MRS FERGUSON DE RAITH ET SES E N F A N T S
Mr. R. C. A'Iiinro /'e?-!;i/sini jJti/K'/r du Farîement
en 1778, à l'âge de vingt-deux ans, il épousa une dame de quelque fortune, Ann Edgar, de Bridgelands, veuve d'un certain Comte Leslie, lequel lui avait laissé deux ou trois enfants et la propriété de Deanhaugh.
Raeburn et sa femme s'établirent à Deanhaugh House, à l'ouest d'Edimbourg, près du pont appelé Dean Bridge, qui enjambe actuellement la gorge profonde de la Rivière de Leith. Site plus romantique, au milieu, ou plutôt dans les faubourgs d'une cité, ne saurait guère se concevoir, est c'est uniquement la faute du climat si Edimbourg est moins beau qu'une ville italienne. Pour la commodité des clients, Raeburn choisit un atelier en un point plus central, dans George Street, qui va le long de la principale hauteur de la Nouvelle Ville, parallèlement à Princes Street, mais au-dessus. A chacune des voies qui croisent cette grande rue la vue s'échappe au nord sur la vaste étendue qui se déploie au-dessous, jusqu'au Forth et aux collines de Fife, tandis qu'au sud elle rencontre la masse haute et escarpée de Castle Hill. Cette voie large et magnifique contient beaucoup de bureaux, de banques, d'églises et d'édifices importants, ayant certaines prétentions à la beauté ; du côté ouest elle aboutit à Charlotte Square, le triomphe de la Renaissance grecque dans l'architecture domestique.
Raeburn était maintenant presque riche ; et comme il améliorait le bien de sa femme par une administration intelligente, il ne dépendait plus de sa peinture pour le nécessaire, le confort et le luxe de la vie. Certames personnes, jugeant d'après la conduite de gens engagés dans des professions qui offrent peu d'intérêt et aucun espoir de progrès intellectuel, considèrent la fortune personnelle comme la condition la plus fatale au succès. Si elles entendent par succès, en ce qui concerne les professions artistiques, la notoriété commerciale et populaire rapidement gagnée, qui vient de la capacité pour les aff'aires, de l'esprit d'initiative et de ventes faciles, elles peuvent, que je sache, avoir raison. Mais vivre bien n'est pas une ambition tout à fait du même ordre que travailler bien ; et dans les aff'aires on voit que trop de gens réussissent en donnant le moins qu'ils peuvent ofi"rir pour gagner le plus qu'ils peuvent prendre. Si jamais la politique utilitaire supprimait le véritable artiste, le monde perdrait plus que de belles œuvres d'art, il perdrait aussi le spectacle et l'exemple de ceux qui, plus que le commun des hommes, aiment à bien faire ce qu'ils font et mènent une vie désintéressée, même si parfois quelques-uns d'entre eux quémandent, empruntent, ou dérobent les moyens
lo INTRODUCTION
nécessaires à la prolongation de leur existence et de leur art. Lorsqu'un peintre a les goûts peu relevés du vulgaire ami de l'anecdote, de l'allusion littéraire, des teintes brillantes, du détail abondant et menu, de l'exécution nette ou voyante, et lorsqu'il joint à ces goûts l'énergie, l'adresse et l'assiduité d'un commerçant à fournir aux demandes du marché, il peut s'attendre à vivre de son état comme un épicier ; mais il ne peut raisonnablement espérer que des qualités pareilles lui serviront à faire des progrès, à élever son idéal, à devenir un artiste véritable, et à intéresser la postérité ou les vrais amants de l'art. Voici donc un dilemme. Pour vivre dans les premières étapes de sa carrière, l'artiste doit plaire au public ; en effet, avec quelque sincérité qu'il proteste, il ne persuadera pas l'acheteur d'accepter une bonne chose à la place des beautés de pacotille qui flattent le goût des profanes. Pour se perfectionner, il faut, au contraire, qu'il oublie les clients, leurs exigences, leur vague souvenir d'autres tableaux ; il faut qu'il s'efforce par l'étude de comprendre de mieux en mieux les plus fines et essentielles qualités de son art, d'apercevoir de jour en jour plus intimement la véritable relation entre la vision de son œil et les moyens d'expression. En un mot, il faut qu'il travaille à se plaire, à lui, et plus il croît en habileté, plus il faut qu'il devienne un critique sévère et éclairé de lui-même. Mais le réel artiste grandit lentement, et ne fait sortir ce qu'il y a de meilleur en lui que par degrés, à mesure que son sentiment subit l'épreuve de l'expérience, qu'une constante application à méditer ses goûts lui montre ce qu'il aime véritablement, et que la puissance croissante de l'imagination lui enseigne à tirer parti de son talent et des leçons de la tradition qui conviennent à l'expression de sa vue personnelle de la nature. C'est seulement en agissant ainsi qu'il peut échapper au pastiche et au manniérisme pur, d'un côté, tandis qu'il évite, de l'autre, la crudité du rendu dans un réalisme timide et fragmentaire. John Thomson, de Duddingston, Puvis de Chavannes, Corot, Manet, Sergent, et Raeburn, voilà quelques-uns des nombreux artistes du XIX° siècle que leur fortune personnelle a mis à même de vivre sans la peinture, ou plutôt de vivre pour la peinture et non pour le pain quotidien. Tous sont des hommes qui ont ajouté à la tradition et augmenté les ressources d'expression de leur art.
Les six ou sept années qui suivirent son mariage, Raeburn les passa à peindre des portraits, vivant tranquillement dans sa maison de Deanhaugh et dans son atelier de George Street. Pendant cette période de sa jeunesse.