‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 15 sur 123 · SES JUGEMENTS ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

SES JUGEMENTS ESTHÉTIQUES

les données de son cœur et celles de sa tête, ou plutôt en les combinant. En tentant de fondre en un seul l'art qui est passionné et l'art qui substitue le mécanisme à la passion, il s'attelait à une tâche qu'il n'abandonna jamais tant qu'il vécut, malgré les angoisses qu'elle dut souvent lui causer.

Que Reynolds ait été naturellement un critique de premier ordre, au point même de pouvoir anticiper le verdict de la postérité, c'est ce que prouvent les diverses descriptions qu'il donne de ses émotions en présence des œuvres d'art. Malheureusement il ne sut pas estimer ces émotions à leur valeur. Au lieu de comprendre qu'elles étaient un meilleur témoignage en faveur des choses qu'il regardait, que les conclusions auxquelles le raisonnement pur pouvait le conduire, il les étouffa, et se mit résolument à exalter le goût, l'habileté et l'obéissance à des règles arbitraires, au-dessus de la puissance de créer. Ses premiers sentiments impulsifs, dans la Chapelle Sixtine et les Loges du Vatican, devançaient exactement, non seulement ce que nous sentons, mais ce que nous proclamons aujourd'hui, après un autre siècle d'étude et les facilités plus grandes fournies au savoir par les conditions modernes. "On me laissa entrer dans la Chapelle Sixtine dans la matinée, et j'y restai tout le jour, en passant une bonne partie à marcher de long en large avec un grand sentiment de mon importance. En traversant, au retour, la salle de Raphaël, elle me parut d'un ordre inférieur." La plupart des gens cultivés souscriraient aujourd'hui à ce passage d'un de ses carnets italiens ; mais les sensations de Reynolds étaient une cause de perturbation pour son esprit, et quarante ans après qu'il eut quitté Rome, on le trouve encore s'efforçant laborieusement de réduire au minimum une préférence qui était, en fait, une preuve de sa belle organisation d'artiste. Les vacillations du goût ont toujours été le grand argument du sceptique. Elles semblent justifier son assertion que les jugements définitifs sont impossibles dans les questions d'art. Il serait intéressant de rechercher jusqu'à quel point ces vacillations ont été plus apparentes que réelles, jusqu'à quel point elles ont été dues à des causes analogues à celles qui poussaient, je le crois, Sir Joshua à discuter contre ses propres convictions. A toutes les époques, même aux jours de Périclès, le monde a été troublé par les faux idéals que lui imposent ceux que la nature a doués du talent anormal de faire prendre la plus mauvaise raison pour la meilleure. Les littérateurs qui n'ont rien trouvé de plus précieux à nous raconter d'Apelle, de Parrhasius et de Zeuxis

2o SIR JOSHUA REYNOLDS

que les futiles historiettes à propos de lignes, de grappes de raisin et de rideaux, ont eu une longue lignée de successeurs. Je soupçonne que la vraie histoire de l'opinion en ces matières est que les appréciations réellement instinctives de letre humain sont saines ; mais que l'homme civilisé, se méfiant d'instincts auxquels il ne peut assigner aucune cause, se force à accepter des théories qui semblent lui fournir des raisons d'admiration, et le soulagent de l'humiliation qu'il ressent lorsqu'il a à confesser une préférence décidée sans être capable de la justifier par des mots. Le savoir complet, cependant, le conduit plus loin, et en lui montrant pourquoi le grand art procure un plaisir que rien d'autre ne peut donner, le met à même de jouir de ce plaisir sans arrière-pensée. A l'appui de ceci je citerai un curieux passage des Manuscrits Pa/mer, où Reynolds fait voir avec une clarté peu ordinaire comment on écrase l'art sous le mécanisme de l'art : " Les tableaux dont le coloris est bon," dit-il, " sont plus estimés et se vendent à des prix plus hauts qu'ils ne paraissent le mériter en raison, car le coloris est une qualité reconnue pour être d'un rang inférieur (les italiques sont de moi) à celles de la correction, de la grâce, et de la grandeur de caractère. Mais dans ce cas, comme dans bien d'autres, les vues partielles de la raison sont corrigées par la pratique générale du monde ; et parmi les autres motifs qu'on peut mettre en avant pour en agir ainsi, il y a cette considération que le coloris est une qualité qui ne saurait se transmettre aux gravures ou aux dessins, ni même, si ce n'est à un très faible degré, aux copies."

Reynolds quitta Rome pour Florence au commencement de mai 1752. Il voyagea à petites journées, couchant souvent en route. Il s'arrêta notamment à Foligno, à Assise, à Pérouse et à Arezzo. Ses carnets portent encore témoignage de ce que je me hasarde à appeler ses préférences artificielles pour l'art sans profondeur du XVIIe siècle. A Pérouse et à Arezzo il ignore Giotto, il passe devant le Pérugin avec cette note : — " Nombre infini de tableaux de lui se rapportant à Pérouse" — et il concentre tous ses éloges sur Baroccio et — quel beau choix entre tous ! — sur Vasari I Je n'ai pas besoin d'insister sur ses faits et gestes à Florence. On a déjà cité la liste des choses qu'il distingua dans le Palais Pitti ; elle donne une juste idée de ce qu'il se crut obligé de sentir à Santa Croce, à Santa Maria Novella, et dans les autres grands dépôts d'art. Tom Taylor a tout à fait raison, sans doute, de dire que beaucoup de ces notes n'impliquent aucune admiration pour les- ouvrages dont elles traitent ;

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