DÉPART POUR LONDRES
Raeburn ne pouvait être familier que par les gravures en mezzotinto. Il montre avec force une des préoccupations de notre peintre ; je veux dire son amour pour la concentration de la lumière en un point, et le soin qu'il met à en éviter la dispersion. C'est pour cela qu'il a peint le chien dans le même ton que le fond, de sorte qu'il est à peine visible dans une photographie. C'est une production très remarquable pour un homme de vingtcinq ans, quoiqu'il n'ait réussi ni la physionomie de la dame, ni la draperie de la jupe.
En 1785, Mr. et Mrs. Raeburn partirent pour leur voyage dans le midi. Le peintre était homme de réflexion et de prévoyance en tout ce qu'il entreprenait, aussi se munit-il, en avant de quitter Edimbourg, de deux ou trois bonnes recommandations. On ne sait pas si une lettre de Sir Joshua était, ou non, du nombre ; mais on sait qu'il alla voir le grand Président et qu'il fut bienveillamment reçu. Reynolds lui conseilla d'aller jusqu'à Rome, et, une fois là, de mettre toute sa foi en Michel-Ange, conseil que, pendant une brève période, Raeburn ne prit que trop à cœur. Il est possible que son séjour à Londres ait été plus long qu'on ne le dit d'ordinaire ; il se peut même qu'il y ait travaillé quelque temps. Le récit que fait Allan Cunningham de ses adieux à Sir Joshua, la veille de son départ pour l'Italie, semble certainement impliquer qu'il le connaissait autrement que par une simple entrevue. Après avoir engagé le jeune Ecossais à faire ses dévotions à la Chapelle Sixtine, Reynolds le prit à part et lui dit à l'oreille: "Jeune homme, je ne sais rien de votre position ; les jeunes peintres sont rarement riches ; mais s'il vous faut de l'argent pour vos études à l'étranger, dites-le et vous n'en manquerez pas." Même si Reynolds avait été un homme à la main facilement ouverte, une telle offre faite à quelqu'un de complètement étranger serait surprenante. Mais le Président n'était pas ardent à donner, et pour s'expliquer sa générosité il faut supposer qu'il avait eu l'occasion de voir, non seulement le travail de Raeburn, mais son caractère en action. Au temps où la tradition sur les deux peintres était encore vivante, on appelait quelquefois Raeburn l'élève de Reynolds. Ceci Cunningham le nie positivement, et à l'époque où il écrivait il pouvait, sans doute, aisément découvrir la vérité. Mais peut-être la tradition a-t-elle quelque fondement. Des quantités de jeunes gens traversèrent l'atelier ou, pour parler plus exactement, la maison de Reynolds, dans la dernière partie de sa carrière. Il est possible que parmi
tout ce monde Raeburn ait séjourné quelques semaines et fait quelque copie qui aurait attiré l'attention du maître et lui aurait donné à penser, qu'au milieu de tous ces indécrottables rapins il y avait un jeune homme dont il pourrait être bien d'encourager l'ambition. Je suis d'autant plus porté à croire que tel fut à peu près le cours des relations entre les deux artistes que, deux années plus tard, lorsqu'il fut revenu en Ecosse, le travail de Raeburn gardait encore un fort arrière-goût de Sir Joshua.
Les Raeburns s'établirent à Rome dans l'automne de 1785. Leur introducteur dans la société romaine fut Gavin Hamilton, homme plein de bienveillance, mais peintre d'une froideur extrême, envers qui tant de voyageurs du XVIIP siècle ont contracté une dette de reconnaissance. Hamilton était un cadet de la maison de Murdieston, avec laquelle Raeburn lui-même devait plus tard être allié par sa femme. Il était à Rome depuis une trentaine d'années ; c'était donc le meilleur parrain qu'un Ecossais pût désirer. Douze ans auparavant, il avait publié un énorme volume où il retrace les progrès de l'art depuis l'époque de Léonard jusqu'à celle des Carrache. La composition d'un ouvrage semblable * impliquait une somme d'étude qui devait faire de Hamilton un ami extrêmement utile pour un jeune peintre, bien que, je dois l'avouer, les indices soient assez rares que Raeburn ait pris un intérêt particulier à l'histoire générale de l'art qu'il pratiquait. Le principal titre de Hamilton à la gratitude de la " postérité," c'est la part qu'il prit à l'enrichissement de l'Angleterre par les chefs-d'œuvre de l'art italien. Les exemples les plus connus de son heureuse activité dans cette direction sont les deux tableaux de la Galerie Nationale, la "Madone d'Ansidei " et la "Vierge aux Rochers." Dans d'autres innombrables circonstances, il servit de conseiller et d'intermédiaire, pour les choses de cette nature, aux Anglais accomplissant le " Grand Tour," aussi bien qu'à des collectionneurs sédentaires. Sa profession ostensible, néanmoins, était la peinture, avec des sujets généralement homériques, tels que "Achille se séparant de Briséis," "Andromaque pleurant sur le corps d'Hector," et ainsi de suite. Ces goûts-là n'étaient pas précisément ceux de Raeburn, et il est possible que lui et Hamilton fussent amis pro forma plutôt que "de cœur." Autant que j'ai pu m'en assurer, Raeburn ne fit point son portrait, et cette omission ne laisse pas que d'être significative.
* Gavianus Hamilton : Schola Italien Picturae, sive selectae quaedam summorum e schola Italica piciorum fabulae aère incisae. — Romac, 177J, in fol.