L'ART EN ECOSSE
et, par dessus tout, il a cet instinct du congru, du rapport entre l'usage et la forme, entre la matière et sa destination, qui est la base de tout bon dessin.
Ce que ie viens de dire, un peu à bâtons rompus, je le crains, tend à montrer qu'avant d'émettre des assertions absolues sur les races artistiques et non artistiques, on devrait étudier la marche de l'art lui-même, voir quand et pourquoi il s'est élevé et est tombé, en retracer les méandres, et particulièrement s'aasurer des causes de ces manifestations sporadiques en apparence qui rendent si difficile toute généralisation sur ce sujet. Les grands mouvements artistiques ont toujours coïncidé avec les conditions déjà indiquées, c'est à dire qu'ils ont eu lieu quand des races énergiques se sont mises à créer sur des fondements inoccupés. Quant aux développements moins importants, ils paraissent avoir souvent dépendu de l'existence concurrente d'un besoin artistique et de quelque faculté utile, mais non pas nécessairement artistique, dans la race où ce besoin apparaît. La faculté logique, par exemple, l'instinct de l'ordre intellectuel, suffit pour expliquer une bonne architecture, dépourvue d'ailleurs des hautes qualités de l'imagination. L'histoire de l'esprit écossais — sans parler du témoignage direct fourni par les productions contemporaines — aurait dû suffire pour préparer ceux qui étudient cette question aux développements qui se sont produits récemment de l'autre côté du Border.^ Les indices ne manquaient pas. Les restes d'architecture épars sur tout le pays fournissent abondamment la preuve que, bien que les anciens constructeurs tirassent leur inspiration de France et, à l'occasion, d'Angleterre, leur esprit ne demeurait pas oisif. Même en des lieux aussi inattendus que les Border peels, ou maisons fortifiées de la frontière, on rencontre des signes de goût, de choix, de manipulation intelligente qui auraient dû avertir l'historien que sous le copiste était un artiste latent qui attendait le souffle de vie. Le constructeur du Nord a toujours compris les formes dont il se servait. Même lorsqu'il tirait de France quelque trait mieux approprié à un climat méridional qu'au sien, il s'arrangeait pour y donner une certaine convenance, pour l'amener de telle façon qu'il devenait un trait organique et raisonnable de son style.
Chez un peuple dont tout ceci peut se dire avec vérité, l'apparition d'un
* Le pays frontière entre l'Angleterre et l'Ecosse. — N. du T.
grand peintre n'était qu'une affaire de temps. Avec l'Angleterre tout près pour séduire ses esprits inquiets, et le continent d'Europe non loin pour lui imposer un modèle étranger, les conditions y étaient contraires à la formation d'une école nationale. Mais il ne fallait, pour produire un maître isolé, rien autre chose que le concours dans un même individu de certaines qualités — et de certains accidents — en quoi la nation était riche, nommément l'amour du foyer, la faculté d'organisation, de l'œil, de l'intérêt pour l'aspect des choses, et la bourse creuse. Quarante ans après le traité d'union avec l'Angleterre, cet individu fit son apparition dans la personne de Henry Raeburn.