REYNOLDS SE LIE AVEC JOHNSON
livra pas souvent aussi complètement qu'en cette occasion, où il laisse son aversion pour Liotard l'emporter sur sa prudence; mais dans tous ses rapports avec ceux qui pouvaient en un sens quelconque être considérés comme ses rivaux, on trouve une certaine réserve, une sorte d'incapacité d'expansion, combinée avec un effort évident pour être juste. Reynolds avait beaucoup de traits communs avec un autre Anglais plus fameux que lui, je veux dire le grand Duc de Wellington. Chez les deux hommes, un cœur froid et un tempérament légèrement jaloux étaient plus ou moins— d'ordinaire plutôt plus que moins— tenus en bride par un cerveau qui distinguait le droit chemin et le suivait.
La plus intéressante de toutes les amitiés formées par Reynolds commença peu après son établissement dans Newport Street. C'est, bien entendu, de sa liaison avec Johnson que je veux parler. Le récit que fait Boswell de leur première rencontre a été cité si souvent qu'on hésite un peu à l'imprimer une fois de plus, mais c'est péché de paraphraser Boswell ; le voici donc : —
" Lorsque Johnson demeurait dans Castle Street, Cavendish Square, il allait voir souvent deux dames qui demeuraient en face de chez Reynolds, les Miss Cotterell, filles de l'Amiral Cotterell. Reynolds y allait aussi, et c'est ainsi qu'ils se rencontrèrent. Mr. Reynolds . . . avait conçu, depuis qu'il avait lu pour la première fois la Vie de Savage, une très haute admiration pour le talent d'écrivain de Johnson. Sa conversation ne le charma pas moins, et il cultiva sa connaissance avec le louable zèle de quelqu'un qui cherche à se perfectionner de toute manière. Sir Joshua avait été assez heureux, lors de leur toute première rencontre, pour faire une remarque qui était tellement audessus du terre-à-terre habituel de la conversation, que Johnson s'aperçut tout de suite que Reynolds avait l'habitude de penser par lui-même. Les dames regrettaient la mort d'un ami, à qui elles avaient de grandes obligations ; sur quoi Reynolds fit cette observation : 'Vous avez, toutefois, le réconfort d'être soulagées du fardeau de la gratitude.'
" Cette suggestion consolante les choqua un peu, comme entachée de trop d egoïsme ; mais Johnson la défendit avec sa clarté et sa force ordinaires, très satisfait de l'intelligence, de la vue fine de la nature humaine, qui s'y manifestait, comme dans certaines des Réflexions de La Rochefoucault. La conséquence fut qu'il rentra avec Reynolds et qu'ils soupèrent ensemble."
Si la vue que j'ai moi-même du caractère de Sir Joshua est exacte, cette fameuse observation avait sa source dans quelque chose de plus intime qu' "une vue fine de la nature humaine." Comme toutes les passions qui ne sont pas nécessaires, la gratitude est rare, et d'après ce que nous savons de
Reynolds, il devait être en même temps le dernier à la ressentir et le premier à déplorer mentalement sa propre insensibilité. Ainsi, pour lui, la mort d'un bienfaiteur devait signifier le soulagement d'un fardeau, celui d'affecter une vertu qu'il ne possédait pas. Son mot chez les Cotterell lui monta aux lèvres probablement parce qu'il était vrai, et il le laissa échapper à cause de sa saveur d'épigramme. L'anecdote qui suit celle-ci dans Boswell a un ton différent, mais encore peu aimable, et ferait croire que le salon des demoiselles Cotterell avait un mauvais effet sur les deux grands hommes :—
"Sir Joshua m'a raconté une anecdote plaisante (au sens de Pepys) et caractéristique sur Johnson, qui date du temps de leurs premières relations. Comme ils étaient ensemble un soir chez les Miss Cotterell, survinrent la Duchesse d'Argyll et une autre dame de haut rancr. Johnson, trouvant que les Miss Cotterell s'occupaient trop exclusivement des deux orandes dames et qu'on les négligeait, lui et son ami, comme des gens de basse compagnie dont elles avaient un peu honte, s'irrita et résolut de froisser leur orgueil supposé en faisant croire aux nobles ladies qu'ils étaient, en effet, de basse condition. S'adressant à voix haute à Mr. Reynolds, il lui dit : ' Combien croyez-vous que nous pourrions o-ao-ner, vous et moi, en une semaine, si nous travaillions aussi dur que possible?' comme s'ils avaient été de simples manœuvres.'
L'amitié des deux hommes devint bientôt de l'intimité. Comme caractères,
chacun était, en un sens, le complément de l'autre, tandis que, dans les
questions intellectuelles, Johnson apportait le côté tranchant, la force de pousser
la balle au but, to finish the <fo//— pour emprunter une figure au jeu de
tennis — qui manquait à Reynolds. L'intelligence de ce dernier était de celles
qui perçoivent les arguments et qui savent établir avec une certaine lucidité
le pour et le contre de chaque question, mais qui se trouvent paralysées,
pour ainsi dire, lorsqu'il faut arriver à une conclusion définitive, à décider
si ce sont les oui ou les non qui l'emportent. Pour un tel esprit, l'assurance
de coq, particulière à Johnson, devait être à la fois un soulagement et un
amusement. Pour continuer la métaphore prise au tennis, tandis que Reynolds
renvoyait laborieusement la balle, incapable d'en finir d'une manière ou d'une
autre, son partenaire Johnson arrivait et, d'un coup lancé à toute volée,
donnait dans la "grille" et terminait tout. Cette interprétation des deux
caractères peut sembler en contradiction avec certains faits, mais je crois le
désaccord plus apparent que réel. Johnson consultait Reynolds et déférait
peut-être à son opinion dans certaines questions de goût, mais lorsqu'il