LES PORTRAITISTES EN
indistinctement ; la conséquence en est que tous leurs tableaux ressemblent à autant d'enseignes; s'ils ont à peindre un tableau d'histoire ou d'intérieur, la première chose qu'ils fassent c'est de regarder leur album de documents, contenant des croquis dérobés à diverses peintures ; puis ils fouillent dans leurs estampes, et volent une figure à l'une et une autre figure à l'autre ; mais jamais ils ne se donnent la peine de penser par euxmêmes." Il n'y a point de doute que les moins capables ne fissent réellement ce que Reynolds dit là; mais, chez les mieux doués, le manque d'initiative intellectuelle était le résultat naturel de l'engourdissement général de l'époque. Un homme comme Richardson, qui pensait et écrivait si bien, et qui savait à l'occasion produire un excellent morceau d'art tel que le portrait de Anne Oldfield gravé par Edward Fisher, doit d'avoir été le peintre ennuyeux et vulgaire qu'il est en somme, au manque de stimulant extérieur, lequel ne peut venir que de l'émulation et du sentiment qu'on est, dans une certaine mesure, apprécié. Personne ne fut jamais plus stéréotypé que Gainsborough dans ce que j'appellerai ses besognes. Au client ordinaire, qui venait à lui pour avoir son portrait comme il irait aujourd'hui à quelque photographe à la mode, il n'accordait pas la moindre pensée. Il plantait sa tête au milieu d'une toile de 30 pouces sur 25, lui brossait vivement un habit, lui fourrait un chapeau sous le bras gauche, étendait autour de lui une bande ovale d'ombre et de noir, et allongeait la main pour recevoir ses honoraires. Mais il y avait en Gainsborough une exquise organisation d'artiste toujours au guet, pour ainsi dire ; de sorte que, lorsqu'une belle femme ou un homme de personnalité tranchée se présentaient sur le seuil de son atelier, ils avaient sur son imagination le même effet que le soufflet sur un feu de forge. Quand Reynolds vint à Londres, cependant, Gainsborough était encore obscur, parmi les sentiers du Suffolk, et le seul peintre anglais qui alimentât son art de pensée était Hogarth. Tous les autres peignaient solidement, il est vrai, et avec une connaissance considérable de leur métier, mais lourdement et sans faire le moindre effort pour prouver qu'ils pensaient lorsqu'ils étaient assis à leur chevalet. Reynolds fut le premier qui maintint son imagination sur le qui-vive, et qui mit, dans chaque tableau sorti de son atelier, une petite âme, souvent bien humble sans doute, émanant de lui. " Dieu le damne ! " disait Gainsborough ; " comme il est divers ! ' Et quand j'en serai à traiter en détail de son art, j'essaierai de montrer qu'à ce
point de vue de la diversité, de l'invention et des ressources jamais épuisées, Reynolds est unique parmi les peintres du XVIIIe siècle.
Reynolds ne se contenta pas longtemps de son appartement de St. Martin's Lane. Il n'y demeurait pas depuis beaucoup d'années lorsqu'il déménagea pour se transporter à une centaine de mètres au nord, ou plutôt au nord-ouest, dans la maison avoisinant le coin de Great Newport Street, qui est occupée aujourd'hui par Mr. Rutley, le restaurateur de tableaux. Ce fut là que le frère et la sœur se risquèrent pour la première fois à avoir maison montée, et que Reynolds se sentit assez sûr de lui pour élever ses prix au plus haut tarif du temps. C'était, pour une tête, douze guinées ; pour un buste, vingt-quatre, et quarante-huit pour un portrait en pied. Peu d'années après, ces chiffres montèrent à quinze, trente et soixante guinées respectivement. En tenant compte de la diminution de valeur de l'argent et de certaines autres choses qu'il faut prendre en considération — telles que les idées différentes qui régnaient alors sur la question de savoir jusqu'à quel point il était raisonnable d'avoir recours à l'aide des élèves, des praticiens en draperie, etc. — le produit matériel d'un portrait pour un peintre à la mode ne différait guère de ce qu'il est maintenant. Au point de vue commercial, Reynolds n'eut jamais à douter du succès. Il ne fut pas plutôt établi dans St. Martin's Lane que les clients affluèrent à sa porte. Probablement les premiers lui furent envoyés par les personnes influentes dont il s'était fait des amis à Rome et dans son canton natal. Parmi les portraits qu'il termina pendant les quatre ou cinq années qui s'écoulèrent avant son installation dans Newport Street, nous trouvons déjà les noms d'un grand nombre des personnages alors à la tête de la société anglaise. En 1755, moins de deux ans après son arrivée à Londres, son carnet de notes, le premier de la série, nous apprend qu'il eut jusqu'à 120 clients différents. En 1757, le total, en y comprenant un chien pour lequel rendez-vous fut pris, s'élève à 184. J'ai pris la peine de compter le nombre exact des séances inscrites : il monte à 677, chiffre stupéfiant pour un jeune artiste dont personne n'avait jamais entendu parler cinq ans auparavant. "L'année 1758," disent Leslie et Taylor, "fut, suivant Northcote, la période de beaucoup la plus affairée de toute la vie de Reynolds, et le carnet confirme pleinement l'assertion. Il contient le nombre renversant de 150 clients." En effet; mais nous avons vu que ce que les deux collaborateurs appellent un total renversant représente en