LES SUCCES
de la déférence pour l'original dans les points secondaires, comme la chute des draperies. Bref, Raphaël élève la figure de Filippino à la hauteur des circonstances, et par là il change son vol en acte pieux. Reynolds, dans ses emprunts, avait un désavantage dont Raphaël était exempt. Par la nature même des choses, ses emprunts se faisaient aux dépens d'artistes aussi grands que lui. Néanmoins, il s'arrangeait pour les justifier. Son plus grand coup d'audace en ce genre fut, peut-être, la mise en réquisition du " Joël " de Michel-Ange, pour servir de type à sa " Mrs. Siddons en Muse de la Tragédie." Et cependant, devant ce dernier tableau, on ne se sent point tenté de prétendre que l'effet en est dû à personne autre qu'à Reynolds.
Il serait oiseux d'essayer, dans un volume comme celui-ci, de suivre Reynolds pas à pas dans sa carrière. Heureusement n'est-ce pas nécessaire, car Sir Joshua, au contraire de Gainsborough, a eu son Boswell, et tous les faits connus de sa vie sont racontés en un charmant bavardage dans les volumes de Leslie et Taylor. On peut donc me permettre d'adopter une méthode plus sommaire, et de me borner, pour ainsi dire, aux grandes masses dans la peinture de sa vie, traitant plutôt des résultats que des causes, et satisfait si, le livre fini, je peux laisser une fidèle impression de la personnalité de Reynolds, de sa fortune dans ce monde, et de la place qu'il occupe dans l'histoire de l'art. Jusqu'à présent, je suis entré dans un détail assez minutieux de ses faits et gestes. Il était dans la période de formation, et il en fallait montrer la marche progressive. Cette formation était achevée, en un sens, dans l'année qui suivit son établissement définitif à Londres. Depuis, il grandit énormément comme artiste, mais sa place dans la vie londonienne avait été conquise d'un coup. Il se mit tout de suite au rang du peintre le plus en vue de son temps ; il était accepté, socialement parlant, par les beaux-esprits, par les hommes à la mode, et enfin, ce qui vaut bien le reste, par les beautés et les grandes dames. Il n'a jamais eu à connaître une heure d'anxiété quant aux voies et moyens de parvenir. N'ayant à s'occuper que d'une sœur non mariée, il vit les clients assiéger son atelier dès que celui-ci fut prêt à les recevoir, et il avait tout lieu de supposer que son talent et ses forces seraient à la hauteur de toutes les exigences. Le peintre qui peut dès l'abord réaliser ses conceptions d'artiste et acquérir par là le moyen de satisfaire ses autres ambitions, mène la vie idéale. Il est impossible d'imaginer sous les étoiles
4o SIR JOSHUA REYNOLDS
un sort plus heureux que le sien. La seule réflexion capable de contrarier sa félicité, c'est de penser que quelque jour la mort y viendra mettre fin. Northcote disait à un de ceux — j'oublie lequel — qui fréquentaient son atelier pour jouir de sa merveilleuse conversation, qu'il ne pouvait rêver un paradis plus désirable que d'être oublié à son chevalet, d'obtenir de la providence de vivre à jamais dans sa petite chambre de peintre, travaillant à ces énormes toiles qui présentaient un contraste si amusant avec sa propre taille et les dimensions de son atelier. Y a-t-il aucune autre industrie humaine dont ceux qui la professent pourraient honnêtement en dire autant?
Peu après que le " Keppel " eut été fini, Reynolds commença le portrait de deux jeunes gens, les lords Huntingdon et Stormont, sur la même toile. Ils revenaient du Grand Tour sur le continent, et ils faisaient quelque sensation dans la haute société.*
On ignore où ce portrait se trouve aujourd'hui ; du moins n'ai-je pu parvenir à en découvrir la trace, et Graves et Cronin n'y ont pas mieux réussi. Ce fut un succès à l'époque, et la cause d'un autre tableau qui a incidemment une certaine importance dans la longue série des œuvres de Sir Joshua. Dans les Anecdotes of Sir JosJiua Reynolds de Mason, publiées par Cotton, le poète raconte qu'en voyant le portrait des Lords Huntingdon et Stormont, Lord Holderness f eut le désir de poser pour le sien, et que lui, Mason, assista à toutes les séances. Il eut ainsi l'occasion d'apprendre la méthode du peintre à cette époque, et voici comme il la décrit : —
" Sur sa toile légèrement colorée il avait déjà étendu un fond de blanc, où il se proposait de placer la tête, et qui était encore humide. Il n'avait sur sa palette que du blanc de céruse, de la laque et du noir ; et sans tracer au préalable aucune esquisse ni aucuns contours, il se mit avec beaucoup de célérité à faire un glacis avec ces pigments mélangés, jusqu'à ce qu'il eût produit, en moins d'une heure, une ressemblance suffisamment discernable, mais pourtant, comme on pouvait s'y attendre, froide et pâle au dernier
* " Il y a de nouveaux jeunes lords, frais, très frais ; deux sont très en vogue, Lord Huntingdon et Lord Stormont. J'ai soupe avec eux l'autre soir chez Lady Caroline Petersham. C'est le second que l'on porte surtout aux nues ; mais il est le plus réservé ; il paraît timide et avoir du bon sens, pas à l'extrême, croirais-je volontiers ; toutefois il n'est pas équitable de juger d'un silencieux au premier abord. L'autre a beaucoup de vivacité et d'agrément." — Horace Walpole : lettre à Montagu, 6 décembre, 1753.
f Robert d'Arcy, 4ième et dernier Earl (comte) de Holderness.