est mince, le modelé du visage subtil, délicat, mais sans accent ; les accessoires en sont plats et conventionnels, tout en ressemblant quelque peu, dans leur aspect superficiel, à ceux de Vélasquez au début de sa seconde manière, lorsqu'il peignait les " Trois Chasseurs {Sportsmen) royaux dans le Prado." Mais partout dans cette œuvre de Raeburn (qui est, je crois, le portrait de Sinclair d'Ulbster), on regrette de ne pas trouver la fermeté de contours que l'Espagnol donnait à ses réalisations de la forme. Les portraits les plus simples de Raeburn sont les meilleurs. Son intérêt se concentrait sur les visages ; les mains mêmes ne sont pas, dans ses portraits, traitées avec le soin qu'il faudrait. Nous trouvons que R. L. Stevenson dit dans Virginibus Puerisque : " Et encore, malgré sa propre satisfaction et malgré le Dr. John Brown, je ne peux pas considérer que Raeburn ait été très heureux dans ses mains." Bien qu'il l'eût peint d'après nature dans sa jeunesse, Raeburn se souciait peu du paysage. Les visages aussi, il fallait qu'il les vît pendant qu'il les peignait. Ce n'était pas un peintre d'histoire, arrangeant des expressions, des gestes, des groupes dramatiques. Ce qui le stimulait, c'était les personnes réelles, la lumière réelle, comme Mr. Sargent de nos jours. Cependant on a dit qu'il " ennoblissait des visages indignes," ce qui
pouvait signifier qu'il en idéalisait les traits. Mais ceci est improbable. Peut-être a-t-on voulu dire que la large simplicité de son style leur donnait la dignité plastique que l'orage, la nuit, la brume ou d'autres effets de lumière peuvent conférer à des objets, sans apporter aucune altération réelle dans leur structure. Sir Walter Armstrong, au mot " Raeburn " dans le Dictionnaire de Biographie Nationale, s'exprime ainsi: "Techniquement ses principaux défauts sont le manque de substance et de profondeur dans la couleur, et, de temps en temps, une certaine propensité à simplifier à l'excès les plans dans le modelé d'une tête." De même qu'en sculpture, la simplification des plans en peinture tend à la grandeur ; et l'on peut croire que ce fut là le seul procédé d'ennoblissement employé consciemment par Raeburn. Dans sa couleur, il manquait certainement de substance ; mais, comparé à ses contemporains, on ne peut guère dire qu'il manquât de profondeur. On remarque dans ses portraits une autre cause de noblesse, de vitalité — devrions-nous dire peut-être — qu'en raison de l'apathie et du vide d'expression que donne la pose au modèle, on peut appeler une sorte d'idéalisation. Pour exprimer cela nous emprunterons les termes de R. L. Stevenson : " Il était né peintre de portraits. Il regardait les gens attentivement entre les deux yeux, surprenait leur manière d'être sur leur visage, et était en possession de ce qu'il y avait d'essentiel dans leur caractère avant qu'ils eussent été de longues minutes dans son atelier. Ce qu'il était si prompt à percevoir, il le transportait sur la toile presque au moment même de la conception."
Au sens ordinaire du mot Raeburn n'était pas un idéalisateur. Peindre, pour lui, c'était avoir une perception sensuelle et directe de la nature. L'expression "imitation de la nature" n'aurait point effarouché cet enthousiaste et ardent amant du réel. Il connaissait les beautés de la nature trop intimement pour les mépriser, à moins qu'elles ne s'affublassent de l'ornement d'un style artificiel. Il n'y a que le décorateur de profession et le peintre qui travaille pour le commerce — encore tous n'en sont-ils pas là — qui puissent dire : " Mais où est l'art, où est la poésie dans l'œuvre d'un homme qui copie la nature?" Celui qui connaît les mystères sublimes du vrai clair-obscur, les surprises du véritable modelé, les beautés infinies et incomparables de l'atmosphère réelle, ne conviendront pas avec Mr. L. Housman, dans sa monographie de Houghton, que " le naturalisme est l'ennemi de toutes les formes vigoureuses de l'Art." Les différents sens qu'on attache au mot naturalisme peuvent embarrasser
MRS. NEWBIGGING
Mrs. Rainy
certaines personnes. Je le prends ici comme signifiant la révélation de quelque groupe de faits, rare peut-être, mais possible, au moyen d'une imitation de la lumière vraie, exprimée aussi naturellement qu'il se peut faire dans la convention de la peinture. Dans cet art, vêtements, accessoires, ciels, paysage, animaux, centaures, monstres, tout doit être soumis, pour la lumière, à la même loi que la figure. Il n'y a pas de fond, mais de l'espace tout a'utour de la figure. Les beautés de la lumière vraie fournissent par elles-mêmes un sujet de poésie à l'œil qui voit ; cependant elles n'excluent en aucune façon — elles favorisent plutôt, avec leur langage naturellement mystérieux — la révélation des beautés dans la structure solide de la forme. Entre l'ombre, l'espace, l'air, la gradation de la lumière d'un côté, et, de l'autre, la forme solide et les couleurs locales, il n'y a point d'antagonisme qui force à soumettre ces deux derniers attributs à un traitement arbitraire pour les contours et le modelé. Est-ce que l'ombre de Rembrandt ou l'espace de Vélasquez est dépourvu de poésie? Sont-ils fondés, l'une et l'autre, sur rien autre que sur la véritable action de la lumière, seule chose par quoi, à travers des milliers d'années, l'homme ait jamais reçu une impression? Cette poésie du réel ne se produit que lorsqu'un homme sensible et de vue pénétrante, mettant en œuvre son expérience de la nature, prend la résolution de tirer le plus grand parti des choses qu'il aime le mieux. Ce faisant, il montre combien peuvent être intéressants et beaux le dessin et les nuances de la lumière, alors même qu'elle tombe sur des objets qu'on a appris à appeler laids. Combien il entre d'art dans cette tâche, que ceux qui l'ont tentée vous le disent. S'ils s'étaient contentés d'exposer à nouveau des qualités de la nature déjà soumises à la convention, déjà revêtues de dignité, déjà acceptées de tous, ils auraient pu raccourcir de moitié leur labeur, et ils auraient réduit leur réputation finale à une simple fraction. Cette autre besogne, qui consiste à dérouler des dessins qui n'ont que le rapport le plus lointain avec la nature, demande assurément aussi de l'art, le sentiment de la décoration, du goût et de l'invention. Un tel art peut être beau, bien qu'il ne soit pas vraiment poétique ; et il ne faut pas toujours le mépriser, même lorsque ceux qui le professent raillent la nature comme une personne à la mode raille un Apollon parce que ses cheveux sont en boucles et qu'il n'a ni redingote ni chapeau de haute forme. C'est ainsi que les couturières bafouent la taille de la Vénus de Milo. Elles ne
sauraient voir une femme sans corset, et toute femme qui n'est pas une dame en toilette à la mode ne doit pas compter. Raeburn appartient à cette forte école naturaliste qui dépouille les grâces accessoires pour mieux assurer le règne solennel de la lumière. Pour conclure, je citerai des paroles de Mr. W. E. Henley où me paraît résonner la tonique de mon propre discours : " Il vint au point de séparation entre le vieux et le nouveau, lorsque le vieux n'était pas encore discrédité, et que le nouveau restait inoffensif; et, avec cet exquis bon sens qui marque l'artiste, il s'identifia à ce qui était connu, et non à ce qui, tout en étant gros de possibilités de bien des sortes, ne s'adaptait encore parfaitement à rien qui fût doué d'une existence active .... Il se contenta de peindre ce qu'il connaissait, et cela seulement ; et sa conscience lui fut profitable, en même temps qu'elle était sans trouble et sereine."
MISS JANET SUTTIE
Su- Geort^c Granf Suttie, Baronet
PAR