PORTRAIT DE MRS. CRUIKSHANK
elle a trop de hanche ; ses bras sont courts et gras, avec des mains en rapport, et elle n'a pas de cou ; mais le peintre s'est si habilement servi de ses matériaux, que, tant que nous ne regardons pas les choses de l'œil indiscret d'un critique scrutateur, nous ne voyons rien de tout cela. Le déploiement presque uni du satin blanc est si habilement brisé sur les bords, la draperie supplémentaire du manteau est ramenée si adroitement, que le jeu des lignes satisfait l'œil sans aucune altération dans l'exactitude. La tête est posée avec une dextérité, ou une sensibilité, toute particulière. Sa grandeur apparente est réduite par la prolongation de la ligne de la collerette avec un pli de la robe, à droite.
R. A. M. Stevenson compare les procédés de Raeburn à ceux qu'on enseigne dans l'atelier de Carolus Duran. Le portrait de Mrs. Cruikshank justifie absolument cette comparaison. Il aurait pu être peint par les plus fameux des élèves qu'a formés Carolus. Il ne va pas, à la vérité, aussi loin que Mr. Sargent dans ce qu'il exige d'un coup de pinceau ; je veux dire que Raeburn se contentait de réaliser sa vision ; il n'espérait pas que chaque trace du passage de sa main résumât toute la vérité dans l'espace qu'elle recouvre, comme le fait Mr. Sargent. Mais les visées de Raeburn, sa méthode, et ses notions sur l'aspect que doit avoir un tableau anticipent celles de notre maître contemporain d'une façon vraiment saisissante lorsqu'on se rappelle que juste un siècle les sépare. Pour ce qui est de la couleur, Raeburn a rarement fait aussi bien que dans le " Mrs. Cruikshank," qui montre aussi dans tout son avantage sa faculté de modeler par changements de ton presque imperceptibles.
Et cependant, quelque beau qu'il soit, le " Mrs. Cruikshank " n'est pas à la hauteur de certain autre portrait de dame fait vers le même temps. Je veux parler du " Mrs. James Campbell " qui était à l'exposition de prêts d'Edimbourg il y a deux ans * {voy. la Planche). Autant que j'ai pu voir son œuvre, ce portrait me semble la plus belle chose que Raeburn ait faite. Je ne pourrais dire pourquoi cette vieille dame lui a ainsi échauffé le sang. Je ne sais rien d'elle, si ce n'est que, de toute évidence, elle débordait d^Jiiimouv et qu'elle avait à la fois une volonté formidable et un cerveau subtil. Elle semble avoir ému Raeburn jusque dans les profondeurs de son être, car jamais, ni avant ni après, autant, du moins, que mon expérience me
* Il appartient à Mr. Lionel Muirhead, de Hazley Court, Oxfordshire.
permet de l'affirmer, il ne peignit a\ec la même intensité, le même feu, le même bonheur. Le fond est très sombre. Sur ce fond, le nmtcJr^ et le curieux arrangement du fichu autour de la gorge et du buste sont encore plus "parlants" qu'ils ne le sont dans notre planche. Le châle, jeté avec le plus grand bonheur, est du rouge ordinaire à Raeburn, avec du jaune, du cramoisi et du vert dans la bordure. La manche, tirée sur la main gauche, est noire ; la note la plus vive du tableau est donnée par le curieux triangle que font le bonnet et le cache-gorge. C'est ce qui attire l'œil tout de suite et le retient où il doit être, jusqu'à ce qu'il ait convenablement saisi l'équilibre et la concentration extraordinaires de la composition. Ensuite il pourra s'égarer sur la peinture du châle, ou des mains, parlantes à travers l'étoffe dans laquelle elles sont masquées, et du merveilleux miitch, fait tout entier d'une douzaine de taches grasses d'un pinceau chargé. Mais il ne tardera pas à revenir à ce visage étonnant, où le caractère, la structure, la texture et les possibilités de mouvement sont réalisés avec une combinaison d'aisance et de détermination à laquelle je ne vois rien à comparer dans l'art anglais. Je dis anglais par modestie ; mais je ne sais réellement pas où l'on trouvera cette union particulière de l'aisance et de la vérité complète, même de l'autre côté de la Manche. Il est inutile de la chercher parmi les Vieux Maîtres, car Vélasquez lui-même admit plus de convention que la peinture n'en exige strictement. L'effort conscient de Raeburn a été de rendre la vieille dame telle qu'elle était, assise sur son siège de pose, la lumière descendant sur elle de la haute fenêtre à gauche, et les pensées qui naissent naturellement dans une vieille tête en train de subir, en dépit de son âge, une expérience nouvelle, passant visiblement sur son visage. Il ne l'a pas construite par des reprises successives, lentes et pénibles. Son nombre habituel de séances — quatre ou cinq, d'une heure et demie — a suffi. Ni la toile ni la pâte ne porte le moindre indice que quelque chose ait été fait deux fois. L'intérêt du peintre était intense, et il l'a traduit par le rendu le plus vivant qu'on puisse faire, peut-être, d'un être humain. Comme habileté de métier pure, le tableau est stupéfiant. Pas une touche, pas un fragment de touche, qui soit de trop. La peinture de la bouche, avec ses vigoureux vieux muscles, celle du menton, large et volontaire, et, au-dessus, du nez, à la fois humoristique et entendu, tout est parfait
* Sorte de bonnet blanc. — N. d. T.
JAMES WARDROP UE TORBANHILL
Mr. J. C. Wardrop