ST. MARTIN'S LANE
n'est plus guère maintenant qu'un monochrome, et il montre que Reynolds commença ses procédés expérimentaux presque aussitôt après que Venise eut ébloui ses yeux. Pour le biographe la principale importance du séjour de Reynolds à Plymouth se rapporte à ses relations domestiques plutôt qu'à son art. Lorsqu'il avait quitté l'Angleterre, en 1749, la plus jeune de ses sœurs survivantes, Frances, n'avait que dix-neuf ans, de sorte qu'il ne la connut femme et d'un caractère formé que quatre ans après. Séduit, sans doute, par l'amabilité qui la fit plus tard si fort rechercher par Johnson et les autres, lesquels n'étaient point affectés par les particularités de son humeur dans les choses domestiques, Reynolds l'engagea à habiter avec lui la maison où il allait s'installer à Londres. Il semble qu'il ait eu tout d'abord l'idée de se fixer à Plymouth, du moins pour quelque temps. Mais Leslie nous dit — sans citer l'autorité sur laquelle il s'appuie — que Lord Edgcumbe le pressa fortement de s'établir sans délai dans la capitale. Quoiqu'il en soit, il revint à Londres au commencement de 1753, et prit un appartement dans St. Martin's Lane, alors le quartier général de l'art. La maison, No. 104, contenait, sans doute, un atelier régulièrement aménagé, car elle avait déjà été occupée par le beau-père de Hogarth, Sir James Thornhill, par Van Nost, le sculpteur, et par Francis Hayman, le maître de Gainsborough. " Juste derrière la maison," dit Smith, " sur l'emplacement actuel de la ' Maison de Réunion pour les Amis,' {Meeting House for Friends) * . . . s'élevait le premier atelier de Roubiliac. C'est là qu'entre autres œuvres, il exécuta la fameuse statue de Handel pour les jardins de Vauxhall." L'entrée par laquelle on y accédait était connue sous le nom de St. Peter's Court (Passage Saint-Pierre). Lorsque Roubiliac partit, son atelier servit à la fameuse académie de dessin à laquelle Hogarth donna les moulages et autres objets qu'il avait hérités de Thornhill. L'établissement de cette académie marque la première étape précise dans le mouvement qui devait aboutir à la fondation de la grande institution qui domine l'art anglais depuis près d'un siècle et demi. Malgré son voisinage, Reynolds ne paraît pas avoir donné son assistance à l'œuvre de l'école. Il en était membre et payait sa contribution, mais on ne le voit point s'intéresser aux premiers pas des jeunes peintres qui recevaient là leur éducation. Toute sa vie il devait être un mauvais maître. Northcote, un demi-siècle plus tard, se croyait le droit de dire que, de tous les élèves de Sir Joshua — et il en
* Cette maison est encore au même endroit que lorsque Smith écrivait.
passa beaucoup dans son atelier, et de toute sorte — lui, Northcote, était le seul qui eût jamais fait quelque chose. "Reynolds," écrit-il, "manquait certainement de ce qu'il faut pour faire des élèves ; car, bien qu'il en eût sous lui un grand nombre qui habitèrent sa maison des années, jamais on n'entendit parler d'eux, et il ne se donna pas la moindre peine pour eux ou pour leur avenir. Il avait pour opinion qu'un génie ne peut être étouffé, pas plus que l'éducation, quelle qu'elle soit, ne peut faire un peintre d'un âne. En conséquence il les abandonnait au hasard et à leurs efforts personnels ... La plupart de ses élèves ne purent jamais gagner honorablement leur vie, mais vécurent pauvres et moururent endettés, à charge à eux mêmes et une honte pour l'art. Moi seul ai échappé à ce sort cruel." * Une telle indifférence était tout-à-fait caractéristique. La nature de Sir Joshua, facile, imperturbable, éminemment clubbable, comme nous dirions, n'avait aucun rayonnement. Il jouissait de la compagnie de ses amis, et aimait à avoir à sa table des hommes de talent mondain ; mais il était incapable de cet intérêt actif aux détails et aux préparatifs généraux, où se reconnaît l'homme réellement altruiste, qui éprouve de la sollicitude pour le bien-être de ceux avec qui il est en contact. Reynolds ouvrait sa maison toute grande à un élève, le laissait copier ce qu'il voulait et apprendre tout ce qu'il pouvait de ses condisciples ; il condescendait même, de temps en temps, à demander son assistance pour une draperie ou un accessoire ; mais déposer ses préoccupations personnelles et se mettre à la place d'un jeune homme désireux de pénétrer les secrets de l'art, c'était là chose entièrement en dehors de son plan de vie. Nous n'avons donc pas à nous étonner qu'il n'ait pris aucune part effective aux diverses tentatives d'enseignement qui précédèrent et accompagnèrent la fondation de l'Académie Royale.
Lorsque Reynolds apparut à Londres, le grand défaut des peintres anglais était la paresse d'invention. Beaucoup peignaient assez bien, et auraient exécuté des tableaux capables d'exciter un intérêt durable s'ils avaient seulement mis leur cervelle à contribution et qu'ils eussent compris que seul l'homme favorisé des plus hauts dons esthétiques a le moyen de ne compter uniquement que sur ses procédés d'expression. Chaque peintre avait un petit nombre de modèles, types qu'il répétait avec aussi peu d'inquiétude qu'une étoile de café-concert répète une chanson populaire. Reynolds les décrit ainsi : "Ils sont en possession d'une série de postures qu'ils appliquent à tout le monde
* Northcote : Life of Sir Joshua Reynolds.