RAEBURN ET HALS
qu'employa Sir John Millais dans le portrait de son fils. Mais personne n'a poussé l'attaque de front, acceptant toutes les difficultés, et de goût et de technique, et en sortant victorieux par pure volonté, savoir, et talent. Ce qu'il y a de plus étonnant dans l'ouvrage de Raeburn, c'est l'absolue perfection dans la dextérité. Rien n'est escamoté ni négligé. L'importance de chaque détail est acceptée comme une donnée nécessaire ; et il occupe sur la toile exactement la même place que sur le modèle. Pour son effet le peintre s'en est entièrement remis à l'art qui cache l'art, aux modulations insensibles de la couleur réelle, et à une exécution qui fait sortir l'unité d'éléments discordants en apparence, par sa parfaite con\'enance au but auquel elle s'applique. A première vue on pourrait croire que cette peinture carrée est dans son élément lorsqu'elle exécute un tartan. Assurément une étoffe toute en carrés doit être peinte carrément, si possible. Mais, en fait, il serait presque plus facile de peindre le mât et le gréement d'un navire (comme on disait, à une époque, que les peintres de Newlyn avaient l'habitude de faire) avec des coups horizontaux d'une brosse en soies de porc, que les carrés rigoureusement définis d'un tartan des Highlands. Le côté gauche du carré serait encore assez simple ; mais comment se tirer du côté droit et de l'écrasement final de la touche? C'est pourtant ce que Raeburn a fait à la perfection. Le tartan est splendidement dessiné ; les formes en dessous sont indiquées aussi exactement que si la surface eût été tout entière d'une seule couleur, et la perspective est impeccable. Et cependant le tout est peint avec autant de largeur, avec une liberté aussi exempte de tatillonnement, d'ajustement, ou de retouche, que s'il n'y avait pas de tartan de tout. C'est au point que l'œil qui a su conserver l'harmonie au milieu de tout cela n'est peut-être pas aussi admirable, ou du moins pas aussi rare, que la main qui a su l'exécuter.
Les deux peintres à qui l'on est inévitablement tenté de comparer Raeburn sont Hais et Vélasquez. Le parallèle avec l'Espagnol sera plus convenablement entrepris tout à l'heure, lorsque l'expérience aura encore affiné l'Ecossais davantage. Mais ce "Sir John Sinclair d'Ulbster" nous offre une occasion aussi bonne que nous en aurons jamais, pour le mesurer avec l'exécutant le plus habile des Pays-Bas. Ni Hais ni Raeburn n'étaient de profonds penseurs, du moins en ce qui concerne leur art. Hais était celui des deux qui pensait le moins, car un grand nombre de ses portraits ne se sauvent de l'échec final que par leur exécution. Je dois avouer qu'on rencontre de temps en temps un Raeburn avec le même défaut : un ou deux ouvrages reproduits dans
ce volume donnent à croire qu'il avait peint la tête avant de commencer à songer au reste. En règle générale, cependant, il avait plus de prévoyance, et il partait sur un plan qui graduellement se développait. La meilleure preuve en est dans l'effet que conservent les reproductions en noir et blanc de ses tableaux. Il y en a soixante-six dans ces pages, et je crois que le lecteur qui est familier avec l'œuvre de Raeburn conviendra qu'ils perdent singulièrement peu au change. Un autre point où Raeburn est supérieur à Hais est le sentiment qu'il a du vrai foyer d'une composition. Le Hollandais nous oblige fréquemment à détourner les yeux de ce qui doit être la partie dominante de son tableau, pour les fixer sur quelque détail, relativement peu important, sur lequel, par je ne sais quelle bizarre perversité, il lui a plu de concentrer son savoir-faire. Tous ceux qui le connaissent bien se rappelleront des portraits où les mains sont beaucoup meilleures que la tête, et les gants que les mains. Chez Raeburn, ce n'est jamais le cas. Ses tableaux sont toujours bien mis au point. L'œil est invariablement attiré du premier coup sur ce qui mérite le plus d'être le centre, où siège comme sur un trône la personnalité du modèle, parmi les contingences de sa condition et de la disposition actuelle du peintre. Par certains côtés, cet amour de la concentration est porté plus loin chez lui que chez n'importe quel autre, excepté Rembrandt. Raeburn, pour en donner un exemple, était gêné par la compétition d'effet entre la tête et les mains. Dans les portraits à draperie sombre, il avait recours à toutes sortes de stratagèmes pour éviter cette rivalité. Tantôt il mettait les mains dans l'ombre, comme dans le beau portrait de Mrs. Kinnear, qui appartient à Lord Kinnear ; parfois il les enveloppait d'un châle, comme dans celui de Lady Carmichael icàoy. la Planche), ou il tirait les manches dessus, comme dans l'étonnant " Mrs. James Campbell," appartenant à Mr. Lionel Muirhead {voy. la Planche). Le maître de Haarlem n'aurait pas hésité un moment à montrer toutes ces mains, et à les peindre de telle façon qu'elles auraient éclipsé le visage et détruit ainsi l'équilibre du tableau.*
Je crois qu'on pourrait plaider avec succès la cause de Raeburn contre
* J'ai lu l'assertion que Raeburn éludait les mains parce qu'il ne savait pas les peindre. Le fait qu'il les omettait rarement lorsque ses modèles avaient des vêtements clairs montre que mon explication est la bonne. En réalité, il peignait très bien les mains à son point de vue, à lui, bien qu'il ne le fît pas, est-il besoin de le dire? de façon à plaire à ceux qui aiment qu'un tableau soit "fini" partout, comme le vernissage d'une paire de bottes. Le seul échec notable que je me rappelle est dans son propre portrait, où la main gauche est trop traitée en symbole pour la position qu'elle occupe contre le menton. Ainsi placée, elle aurait dû être aussi poussée que la tête.
JOHN WAUCHOPE. W.S.
Galerie nationale d'Ecosse