REYNOLDS ET WILKES
s'agissait de décider de quel côté d'une discussion était l'argument décisif, c'est Johnson qui, de son œil de faucon, le découvrait.
Johnson demeurait dans Gough Square lorsque Reynolds le connut. Leurs rapports s'entretenaient surtout grâce aux visites du Docteur à la maison de Newport Street, où il ne tarda pas à reconnaître en Frances Reynolds— personne " bien proche de la pureté même," comme il la qualifiait — un être selon son cœur. Les heures de Johnson étaient si irrégulières, et ses notions sur la durée d'une visite si libérales, que Reynolds laissait quelquefois sa sœur lui faire les honneurs pendant qu'il allait à ses affaires. En une occasion, il pénétra dans l'antre du Docteur, dans Fleet Street, en compagnie du sculpteur Roubiliac, qui voulait "décrocher" une épitaphe. Ils furent tous deux bien reçus ; mais lorsque le sculpteur commença à répandre les fleurs de son style français: "Allons, allons, Monsieur," interrompit Johnson, "assez de rodomontade boursouflée et ridicule; mais faites-moi connaître en simple langage le nom, le caractère et la qualité de la personne dont vous avez l'intention de me faire écrire l'épitaphe." Le "doux, complaisant et caressant" Reynolds lui-même devait souffrir bon nombre d'attaques du gourdin johnsonien ; mais il était habile à la riposte, et, pour se garantir des averses, il avait, s'il faut le dire, un bon parapluie.
Parmi les amitiés qui débutèrent vers le même temps, il faut compter celles de Garrick et de Burke. Il s'acquit celle de Goldsmith plus tard, lui ayant été présenté probablement en 1762. John Wilkes et ses deux frères étaient des amis de plus vieille date, qui remontaient, semble-t-il, aux jours où Reynolds était dans l'atelier de Hudson. Cette intimité du peintre avec le démagogue a effarouché quelques uns de ses biographes, qui la trouvaient inconciliable avec l'ensemble de son caractère. Je dois avouer que je ne parviens pas à y voir rien d'étrange. Le lecteur qui m'a suivi jusqu'ici aura vu que, pour moi, Sir Joshua était un homme dénué de profondes convictions d'aucune sorte. Il prenait les gens comme il les trouvait, et il était prêt à tirer toute la jouissance qu'il pouvait de quiconque ne menaçait pas sa position ni ne troublait sa sérénité. C'était essentiellement un spectateur. Les luttes de l'existence l'amusaient comme des parades; il n'entrait pas dans son plan de vie de sauter dans l'arène et de distribuer des coups de ses propres poings. L'indignation vertueuse ne figurait pas parmi ses émotions. Il ne lui serait jamais venu à l'esprit de fermer sa porte au nez du rédacteur du North
Briton, ou même de l'auteur de XEssay on IVoman (Essai sur la Femme). Il goûtait sa société à peu près de la même manière qu'il goûtait celle des Nelly O'Brien, des Kitty Fisher et des Polly Kennedy. Un pareil tempérament a ses avantages. Il est à deux tranchants, pour ainsi dire, et empêche celui qui le possède d'être tenté de faire du mal, aussi bien que de pratiquer la bienveillance. Johnson appelait Reynolds l'homme le plus invulnérable qu'il connût, "l'homme qu'on serait, dans une querelle, le plus empêché de savoir comment insulter." Les fameux vers de Goldsmith dans sa pièce Retaliatiou ne sont guère que l'amplification de cette idée et, avec tout ce que racontent, en outre, les contemporains du peintre, ils dressent devant nous une personnalité qui devait se plaire infiniment à la société d'un compagnon comme Wilkes.
Au nombre des autres amis de ces premières années de Londres il faut encore compter les membres des familles Edgcumbe, Keppel et Eliot et leurs relations, ainsi que beaucoup d' artistes, ses confrères, que nous retrouverons plus tard dans son intimité. Son amitié avec Hudson se maintint, et les carnets enregistrent des rendez-vous avec Jack Astley, Frank Hayman, Joseph Wilton, Francis Cotes et Allan Ramsay. Le préféré était Ramsay, dont les manières agréables et l'intelligence pondérée paraissent avoir exercé une grande attraction sur Reynolds. Comme artiste, ce qui gâta Ramsay ce fut purement et simplement le manque de confiance en soi. Il a laissé des choses qui n'ont guère été dépassées au XVIIIe siècle pour la grâce de la conception et la délicatesse de l'exécution, notamment le portrait de sa femme, qui est dans la Galerie d'Edimbourg. Malheureusement, lorsqu'une heureuse idée s'offrait à lui, il avait peur d'en tirer tout ce qu'elle contenait, et il la laissait trop souvent dans un état d'inachèvement suggestif qui renouvelle le supplice de Tantale. Peut-être ce défaut le servit-il auprès de Reynolds : toujours est-il que lorsque Ramsay fut nommé peintre du Roi à l'avènement de George III., Reynolds ne montra aucun signe de contrariété ou de jalousie.
L'année 1764 fut, à beaucoup d'égards, la plus importante de la vie de Reynolds avant la fondation de l'Académie Royale. La liste de ses modèles, tout en étant loin d'être la plus longue, est peut-être la plus remarquable de celles qu'on trouve dans les carnets. Elle montre avec quelle rigueur le peintre se conformait à sa règle, ou plutôt peut-être comme il obéissait à son instinctive impulsion, en se tenant en dehors des conflits politiques et sociaux de l'époque. Je ne peux mieux faire que de citer le croquis tracé