‹ Sir Henry RaeburnChapitre 16 sur 71 · L'ART EN ECOSSE · texte numérisé non relu

L'ART EN ECOSSE

construction à trav^ées. Etant donné le besoin de grandes églises et rien pour les bâtir que des briques et des pierres relativement petites, l'activité de l'esprit français était bien sûre de faire le reste. C'était un problème exactement adapté à son génie, et la solution en reste peut-être le meilleur exemple qui soit au monde d'un art nourri au giron de la science.

L'art semble donc dépendre moins des dons spéciaux de la race, et plus des conditions extérieures favorables, qu'on ne le dit généralement. A en juger d'après l'expérience, le grand art n'est possible que lorsqu'un peuple énergique se met à une tâche nouvelle, ou du moins à une tâche assez nouvelle pour que l'imitation et les règles et canons extérieurs ne puissent se substituer au désir individuel et à l'expression sincère de ce désir. Les formes plus passionnées de l'art — la poésie, la musique, la peinture — paraissent si entièrement dominées par cette loi qu'elles ne s'élèvent jamais deux fois à la même hauteur de la même façon. D'un autre côté, l'histoire ne nous oblige pas à croire qu'une race qui n'a jamais fait beaucoup jusqu'ici pour montrer des aptitudes artistiques, ne le fera pas lorsque le besoin en naîtra dans les conditions convenables. La table rase, l'ardoise nette qu'exige le grand art est difficile à rencontrer aujourd'hui. Mais si nous ne pouvons espérer voir se poser des problèmes à la fois neufs, grands et solnbles,'^ nous pouvons du moins espérer qu'il se produira dans les anciens des variantes qui mèneront à ces triomphes de l'équilibre, de la mesure et du goût, qui sont peut-être les plus grands que garde en réserve l'avenir.

La carrière parcourue par l'Ecosse n'a pas été favorable à un développement indigène de l'art. Pendant les siècles de son existence politique séparée, elle fut à la fois isolée et éclipsée de trop près. Les idées et les ambitions d'art ne pouvaient pas s'infiltrer en elle continûment et sainement, comme elles le firent d'Italie en France. Malgré la communauté de sang, l'esprit écossais était, en ces matières, distinct de l'esprit anglais, et l'an-

* Le seul problème, à la fois neuf et grand, qui se propose aujourd'hui à l'art, est, il se peut, insoluble ; je veux parler de l'emploi du fer dans l'architecture. Le rapport a priori entre nos sens et la nature des matériaux parmi lesquels nos sens se sont développés, est absent dans cette question du fer. Nos yeux nous mettent à même d'apprécier le bon usage d'une colonne de pierre ou d'une solive en charpente, mais ils ne sont d'aucun secours pour calculer la résistance d'une poutre de métal.

tagonisme politique élargissait le fossé. La conséquence fut que les formes d'art que le pays avait à montrer étaient essentiellement françaises ; et elles y furent transplantées de France à un mauvais moment de leur développement. Elles arrivèrent déjà trop vieilles pour être moulées par l'esprit écossais, et ainsi elles ne perdirent jamais leur caractère exotique. Si elles avaient été importées à l'état de germes dans une nation prospère, elles auraient probablement abouti à des formes plus savantes et plus logiques que tout ce qu'on peut trouver dans la moitié méridionale de l'île. Il est impossible d'étudier les restes architecturaux de l'Ecosse antérieurs à la Réforme et de les comparer avec ce qui a été fait de notre temps, sans voir qu'une certaine communauté de sentiment pénètre le tout. L'Ecossais est, plus que l'Anglais, logique, difficile dans ses choix, éveillé au sens ultérieur des formes qu'il emploie. L'esprit baroque, la disposition à charger d'enjolivements lui est étrangère.* Dans les vieux temps, lorsque personne n'avait d'argent, il ne succomba jamais à la tentation de l'ornement pas cher et laid. Ses ambitions décoratives ne furent jamais loquaces, jamais irréfléchies. Elles se contentaient de quelque attention accordée aux proportions, de quelque ornement modeste à une porte ou à une fenêtre, d'un cordon de pierre au bon endroit, et, dans des cas plus modestes encore, d'une bande de couleur. Jamais il n'eut à plonger dans l'intimité de son âme pour en tirer de nouvelles expressions d'art. Les formes importées pouvaient suffire à tout ce que réclamait sa modeste civilisation, et ainsi, du XIP siècle jusqu'à l'union avec l'Angleterre, l'histoire de ses manifestations esthétiques se résume en variations légères, mais coordonnées et généralement judicieuses, sur un air emprunté. A l'heure présente, aucune contrée de l'Europe n'use avec plus de discrétion que l'Ecosse des libertés d'expression plus grandes apportées par la renaissance architecturale. Dans tous ces comtés méridionaux que Fergusson embrasse en une même condamnation, se dressent aujourd'hui des édifices qui sont réellement dessinés, des édifices dont les proportions sont excellentes et où la décoration se marie à la construction avec un sentiment de convenance qui n'a guère de rival ailleurs. L'architecte écossais ne rêve pas. Jusqu'à présent, il n'a rien créé qui en appelle à l'imagination comme les œuvres de Jones ou de Wren ; mais il pense ; il sait voir ce qui convient,

* La chapelle de Roslin, où c'est une orgie, ne saurait en aucun sens être acceptée comme une création écossaise.

Page 1