CHAPITRE II
CARACTÈRE DE L'ÉCOSSAIS DES BASSES-TERRES-NAISSANCE DE RAEBURN-MORT DE SES PARENTS— SON ÉDUCATION À HERIOT'S HOSPITAL-SON APPRENTISSAGE CHEZ GILLILAND-INFLUENCE DE SON MAÎTRE-DE DEUCHAR-DE DAVID MARTIN -SES MINIATURES-LE BIJOU DE DARWIN— IL COMMENCE À PEINDRE LE PORTRAIT
'E voyageur étranger qui se trouve parmi les collines qui traversent le sud de l'Ecosse entre les vallées de la Nith et de la Tweed, pourrait s'imaginer qu'il est tombé chez une population de jaloux. Si, par exemple, dans le pays d'Ecclefechan, il était tenté de parler de Carlyle, il pourrait attribuer à quelque motif inavouable l'opinion professée par ceux à qui la tradition a transmis de première main la considération en laquelle l'auteur de Sartor était tenu par les personnes de son entourage, à savoir que le "voyant" ne voyait guère mieux que le reste du monde. Mais en les connaissant plus intimement, il découvrira qu'aucune jalousie, qu'aucun désir de rapetisser n'existe au fond de cet apparent dénigrement. "Tom Carlyle" ne semblait pas un héros aux gens au milieu desquels il s'éleva, simplement parce que ses dons natifs, les puissances virtuelles qu'il possédait et que l'esprit maternel pouvait comprendre, un très grand nombre autour de lui en avaient aussi leur part. Franchissez une barrière sur quelqu'une de ces routes du sud et causez avec l'homme qui bêche dans le champ. Il vous fera peut-être un accueil maussade ; il ne faut pas chercher ici les belles manières et la souplesse celtique du Highlander ou du paysan irlandais; vous aurez toute une zone de réserve, de timidité défiante et active, à pénétrer ; mais une fois dans la place, vous trouverez un esprit qui pense réellement, qui sait d'une façon pratique ce que la logique signifie, capable d'assaisonner une déduction juste
— et une induction tout aussi bien — d'une saveur humoristique rafraîchissante au palais. Pas une fois sur cent \^ous ne rencontrerez le cerveau inerte, l'esprit modelé uniquement par le travail manuel obligatoire, si commun au sud du Humber. Je ne sais pas comment son travail en est influencé, mais l'Ecossais des Basses-Terres a touiours l'air d'avoir en réserve une provision d'activité mentale qu'il dépense à je ne sais quelle construction de châteaux en Espagne. Peu importe l'humilité de sa condition et la façon prosaïque dont il gagne son pain, il s'arrange toujours pour amasser les matériaux de cette architecture psychique en laquelle il trouve à se consoler de la grise monotonie de l'existence. Je me rappelle avoir rencontré un jour dans une " grande maison " écossaise, un plombier, venu pour réparer un tuyau, qui possédait l'histoire de l'art moderne anglais sur le bout du doigt. Il avait des façons bizarres et merveilleuses de prononcer les noms de Millais et de Tadema et les titres de leurs tableaux, mais il en savait autant qu'un homme cloué dans un rustique village des Lothians pouvait en savoir sur un tel sujet. Ce plombier était, d'ailleurs, un peu peintre lui-même, et certains coins les plus retirés de la maison étaient décorés d'exemples pratiques de ses notions sur l'art du paysage.
En règle générale, cependant, l'ouvrier écossais aiguise son cerveau sur des sujets plus abstraits, non pas tant, je pense, par préférence, que parce que ces sujets n'ont besoin d'aucuns matériaux dispendieux. La pauvreté pourrait bien avoir plus contribué à l'amour des anciens Ecossais pour la métaphysique que nous ne sommes prêts à le supposer.
Mais c'est là une autre question. Ce qui nous intéresse particulièrement pour l'instant c'est la distribution à travers certaines parties de l'Ecosse d'une activité cérébrale, d'une capacité intellectuelle qui doit être un riche terrain pour la culture du génie. En fait, ce terrain produit un grand nombre d'hommes remarquables. Mais, comme les Juifs, les Ecossais des Basses- Terres sont à noter plutôt pour l'élévation du niveau général de leur puissance intellectuelle que pour le nombre des hommes éminemment grands ajoutés par eux au fonds commun. A la finesse, à Xhumour, à la puissance de compréhension et à la largeur de vue, ils joignent trop souvent l'absence d'une haute ambition. Presque tous, ils atteignent à quelque degré de succès ; peu d'entre eux meurent sans avoir amélioré leur condition dans un sens ou dans l'autre ; mais, en règle générale, ils n'ont point de grande visée imagi-