LE NOUVEL EDIMBOURG
Juste vers le temps où la mère du peintre préparait sa layette, les bourgeois d'Edimbourg prenaient les premières dispositions pour rompre leur long confinement. Les aimables champs qui s'étendaient au-delà du Nor' Loch avaient été distribués, sur des plans, en rues, en squares, en circus et en cresceuts, et on avait déjà posé les premières pierres de la Ville Neuve. Le Pont du Nord {Nortk Bridgé) était en projet, et on commença à le construire lorsque Henry était dans sa huitième année. Son achèvement imprima une vigoureuse impulsion aux autres constructions, et vers l'an 1780, au moment où Raeburn lui-même allait songer à mettre la main dans l'entreprise, un tiers du plan arrêté était à l'état de complète exécution. L'énergie et la force de coopération qu'implique une tâche comme celle de changer délibérément le centre de gravité d'une métropole considérable contribuèrent beaucoup, sans aucun doute, à l'explosion de vie intellectuelle qui suivit. Tout ce qui remue une population, fait irruption dans ses habitudes, lui impose une nouvelle activité mentale, semble avoir pour résultat un accroissement considérable d'action productrice en toutes sortes de directions imprévues. Les soulèvements politiques, les grandes guerres et même les catastrophes domestiques sont sujets à accompagner, ou à précéder immédiatement, ces élans d'ardeur créatrice. La migration vers de nouveaux foyers de tout ce qu'il y avait de mieux dans la société d'Edimbourg est une petite aftaire, comparée à la résistance de la Hollande aux Espagnols ou aux guerres de la Révolution française ; mais son effet sur le petit milieu social qui s'y trouvait intéressé paraît avoir été analogue. Il est certain en tout cas, que les grands jours d'Edimbourg suivirent de si près cet exode, ce frek, comme on peut justement l'appeler, que Raeburn, dont la carrière s'avance pari passu avec la première génération des nouveaux citoyens de la Nouvelle-Athènes, peignit les portraits de tous les hommes, presque sans exception, dont la renommée est inséparable de cette ville dans notre mémoire. Hume, il est vrai, vint trop tôt pour lui, et il est probable qu'il ne fit pas le portrait de Burns ; mais le comté d'Ayr protesterait si nous mettions son poète parmi les lumières de la capitale.*
* On a essayé plusieurs fois de trouver la main de Raeburn dans des portraits et des quasi-portraits de Burns ; mais jusqu'ici on n'a mis au jour aucun tableau où puissent se reconnaître les traits si caractéristiques de Burns et la main non moins caractéristique de Raeburn. On dit que Raeburn fit un portrait de Burns pour les éditeurs Cadell et Davies, en 1803, sept ans après la mort du poète. Si le fait est e.xact, le tableau a disparu.
La société d'Edimbourg était alors essentiellement aristocratique. Elle se composait des descendants d'un grand nombre de ces nobles truculents qui contribuèrent tant au roman de l'histoire d'Ecosse ; d'une foule de lairds, hobereaux chassés de leurs terres par les misères et les conséquences de 17 15 et de 1745, mêlés à une aristocratie d'intelligence et à une aristocratie de fonctions dans l'Eglise ou dans la magistrature et le barreau. Sur ses bords, et comme en formant la frange, se trouvaient les fondateurs de ce qui devait devenir la plus fameuse école de médecine du XIX' siècle, et l'on peut supposer que la voie la plus facile par laquelle un jeune homme tel que Henry Raeburn pût entrer dans le cercle enchanté était un ami comme le Dr. Andrew Duncan. Une société est comme un club ; elle ne peut prendre une expansion soudaine sans se relâcher de sa garde aux portes. Dans un changement comme celui qui accompagne le bond fait par Edimbourg hors de ses anciennes limites, bien des bornes durent être emportées, et bien des occasions offertes auxquelles l'étroite cité et l'étroite société d'autrefois, d'autant plus étroite qu'elle était dans la nécessité de coudoyer toutes sortes de gens, n'avaient jamais donné lieu.
Aux jours d' " Auld Reekie," de la "Vieille Enfumée," lorsque les cheminées libérales bordées de suie, comme une armée marchant coude à coude et bannières déployées vers le Château, représentaient aux paysans de Fife et des Lothians leur capitale, la plupart de ceux qui naissaient dans la classe moyenne avec des facultés cérébrales au-dessus de l'ordinaire, quittaient Edimbourg pour chercher fortune ailleurs. Ramsay, le poète, resta dans le pays, il est vrai, mais son fils, le peintre, alla où ses talents pouvaient mieux se faire valoir. Ainsi fit Hume, et ainsi aurait fait très probablement, sans les perspectives d'avenir que lui ouvrait une société désengourdie, Raeburn à son tour. Pour un artiste sortant de Heriot's Hospital et de derrière le comptoir d'une boutique de joaillier de la Vieille Ville, l'ancienne société n'aurait rien eu de sérieusement utile. On aurait pu lui demander de dessiner une bague ou de faire une miniature à suspendre au poignet. Pour quoi que ce soit de plus relevé, il n'y avait ni désir dans l'esprit des gens, ni place dans leurs maisons, ni, cà vrai dire, rien qui en justifiât particulièrement le besoin dans leur propre culture. Depuis un siècle environ on se passait fort bien de tout artiste peintre. Entre le mystérieux John Scougall, qui, d'après certains récits, pratiquait la peinture en 1625, et qui pourtant vécut assez pour