‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 11 sur 123 · PREMIER RETOUR AU DEVON · texte numérisé non relu

PREMIER RETOUR AU DEVON

et qui, dans mon esprit, répondait à la fois à sa lettre, à lui, et à celle de son maître. C'est une résolution dans laquelle je persévérerai, de ne point me mêler de cela ; si je l'avais fait, j'aurais fait de fausses démarches. Je dirai seulement que je n'ai jamais été engagé dans une controverse où j'aie reçu si peu d'offense de l'une ou l'autre des parties. Quoiqu'il en soit, je bénis Dieu et Mr. Hudson, et vous aussi, pour le très grand succès qui a jusqu'ici accompagné Joshua." Il n'en allait pas autrement de Joshua lui-même. Ils restèrent bons amis, lui et son maître, même dans les années qui suivirent, où celui-ci aurait été excusable d'éprouver quelque chagrin et quelque jalousie. De la lettre, en termes si réservés, que nous venons de citer, on peut inférer peut-être que la façon dont Hudson racontait le différend ne s'accordait pas avec la version qu'en donnait son élève, et que Reynolds le père refusa de se risquer à décider entre les deux. Au delà, nous ne voyons plus aucun chemin ouvert, et nous sommes forcé d'en venir à conclure que la cause réelle de l'émancipation prématurée de Joshua reste inconnue. Si l'on en juge par les résultats, cette émancipation eut lieu juste au bon moment. Il avait appris tout ce que Hudson avait à enseigner, et il se trouvait amené à faire l'épreuve de ce qu'il valait à un âge où ni échec ni succès ne pouvaient lui faire grand mal. Il revint aussitôt dans le comté de Devon, et accepta toutes les commandes de portraits qui se présentèrent. Son application au travail dut être considérable. Dans une lettre datée du 3 janvier 1744, cinq mois seulement après sa rupture avec Hudson, son père dit à Cutcliffe qu'il a déjà fait vingt portraits, "entre autres celui de l'homme le plus important de la ville, le Commissaire de l'Arsenal," — et que dix autres attendent d'être commencés.

Combien de temps resta-t-il dans le Devon à cette occasion, nous n'avons aucun moyen de le déterminer ; mais nous savons qu'avant la fin de l'année, il était à Londres de nouveau. Leslie et Taylor donnent des citations de lettres de son père qui montrent que, dès les premiers jours de décembre, Joshua avait été présenté par son vieux maître Hudson à "un club composé des hommes les plus fameux dans leur profession," club identique, suggère Tom Taylor, à celui qui est décrit par Smith dans Nollekois (Vol. IL, p. 209), lequel se réunissait au café connu sous le nom de Slaughter s Coffee Hoase, dans St. Martin's Lane. On peut encore retrouver un grand nombre des peintures qui datent de ce premier séjour dans sa ville natale. Elles sont essentiellement

io SIR JOSHUA REYNOLDS

dans la manière de Hudson, et fournissent une preuve sérieuse que ce ne fut pas avant sa seconde visite à Plymouth qu'il subit l'influence à laquelle est dû le premier changement considérable dans ses procédés, influence qui devait être la cause à la fois de beaucoup d'effets excellents et de bon nombre d'effets désastreux dans ses ouvrages. C'est un point sur lequel nous aurons à revenir tout-à-1'heure. Pendant les deux ans ou plus que Reynolds passa à Londres, entre l'automne de 1744 et celui de 1746, l'influence de Hudson s'effaça rapidement. L'élève et son ancien maître étaient toujours en excellents termes, les preuves en abondent ; mais la fréquentation familière d'un plus large cercle d'artistes, sa facilité croissante de main et d'esprit, et, sans doute, une connaissance plus étendue des grandes œuvres du passé, donnaient une liberté nouvelle à ses conceptions, et à son pinceau moins de timidité. Les tableaux peints en 1745 et en 1746 montrent qu'il cherchait de nouvelles formes d'expression. Ils trahissent l'impatience des vieilles conventions, et ne nous permettent pas de douter que, pour chaque nouveau modèle arrivant dans son atelier, il ne s'efforçât d'inventer une formule neuve, un nouvel équivalent esthétique. L'impulsion créatrice, la volonté de se répéter aussi peu qu'il était possible en restant sincère, par où Reynolds se met à part de tous les autres peintres du XVIIIe siècle, datent de ces deux premières années de travail indépendant à Londres, lorsqu'il n'avait pas encore vingt-trois ans.

Vers la fin de 1746, Samuel Reynolds fut atteint de la maladie dont il mourut, le jour de Noël. Son fils Joshua fut rappelé à la maison de Plympton ; de là il se transporta, après les funérailles, à Plymouth Dock, aujourd'hui Devonport, où il s'établit avec ses deux sœurs non mariées. Il y resta environ trois ans, peignant des portraits quand l'occasion s'en présentait, mais en somme en prenant à son aise, du moins pendant un temps. Malone — qui semble pourtant ici s'embrouiller un peu dans sa chronologie — dit que, lorsque Reynolds rappelait cette période de sa vie, " il en parlait toujours comme d'un temps gaspillé pour ce qui concerne la connaissance du monde et de l'humanité, et dont il ne cessa dans la suite de déplorer la perte." Il continue en disant " qu'après quelques petites dissipations," Reynolds se mit sérieusement à l'étude et à la pratique de son art. Leslie et Taylor parlent également de la première partie de ce second séjour dans le Devon comme d'une période pendant laquelle il négligea son

GANDY ET SON INFLUENCE n

chevalet, pour la première et l'unique fois de sa vie. Quoi qu'il en soit, ce fut certainement à ce moment qu'il subit une influence qui devait, par la suite, marquer profondément sa peinture.

Parmi les nombreux disciples de Van Dyck se trouvait un certain William Gandy.* C'était un homme de peu d'ambition, qui se contenta pendant la plus grande partie de sa vie de travailler pour un ou deux patrons et de demeurer dans l'obscurité pour le reste du monde. Il fut principalement employé par le duc d'Ormonde, et ce n'est plus qu'en Irlande qu'on trouve aujourd'hui ses ouvrages. Ils sont secs et plats, et ne confirment aucunement le dire de ceux qui prétendent qu'on a quelquefois confondu ses peintures avec celles de Van Dyck. Mais il eut un fils, de plus de talent que lui, qui s'établit dans le comté de Devon et devint connu sous le nom de Gandy d'Exeter. Ses productions ne sont probablement pas rares, car il avait la vogue dans le pays, et, d'ailleurs, il lui fallait peindre beaucoup de portraits en une année pour gagner de quoi vivre, aux prix en vigueur alors dans les provinces. La plupart de ses œuvres passent sans doute sous d'autres noms ou sont étiquetées "auteur inconnu." On peut en voir quelques-unes à Exeter même, dans la Grande salle du Collège, dans l'Hôpital et dans la Maison des Pauvres. En général elles sont largement traitées, de couleur sombre et monotone, de pâte plus grasse qu'il n'est habituel pour le temps, et le clair-obscur y est plus accentué. Elles ont des affinités d'un côté avec Rembrandt, et de l'autre avec Opie. Tous les biographes de Sir Joshua déclarent que l'exemple de Gandy fit sur lui une forte impression, et on ne peut douter qu'un jeune homme, avec l'esprit ouvert dont nous savons que Reynolds était doué, ne dût être vivement attiré, non pas tant peut-être par l'œuvre même de Gandy, que par les perspectives que sa méthode ouvrait à un disciple audacieux. Il est certain que, pendant la période d'un peu plus de deux ans qui s'écoula entre la mort de son père et son départ définitif du comté natal, il peignit beaucoup de tableaux dans lesquels la manière sèche et les arrangements conventionnels de Hudson sont abandonnés pour un style qui suggère l'étude de Rembrandt. Un des meilleurs est son propre portrait, dans la Galerie Nationale de Portraits, où il s'est représenté au travail, ombrageant ses yeux de sa main pendant qu'il regarde le modèle. Il me faut réserver toute discussion détaillée sur ses peintures, ainsi que sur le développement de son art, pour d'autres

* Né en 1619. Son fils, Gandy d'Exeter, mourut vers 1730. On n'est pas sûr de la date exacte.

chapitres ; mais il m'est permis de faire remarquer ici que Reynolds ne pouvait connaître Rembrandt que peu ou point à ce moment de sa carrière. La conception plus large, l'énergie plus grande de la lumière et de l'ombre, la pâte plus solide qui commencent alors à marquer son travail, doivent être dues à l'exemple de Gandy. On nous dit qu'un des axiomes de ce dernier était "qu'il faut à une peinture une pâte grasse et riche, comme si les couleurs étaient faites de crème ou de fromage, le contraire d'une manière dure, enveloppée ou sèche." En considérant ses productions ultérieures, on peut imaginer quel effet un tel précepte dut avoir sur l'esprit de notre jeune peintre. Ce fut, semble-t-il, comme si l'on avait enlevé le volet d'une fenêtre ouvrant sur un paysage illimité ; et il eut là probablement, pour la première fois de sa vie, la notion que la pâte de la couleur peut avoir une expression en soi et donner du plaisir. Qu'il ait été, dans la suite, si disposé à dépasser Gandy et à faire appel à toutes sortes de substances pour produire l'effet de "crème ou fromage," c'est évidemment une chose à déplorer ; mais ce n'est pas une raison pour blâmer le peintre d'Exeter. Il mérite du moins l'honneur d'avoir le premier lancé un grand artiste sur la route qui le conduisit à maint chef-d'œuvre.

Pendant deux ans et demi environ Reynolds vécut chez lui, à Plymouth Dock, avec ses sœurs, et cultiva ses relations amicales avec les Edgcumbe de Mount Edgcumbe, les Parker de Saltram, les Eliot de Port Eliot, et d'autres familles de l'Ouest qui se montrèrent à son égard aussi utiles qu'affectueuses, pendant le reste de sa vie. Une connaissance, commencée à Mount Edgcumbe, amena dans sa carrière un changement décisif. Dans les premiers mois de 1749, le jeune marin qui devait plus tard être si fameux et exciter un intérêt si passionné, dans la société où se mouvait Reynolds, sous le nom d'Amiral Keppel, fut nommé à un commandement dans la Méditerranée, et chargé d'une mission pour les Etats barbaresques, sur la côte septentrionale de l'Afrique. A ce moment Keppel n'était guère qu'un enfant. Il n'avait pas encore terminé sa vingt-quatrième année, et était ainsi le cadet de Reynolds. Il partit de Spithead le 25 avril ; mais un jour ou deux après, il fut obligé de relâcher à Plymouth pour des réparations. Il y fut présenté au jeune peintre par Lord Edgcumbe. Ils se trouvèrent si sympathiques l'un à l'autre que le Commodore offrit à l'artiste de l'emmener avec lui dans le midi. Une telle occasion n'était pas à négliger. Reynolds accepta l'invitation avec joie, et

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