SON MARIAGE
parallèles, si .ce n'est que le peintre du Suffolk trouva le compagne de sa vie en une tendre jeune fille, tandis que le cœur de Raeburn fut capturé par une veuve ayant des enfants. Dans chacun de ces cas peut-être, le parfait bon sens écossais fit faire le premier pas à la dame plutôt que de s'en remettre à l'occasion pour porter à fruit le bouton de l'amour. Parmi les jeunes Calédoniens qui, par une conduite n'ayant pas précisément en vue la prospérité de la Maison de Hanovre, avaient gagné des titres de noblesse étrangers, était un certain Comte James Leslie. Il était des Leslies de Balquhun, dans le comté d'Aberdeen. Vers l'année 1768 il épousa Anne, fille de Peter Edgar, intendant du Comte de Selkirk et Laird de Bridgelands dans le comté de Peebles, des droits de sa femme. Elle donna au comte trois enfants, et resta veuve avec une jolie fortune, comprenant la maison et les terres de Deanhaugh, sur le bord septentrional de l'Eau de Leith. C'est cette dame que Raeburn épousa.
Les premières rencontres des deux personnages furent accidentelles. Dans une excursion à la recherche de croquis à prendre, leurs yeux se croisèrent et il semble qu'une impression en soit résultée, du moins sur la dame. Etant sensible, elle donna à son goût la possibilité de prendre racine. Dans l'Edimbourg de 1778 il n'était pas difficile de découvrir qui pouvait être un jeune homme hantant le flanc des collines, un album à la main. De nos jours ce serait aussi inutile que de chercher une aiguille dans une meule de foin, mais alors l'art n'était pas "répandu par la ville." Ses recherches lui tracèrent un chemin tout droit. Le grand jeune homme dont l'image lui emplissait les yeux était un peintre de portraits, ayant un atelier et une porte ouverte aux clients. Elle monta donc son escalier, frappa, et tranquillement fit entendre qu'il devrait peindre son portrait. On peut voir la scène. La comtesse était de beaucoup plus âgée que l'artiste, de douze ans au moins, ce ce qui faisait trente-quatre à côté de vingt-deux. Elle était avenante plutôt que belle; petite, absolument maîtresse de soi, sachant parfaitement ce qu'elle faisait et tout à fait préparée à poursuivre l'aventure ou à se retirer, selon que le voudrait le Destin. Elle fit la proposition et attendit la réponse. Celle-ci, probablement, prit la forme d'un geste respectueux lui indiquant un siège, et d'une toile neuve mise sur le chevalet.*
* Cette histoire repose en substance sur le témoignage d'Allan Cunningham, dont le récit à été adopté par Mr. Raeburn Andrew. Mais un fait jette un certain doute sur elle: la veuve du Comte
Le seul portrait de Lady Raeburn qui me soit connu est celui qui se trouve maintenant dans la collection de Lord Tweedmouth. Ce ne peut être celui qui fut peint en cette occasion. Par le style il appartient aux environs de 1792, et il représente certainement une femme d'à peu près cinquante-quatre ans. Le \isage est typiquement écossais : tendre autour des yeux, résolu dans la bouche et le menton, avec ces signes d'un hitmoiir contenu tapi derrière la faculté d'observation qu'on trouve si fréquemment chez les Ecossaises. C'est la tête d'une femme qui n'est pas accoutumée à échouer. La seule chose qui pût nous faire douter qu'elle était bien la femme qu'il fallait à Raeburn, c'est l'excessive similitude de leurs caractères. A en juger par leurs visages, ils étaient le double plutôt que le complément l'un de l'autre. En fait, cependant, le mariage leur réussit grandement. Non seulement il mit le peintre au-dessus des inquiétudes matérielles, mais il lui donna une bonne mère pour ses enfants et une compagne qui ne faillit jamais à faire de son foyer le lieu le plus attrayant qu'il pût trouver dans son monde. Il était, de son côté, aimé des parents de sa femme, et une de ses bellesfîlles alla jusqu'à donner son nom à son fils aîné,* chose très significative dans l'Ecosse de ce temps là.
Ayant épousé de l'argent, selon la disgracieuse expression courante, Raeburn sentit bientôt s'émouvoir en lui le sentiment des limites où l'enfermait l'insuffisance de son savoir artistique. Il avait fait des portraits qui avaient eu du succès, et il était parvenu, par ses efforts personnels, à se mettre en tête de tous ses rivaux dans sa ville natale. Mais il ne l'avait point fait sans avoir la pleine conscience des pièges dont est entouré l'artiste qui s'est instruit tout seul. Dans son introduction au présent volume, R. A. M. Stevenson, que sa mort lamentable a empêché de voir son travail imprimé, reproche aux peintres anglais leurs allures mystérieuses et le manque de cette large générosité qui fait de chaque artiste à succès sur le Continent un centre où se distribuent les résultats de l'expérience. Stevenson n est peut-être pas tout-à-fait juste
Leslie et les Raeburns étaient proches voisins, la grande porte de Deanhaugh se trouvant à côté, sinon en dedans de celle de l'avenue qui conduisait à Bernard's House, où le peintre demeurait avec son frère William. Si les choses se sont réellement passées comme on le dit, il faut que le couple ait été jusque-là séparé par quelque barrière, sociale ou autre.
* Ann Leslie, ou Inglis, la fille aînée du Lady Raeburn et de son premier mari, eut deux fils, dont l'un, Henry Raeburn Inglis, était sourd-muet. Il servit de modèle au peintre pour son tableau de diplôme à l'Académie Royale, représentant un jeune garçon avec un lapin.