SES PREMIERS OUVRAGES
atelier et lui permit de copier ce qui lui conviendrait, ajoutant peut-être, de ci de là, une rapide indication, à la manière de Sir Joshua. Mais le jeune homme faisait de tels progrès que bientôt Martin prit peur. Il vit qu'il nourrissait un rival capable de devenir promptement un vrai danger. C'est la répétition presque exacte de l'histoire de la rupture entre Hudson et Reynolds. Martin chercha querelle au jeune homme, l'accusant d'avoir vendu une des copies qu'il avait l'autorisation de faire dans l'atelier. Raeburn était, nous dit-on, parfaitement innocent du fait ; mais les protestations furent inutiles, et finalement les deux hommes se séparèrent. David Martin n'était pas un grand peintre, comme ceux qui visitent les deux Galeries d'Edimbourg peuvent le voir par eux-mêmes. C'était un de ces hommes trop fréquents au XVI IP siècle, qui devinrent des ouvriers suffisamment bons, et qui pourtant ne firent pas grand'chose avec leur talent. Il avait étudié sous Allan Ramsay et était de vingt ans plus âgé que Raeburn. La Galerie nationale d'Ecosse a récemment fait l'acquisition d'un intéressant portrait de lui par lui-même. Il rappelle Keats et Romney et donne Tidée d'un tempérament à la fois très vigoureux et très sobre, nerveux et pourtant désireux de rester dans la raison. D'exécution sèche et serrée, il n'est pas néanmoins sans attrait, et il fait penser que Martin, s'il l'eût voulu, eût pu être un maître excellent. La Galerie nationale de Portraits d'Ecosse a de lui le portrait du panégyriste de Raeburn, Andrew Duncan. Raeburn sut profiter de ses rapports avec Martin. Il fallait vraiment qu'il eût le génie de tirer parti des occasions de s'instruire qui se présentaient sur sa route. Son art n'a point du tout le home-made stanip, la marque ordinaire de ce qui s'est formé sans maître et sans études. En règle générale, qu'il y ait seulement un léger défaut, une simple fissure dans la laborieuse préparation nécessaire à l'artiste pour apprendre à peindre, et cela se trahit dans son œuvre. Reynolds commença de bonne heure et travailla dur ; de même fit Gainsborough. Mais leurs études furent irrégulières, et par suite, même en leurs plus belles choses, il est évident qu'ils sont souvent préoccupés de cacher des lacunes dans leur connaissance du métier. Il n'en est pas ainsi de Raeburn. Son art est plutôt celui d'un peintre qui sait trop que d'un peintre qui ne sait pas assez. II choisit et simplifie avec un courage qui va parfois jusqu'à la témérité ; mais il ne donne jamais la tentation d'attribuer ses procédés sommaires à l'ignorance. .11 fait penser quelquefois à la sténographie, jamais à une laborieuse syntaxe.
Il semble qu'on puisse tenir pour positif que, dès l'âge de vingt-et-un ans, Raeburn avait abandonné en fait les formes inférieures de l'art auxquelles il s'était tant appliqué. Le bijou de Darwin se place sans doute à une date postérieure, mais, à la lumière des renseignements que nous possédons, nous pouvons croire qu'en ce cas il obligeait son vieil ami Gilliland. L'exemple de Martin avait du moins eu l'effet d'exciter son ambition et de le convaincre qu'un vaste champ était ouvert à un peintre de portraits dans la capitale écossaise. Son plus ancien portrait grandeur nature dont on connaisse sûrement la date est le portrait en pied de George Chalmers de Pittencrieff. Il le peignit en 1776, dans sa vingt-et-unième année. On dit qu'à partir de ce moment c'est à peine s'il consentait à regarder une miniature et qu'il n'aimait pas qu'on lui rappelât celles qu'il avait commises. Le "George Chalmers" a ses faiblesses, sans doute ; aucun peintre de vingt ans n'a jamais fait de tableau qui en fût exempt ; mais il montre beaucoup de ce qui caractérise Raeburn, et il est peint avec un air d'aisance étonnant chez quelqu'un dont l'éducation avait été ce que j'ai dit. Il est en pied. Pittencrieff est assis dans un fauteuil, devant le rideau conventionnel, avec un paysage et des ruines qu'on voit par une fenêtre à droite. Son attitude et son expression sont celles d'un homme qui regarderait son bourreau. La figure est bien dessinée, si ce n'est que les membres inférieurs sont petits pour le tronc, défaut fréquent chez Raeburn. D'un autre côté il a fait, dans le dessin du siège, une curieuse et déconcertante erreur. La ligne de face du fauteuil et la ligne qui passe par les angles saillants des deux bras ne convergent pas vers l'horizon, comme c'est le strict devoir de toutes les honnêtes parallèles tirées diagonalement au plan du tableau. Elles s'écartent !
Récapitulons les faits saillants de cet exposé quelque peu décousu. Les rapports de Raeburn avec Gilliland commencèrent lorsqu'il avait quinze ans et durèrent probablement jusqu'à ce qu'il en eut vingt. Durant ce temps, il fit la connaissance de Deuchar. Les deux hommes lui apprirent à s'entraîner l'œil et la main par certains travaux techniques — le dessin, la gravure peut-être, et sans doute l'usage modeste de la couleur. Cet entraînement, il trouva à l'utiliser dans l'exécution de miniatures, pour lesquelles son maître lui procura, sans doute, la plupart de ses modèles, prélevant, comme droit, une certaine part dans les profits. Au bout de quelque temps, Gilliland s'apercevant qu'il