‹ Sir Henry RaeburnChapitre 46 sur 71 · LES ENVOIS À L'ACADÉMIE ROYALE · texte numérisé non relu

LES ENVOIS À L'ACADÉMIE ROYALE

Si l'on considère que Wilkie était de près de trente ans plus jeune que l'homme auquel il donnait des avis, et qu'il n'avait nullement la réputation d'être lui-même un personnage à se mettre en avant, on peut accepter cette note comme une preuve que Raeburn accueillait bien les conseils, ou du moins n'en savait pas mauvais gré. D'un autre côté, Allan Cunningham imprime un fragment de lettre d'un membre de l'Académie Royale qu'il ne nomme pas, en caractérisant le style comme à la fois "hardi et agréable." L'objet de cette lettre est d'approuver un changement récent dans la façon dont Raeburn traitait ses fonds, lesquels, au lieu d'être " systématiques " comme autrefois, se mettaient mieux en harmonie avec ses têtes. Mrs. Heaton suppose que cette lettre est de Wilkie, en quoi elle est suivie par Mr. Raeburn Andrew. Je crois qu'ils ont tort ici. On connut le talent de Raeburn à Londres presque aussitôt qu'à Edimbourg. Mr. Raeburn Andrew se trompe lorsqu'il dit que l'Académie Royale élut Raeburn pour Associé en 1814, "à l'occasion du premier tableau envoyé par lui." Le fait est qu'il avait exposé à Somerset House dès 1792, et que, entre cette année-là et 18 14, où le titre d'Associé de l'Académie Royale (A.R.A.) lui fut décerné, il y envoya douze toiles en tout. Raeburn paraît ne s'être jamais présenté dans toute sa gloire aux artistes de Londres, ses confrères. Les tableaux qu'il envoya à Somerset House étaient, à tout le mieux, de bons exemples moyens. Il ne s'y trouve pas une seule de ces pages étonnantes où il portait l'exécution à un point dont n'approcha aucun de ses critiques méridionaux. Le "Sinclair d'Ulbster," le "John Tait et son petit-enfant," le " Spens," le " M'Nab," le "Lord Duncan," le " Lord Eldin," le " Mrs. Cruikshank," le renversant " Mrs. James Campbell," dont j'aurai à parler tout à l'heure, aucun de ceux-là ne fit le voyage de Londres ; et la capitale dut juger de la vigueur du peintre d'après le " Glengarry," le plus mauvais peut-être de ses Highlanders, et peut-être aussi la toile qui provoqua la remarque critique sur ses "fonds systématiques"; de ses procédés par masses, d'après le " Sir Henry Moncrieff Wellwood " ; et de sa puissance à pénétrer une grande et rare personnalité, d'après le " Scott " de 1810, le portrait ckowdey-headed, "la hure," pour employer l'épithète de Sir Walter lui-même, où le peintre reste au-dessous de la circonstance plus qu'il ne le fit jamais, ni avant, ni après, autant que j'en puis juger.

On est réellement tenté de croire que c'est de propos délibéré que Raeburn envoyait ses œuvres les plus ternes et les plus conventionnelles à

88 SIR HENRY RAEBURjN

Londres, comme s'il pensait qu'il aurait plus de chances ainsi de se concilier la faveur des autres artistes. On a noté que l'absence complète de toute sanction académique l'inquiétait. L'Ecosse, en ce temps-là, n'avait point d'Académies, et aucune de celles des autres pays ne lui avait offert ses diplômes. Ceci, ajouté à des con.seils que nous devons, je suppose, regarder comme bien intentionnés, peut ra\oir poussé à envoyer à l'Académie Royale des tableaux "sûrs," comme il les pouvait croire, et comme, en effet, ils l'étaient, aussi bien qu'à modifier son style dans le sens du goût du jour. Son art était d'une qualité telle que même ses créations les moins notables suffirent à lui apporter l'honneur convoité, pas tout à fait aussi vite, cependant, que son plus récent biographe voudrait nous le faire croire.

Mais c'est anticiper un peu. Dans la série de nos illustrations, nous avons deu.x ou trois tableaux datant des années qui séparent le " Lord Newton " — auquel je faisais allusion comme à une sorte de tableau-sandwich, de toile à double effet, montrant à un haut degré la largeur agressive de son style primitif combinée avec quelque chose du fondu qui marque ses dernières années, — et son élection comme A.R.A. Ces tableaux comprennent quelquesunes des plus belles choses qu'il fit jamais. L'ordre dans lequel je vais les mentionner peut n'être pas chronologiquement exact. Avec un peintre ayant la facilité de Raeburn et sa promptitude à essayer la valeur d'une suggestion, il n'est pas commode d'être certain, à une ou deux années près, à moins qu'on ne connaisse sur le bout du doigt les minuties de la mode, et je ne les connais pas. Je ne puis, pourtant, me tromper de beaucoup en plaçant le "Mrs. Cruikshank, de Langley Park," entre 1805 et 1808. C'est le portrait d'une grosse femme de bonne humeur, de trente-huit à quarante ans, le genre de personne qu'un Ecossais, arrivé au milieu de la vie, aurait appelé, il y a un demi-siècle, une sonsy /ass, une appétissante commère. Elle porte un manteau de velours d'un gris-bleu foncé, a l'air très moderne, sur une robe blanche ; dans une main, elle tient une toque, et le seul détail de son costume qui paraîtrait insolite aujourd'hui, est une sorte de petite calotte sur le haut du crâne. Derrière elle est un " fond .systématique," un ton gris, bien choisi et judicieusement rompu, semblable à un fond de Frans Hais. Rien ne saurait être plus simple, en apparence, que la conception ; mais elle n'est pas si simple qu'elle le paraît. La dame est assez dodue pour que son contour, du menton au genou, ne fasse presque qu'une ligne ininterrompue. Elle n'a pas de taille et

Page 1