L'ART ET LES ANGLAIS
fait une diminution de plus de trente sur l'année d'avant. À ce point de vue, le "record" du peintre fut sa cinquième année à Londres. Rien d'étonnant qu'il élevât ses prix et s'arrangeât pour produire moins et gagner davantage. La vérité est qu'au XVIIIe siècle, en fait de bons portraits, la demande excédait l'offre de beaucoup. Tout individu capable d'attraper une bonne ressemblance et de donner à ses clients l'air comme il faut, était assuré de son gagne-pain, tandis que ceux qui pouvaient ajouter à cela une touche d'art, voyaient les clients accourir en foule. Hogarth n'était pas en vogue comme peintre de portraits, mais Hogarth, avec tout son génie, ne savait ni attraper ni créer l'air de la bonne éducation. Il n'avait rien de ce don, que la Nature avait accordé à Reynolds, à Romney et, avec encore plus de prodigue générosité, à Gainsborough, de revêtir hommes et femmes d'une distinction dont ils n'avaient jamais joui, sur la toile, depuis la mort de Van Dyck.
Il est curieux que le XVIIIe siècle, dont on a dit tant de mal, n'ait fait que peu d'erreurs en art. Ses excellents architectes purent couvrir les villes et les campagnes de maisons charmantes et d'églises de noble aspect, sinon très ecclésiastiques. Ses peintres de talent acquirent de la renommée tout au moins, sinon toujours de la fortune, sans une seule exception sérieuse autre que Richard Wilson, dont le talent n'eut pas de plus grand ennemi que son caractère. Barry, sans doute, fut négligé, mais il méritait de l'être. Non seulement son caractère était abominable, mais son génie, comme celui du pauvre Haydon, se composait de neuf parties d'ambition pour une de talent. Les sculpteurs? Ne faut-il pas des marchandises pour faire un marché? Et d'ailleurs le seul sculpteur anglais de génie ne fut pas si ignoré que c'est la mode de le prétendre, tandis que des hommes comme Wilton, Bacon et Nollekens, reçurent exactement les encouragements qu'ils méritaient. L'Angleterre, nul n'en doute, est une nation inartistique. Nos amis du continent nous le disent, et nous acceptons leur verdict avec une humilité presque touchante. Et pourtant, depuis le temps de Holbein jusqu'au nôtre, nous reconnaissons le génie, quand nous le voyons, avec un empressement qui n'a son pareil dans aucun pays. Pas un étranger de talent n'a quitté nos rivages les poches vides. Nous n'avons pas laissé un seul de nos grands artistes se manger le cœur en mourant de faim. Quelques-uns, sans doute, ont sondé les profondeurs de la misère, mais point par manque d'emploi. Constable était un innovateur, qui parlait une langue nouvelle, et pourtant
il fut accepté du premier coup par les artistes, ses confrères, et par une portion du public assez considérable pour assurer sa position. Pour trouver dans notre histoire artistique un parallèle aux souffrances de Jean-François Millet, il faut tourner les yeux sur des hommes comme Haydon, qui réclamait à grands cris la reconnaissance de mérites qu'il n'avait jamais eus, ou sur un prodigue comme Morland, qui mourut dans une prison pour dettes, sous une grêle de mandats. Que la commerçante Angleterre ait méconnu l'art, et ne soit pas de longtemps parvenue à comprendre combien sa prospérité dépendait de la satisfaction donnée à l'instinct esthétique, la chose est incontestablement vraie. Toutefois ce sont là les traits, non pas de la race Anglo-Saxonne, mais du commerce. En parlant du début de Sir Joshua dans la vie, j'ai appelé la peinture la plus hasardeuse de toutes les professions. J'aurai dû expliquer cette assertion, car le risque n'est pas tant dans le défaut d'occasions de se produire — comme, par exemple, au barreau — que dans l'impossibilité de prédire à quoi aboutira le penchant artistique le plus prononcé. La facilité n'a que peu ou rien à faire avec la puissance créatrice ; c'est pourtant sur le témoignage de la facilité ou, en tout cas, de l'aptitude manuelle, qu'il faut décider si le garçon ou la fille s'engagera ou non dans l'étude de l'art. Le risque que courait Reynolds, c'était de devenir un Hazlitt. Il n'y avait aucun danger qu'il rencontrât le sort de Millet.
La rapidité du succès de notre peintre dans les hauts rangs de la société anglaise, fut due en partie, sans doute, aux bons offices de son ami, Lord Edgcumbe. " Il persuada," nous dit Mason, " beaucoup de personnes de la première noblesse de poser devant lui pour leurs portraits ; et il (Reynolds ?) s'adressa à celles qui avaient les traits les plus marqués, et dont, par conséquent, la ressemblance était le plus facile à saisir." La recommandation de Lord Edgcumbe n'aurait pu, cependant, servir beaucoup son protégé, si celui-ci n'avait réussi à la justifier par des actes. Heureusement une occasion se présenta juste au bon moment, dont il tira tout le parti possible. Son ami, Keppel, lui commanda un portrait en pied, et Reynolds exécuta la commande de telle façon que ce tableau est devenu un jalon dans l'histoire de l'art européen.
La peinture moderne naquit en Angleterre vers le milieu du XVIIIe