ESPAGNE, MARSC ET PORTUGAL
le 1 1 mai, le vaisseau de Sa Majesté Centurion levait l'ancre pour Lisbonne, ayant à bord deux amis très récents, mais déjà très intimes.
Dans la Méditerranée, Keppel s'occupa de ses affaires, tantôt accompagné de Reynolds, tantôt sans lui. Le peintre resta à Gibraltar, tandis que Keppel passait à Tetuan pour réprimer le gouverneur mauresque, qui avait maltraité le consul britannique et quelques prisonniers anglais ; d'un autre côté, il alla avec lui à Alger, et assista à la fameuse entrevue où le Dey menaça le Commodore du lacet, et où le Commodore riposta par une autre menace que Pellew devait exécuter soixante ans plus tard. Négocier avec le Dey était une affaire de longueur, et tandis que les "palabres" allaient leur train, Reynolds s'amusa à visiter les îles de la Méditerranée. En août, il était à Port Mahon, hôte du général Blakeney, le gouverneur, et il y peignit la plupart des officiers de la garnison. Minorque devait le marquer pour toute la vie ; ce fut là, en effet, qu'il fut victime d'un accident qui lui abîma la lèvre supérieure. Son cheval tomba avec lui en descendant une pente par trop abrupte, lui causant une blessure dont les traces se voient dans la plupart de ses derniers portraits.*
Pendant qu'il était l'hôte de Keppel, Reynolds visita non seulement les ports barbaresques, mais aussi Lisbonne et Cadix. Dans ces deux villes il assista à ce qu'il appelle "les fêtes de taureaux," et il ne paraît avoir eu aucun sentiment précurseur de notre horreur moderne pour un sport si brutal. A Lisbonne, il est vrai, le spectacle était relativement bénin, et l'inconvenance de le faire coïncider avec la procession du Corpus Christi ne paraissait pas grosse ; mais à Cadix, il eut sous les yeux le véritable article espagnol, non frelaté ; et pourtant il ne semble pas avoir senti le besoin de moraliser. Peut-être avait-il vu des combats de taureaux et de chiens en Angleterre. Nous apprenons tout cela d'une curieuse lettre à Lord Edgcumbe, citée par Leslie et Taylor, dans laquelle, au milieu des nombreuses formules d'humilité alors de rigueur de la part d'un artiste vis à vis de tout ce qui
* William Carpenter, conservateur des estampes au Musée britannique, semble avoir persuadé à Leslie que le portrait de Reynolds par lui-même, qui est aujourd'hui dans la Galerie Nationale de Portraits et auquel il a été fait allusion plus haut, doit avoir été peint après l'accident de Minorque, à cause de la forme particulière de la lèvre supérieure. Je pense qu'il s'est trompé. Cette lèvre curieusement retroussée paraît naturelle ; les portraits plus récents ont une cicatrice bien marquée. Dans ce tableau, Reynolds a l'air trop jeune pour vingt-six ans, et la conception en appartient au temps où il était influencé par Gandy, plutôt qu'aux années où les maîtres italiens l'entouraient.
i4 SIR JOSHUA REYNOLDS
ressemblait à un patron, nous trouvons des marques de sincère gratitude envers Lord Edgcumbe pour l'avoir présenté à Keppel, et envers Keppel pour sa généreuse et délicate hospitalité. La lettre n'est pas datée, mais elle doit avoir été écrite peu après que Reynolds eut quitté le Centtirion, ce qu'il fit vers la fin de l'été de 1749, dans les premières semaines de sa vingtseptième année. Il débarqua à Leghorn, et se dirigea droit vers Rome.* "Je suis enfin à Rome," écrit-il à Lord Edgcumbe, "après avoir vu bien des lieux que je ne pensais pas voir jamais. J'ai été à Lisbonne, à Cadix, à Gibraltar, à Alger et à Mahon." Ceci semble démontrer de façon concluante qu'il n'eut pas même la tentation de s'écarter de son chemin pour Florence, mais qu'il se dirigea aussi rapidement qu'il le pouvait vers ce qu'on appelait alors la capitale des arts.
Au milieu du XVIIIe siècle Rome était à son apogée comme lieu de pèlerinage. Des voyageurs de toutes les catégories — hors celle des voyageurs de commerce — la prenait pour but. En y allant, on était en voyage ; en la quittant, on revenait chez soi, la route eût-elle passé par Constantinople ou par le "Grand Caire." Tous les artistes un peu ambitieux de l'Europe se faisaient une obligation de la voir, les uns pour ce qu'elle pouvait leur enseigner, les autres, comme Hudson, simplement pour pouvoir dire qu'ils y étaient allés. Quant aux voyageurs dilettantes qui avaient de l'argent dans leurs poches, la ville en était pleine ; et un homme comme Reynolds, avec de bonnes recommandations et des agréments personnels, pouvait s'y créer, en un hiver, assez d'amis pour le reste de son existence. D'après ce que nous savons de ses habitudes et de son caractère, nous ne pouvons douter qu'il ne fît, au point de vue des relations sociales, le meilleur usage possible des deux ans qu'il passa dans la Ville Éternelle, et que beaucoup de celles qu'il entretint plus tard n'aient eu là leur origine. Il nous reste encore de curieux témoignages de son activité à cet égard dans une suite de ce qu'il appelait des " caricaturas." Ce sont des groupes de portraits, plus ou moins grotesques, de voyageurs anglais ou autres, dans lesquels les particularités et les défauts physiques sont exagérés d'une manière qui rappelle les charges de
* Les notes que Tom Taylor a ajoutées à l'œuvre biographique commune sont souvent trompeuses. A la page 64 du Ier volume il insère une ligne qui montre qu'il n'a mis aucun soin à suivre l'itinéraire du peintre en Italie. Il suppose que Reynolds était à Ferrare le 22 juillet 1752, en route pour Rome !