RAEBURN ET HALS
Hais, même au point de vue de l'exécution. De temps en temps, je l'avoue, le Hollandais éclate en une sorte d'extravagante orgie du pinceau où l'Écossais ne saurait nullement le suivre. Il semble créer le chaos, uniquement pour le plaisir d'en faire sortir l'ordre. Dans la Galerie Nationale d'Ecosse, sous le même toit que maints bons Raeburn, est suspendu un ouvrage qui illustre ceci à souhait. La tête de " Une Femme noble hollandaise," de Hais, est peinte avec sobriété et, peut-être, un certain manque d'intérêt. Ce n'est pas une tête excitante. Lorsque l'artiste en arriva aux mains, il retrouva son ardeur, et s'y livra. Elles sont trop grandes, et les gants et les manches sont arrangés de telle sorte qu'elles paraissent encore plus grandes qu'elles ne sont. Mais comme elles sont peintes ! On dirait qu'il a plu une averse de coups de pinceau, contraints par une sorte de sorcellerie à se disposer d'eux-mêmes pour produire l'aspect et le dessin désirés. Le résultat est, en réalité, plus étonnant que raisonnable, car une partie considérable du travail semble n'avoir eu pour but que la complication du problème. Tout de même c'est d'une habileté stupéfiante, et si l'habileté était la seule pierre de touche, nous devrions retirer notre champion, car Raeburn n'a jamais fait rien de si habile. D'un autre côté, il a fait beaucoup de choses plus vraies, je veux dire plus justement balancées entre le besoin d'exprimer sa propre personnalité et les exigences objectives de son thème. Le faire de Raeburn ne tourne jamais à la débauche. Il ne se livre pas à une propensité ; il exerce un pouvoir. Son exécution est toujours le plus court moyen de combiner le fait avec la logique esthétique qu'il a en vue. Sa brosse n'est jamais ni bavarde ni débordante. Avec toute sa facilité, elle se limite à son but, et s'arrête à temps. Comme conséquence, on sent toujours qu'il a une réserve à quoi recourir si le besoin s'en présente.
Enfin, nous arrivons à la question de la couleur. Ici Raeburn ne saurait lutter avec Hais. Dans le " Sinclair d'Ulbster," et peut-être plus encore dans un portrait dont j'aurai à parler tout à l'heure, celui du Professeur John Robison, la couleur est employée avec une vigueur et un talent extraordinaires, mais la visée du peintre n'était pas celle d'un coloriste. Il a accepté la couleur qu'il trouvait ; il l'a acceptée dans toute sa crudité, puis il s'est mis, par une légère et presque imperceptible modulation, à en dérouler une harmonie. Mais il n'a pas essayé d'atteindre à la qualité. Il joue juste, seulement son instrument n'est pas un Stradivarius. La
yg SIR HENRY RAEBURN
lumière captive, qui rend toute couleur glorieuse, et ces contrastes subtils qui produisent presque autant d'eiïet, étaient également ignorés de Raeburn à cette époque de sa carrière, bien qu'on le trouve, dans ses dernières années, expérimentant ce qu'il est possible d'un tirer. Son ambition était bornée, d'un côté, par le désir de la vérité et, de l'autre, par celui d'éviter les discordances, de sorte que, comme coloriste, on ne peut pas le citer sur la même ligne que l'auteur des grands peintures corporatives de Haarlem.
J'ai fait allusion à un portrait du Professeur John Robison (avec un i long, prononcé ail). Comme tour de force, il n'est guère inférieur au " Sinclair." Mais avant de le décrire, je ferais peut-être mieux de dire ce qu'il y a à dire de plusieurs portraits qui certainement le précédèrent dans l'ordre du temps, même s'ils n'ont pas précédé le "Sinclair."
Un des plus intéressants parmi ceux-ci est, au point de vue modèle, le portrait, demi-nature de " l'immortel Braxfield," légué au Palais du Parlement [Parliament Hoiise) d'Edimbourg en 1892. Louis Stevenson dit dans une lettre à Mr. Andrew Lang : "Pour le portrait de Braxfield, merci beaucoup! Il est gravé d'après le même portrait de Raeburn que je vis en '76 ou '77, et qui me fut un tel régal que j'ai toujours été depuis l'humble serviteur de Braxfield, et que je suis en train de tâcher, comme vous le sa^•ez, de le fixer dans un roman. Hélas ! on pourrait aussi bien tâcher d'y fixer Napoléon. Le tableau \a être encadré et suspendu dans mon cabinet de travail, non seulement comme un souvenir de vous, mais comme un perpétuel encouragement à traiter mieux Sa Seigneurie." Stevenson écrivit cette lettre le i" Décembre, 1894, deux jours avant sa mort. Braxfield fut peint deux fois par Raeburn, la seconde fois comme Lord Justice Clerk, a\'ec robe et perruque. C'est le premier portrait, reproduit ici, qui a^-ait fait tant d'effet sur Stevenson. Il confirme d'une façon extraordinaire ce qu'on sait traditionnellement de Braxfield. Même dans une photographie d'après le tableau, on ne peut examiner cette tête sans avoir la profonde et lourde impression d'une personnalité qui ne compte que sur soi. Sur le fond du caractère de Braxfield, — une tolérance sardonique, mi-amusée, de l'existence comme étant due à un caprice du Créateur, — les qualités de l'homme se détachent avec une vivacité que rend d'autant plus grande son indifférence absolue pour ce qu'on pense de lui. Il y a là de \ liunwur, a\-ec la compréhension complète des côtés de la nature humaine auxquels il avait cà faire,