INFLUENCE DE ROME SUR SON TALENT
en avance sur son temps. Son but n'était pas de s'assimiler des idées, mais d'apprendre son métier. Je suis bien sûr que s'il était passé dans Leicester Field en retournant à Edimbourg, sa conversation n'aurait pas plu à Reynolds. Rien dans son art ou dans sa vie ne laisse soupçonner la moindre sympathie avec les préoccupations qui se trahissent dans les Discours. Plus peut-être qu'aucun autre peintre de sa valeur, il se confina dans le côté pratique de son art. Il est probable que personne n'alla jamais à Rome pour y être moins affecté par l'atmosphère du lieu, pour le faire servir plus complètement à l'achèvement de sa propre éducation, et moins à l'acquisition de notions exotiques.
Nous touchons donc ici à la marque particulière de Raeburn, au trait qui le met à part des autres peintres de son temps et qui fait de lui un précurseur. Il mit de côté toutes les théories touchant le motif ou le but de l'art ; il ne prit aucun intérêt à ses relations avec la littérature ou l'histoire ; il voulait ignorer ces distinctions entre le grand style et le genre, à propos desquelles on a gaspillé tant d'ingéniosité de bon aloi, et il se mit à peindre ce qu'il voyait en un style qui, par la largeur, par l'équilibre et la cohésion intimes, avait en soi de quoi élever son œuvre à un haut niveau artistique. D'abord, comme nous le verrons, ces intentions se compliquèrent d'une aptitude à tomber dans des combinaisons linéaires trop cherchées, conséquence, comme je l'ai déjà indiqué, de l'étude des dessins les plus contournés de Michel-Ange. Au bout d'une ou deux années passées dans son pays, il abandonna ces malheureuses tentatives, et dès lors Raeburn se limita à la simplicité de dessin qui lui a aujourd'hui apporté la gloire et qui lui donne le droit d'être considéré comme un pionnier de l'art.
On a prétendu que Raeburn variait ses études à Rome en faisant parfois de la sculpture. On sait que plus tard il modelait à l'occasion, ce qui n'est pas surprenant, quand on se rappelle son éducation première. Cependant, le seul reste qui subsiste encore de ce genre de travail est son propre portrait en émail de Tassie, reproduit sur notre page de titre. Je cite ce que feu J. M. Gray dit de ce médaillon. " Le portrait de Sir Henry Raeburn, un des médaillons qui existent en pâte émaillée de Tassie, et qu'on regarde ordinairement comme modelé de ses mains, est particulièrement intéressant. Il est exécuté d'une manière beaucoup plus simple et plus libre que les médaillons signés de l'artiste (Tassie), avec un faire qui, surtout dans le
traitement de la chevelure, rappelle de façon marquée la ' touche carrée ' de Raeburn peintre. Il n'a pas le titre en lettres romaines imprimées qu'on trouve généralement sur la coupe du cou des grands médaillons de Tassie, il n'est pas marqué du Tassie F., ni de la majuscule 'T' qui distinguent d'ordinaire ses ouvrages ; mais il porte cette simple inscription, ' H. Raeburn, 1792,' incisée en caractères d'écriture courantes. Raeburn avait l'habitude de faire du modelage de temps en temps, et son fils, Henry Raeburn le jeune, croyait que ce médaillon avait été exécuté par le peintre lui-même. Le style de l'ouvrage, dans son ensemble, est favorable à cette conclusion ; le traitement légèrement défectueux des méplats de l'oreille fait penser à un artiste qui ne serait pas accoutumé au relief, et on peut probablement admettre sans crainte que nous avons là le seul exemple qui existe des efforts de Sir Henry dans l'art plastique."* Je suis d'accord avec lui sur tous les points. La comparaison entre ce médaillon et ceux qui sont signés par Tassie ne nous laisse guère de doute qu'il est d'une autre main, et les différences se rapportent toutes à la simplicité de conception, au rythmne de mouvement et à la largeur de faire caractéristiques de Raeburn. Ce médaillon représente un homme d'un attrait singulier, beau, vigoureux, portant la tête comme un roi.
Raeburn revint dans sa patrie au commencement de l'été de 1787. Chose bien caractéristique de sa part, il fit le voyage de Rome à Edimbourg sans s'arrêter nulle part en chemin. Avec une femme et des enfants à remorquer, cette manière de faire était, sans doute, économique et commode à la fois ; mais d'après ce que nous savons de lui, nous soupçonnons qu'il aurait agi sensiblement de la même manière s'il avait été garçon. Il avait alors trente-et-un ans, et sa femme n'en avait pas moins de quarante-trois. Il avait des enfants à lui, et il avait gagné l'affection des enfants du premier lit à un degré très peu ordinaire. Son esprit était donc plein, probablement, de l'idée de rentrer au milieu de ses gens et de se mettre à l'ouvrage pour tirer parti de l'habileté acquise dans la capitale des arts. Il revint demeurer à Deanhaugh, mais il chercha un emplacement plus central pour y peindre. La ligne de faîte de la ville neuve était alors entièrement revêtue de maisons. L'artère principale était George Street, car on n'avait pas encore bien reconnu les possibilités d'avenir de sa voisine au sud. Il est vrai qu'avec un trou béant entre elle et le château, trou dans lequel, en maint endroit, les ordures de la vieille ville et la terre tirée des fondations de la
* James and William Tassie, par J. M. Gray, F.S.A. Scot, pp. 44-45 ; Edimbourg, 1894.