‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 39 sur 123 · L' HON. ANN BINGHAM · texte numérisé non relu

L' HON. ANN BINGHAM

" Spencer, Chevalier de l'Ordre de la Jarretière

LES HORNECK 69

excitante, et pourtant elle attira vingt-neuf mille personnes en un seul mois. Parmi les Reynolds, le plus beau alors était probablement le tableau des deux belles femmes groupées qui est maintenant à Crewe. Le temps ne lui a pas été clément ; mais, lorsqu'il venait detre peint, il devait briller comme un joyau, et, comme composition, il est plus réussi que la plupart des essais faits par le peintre pour combiner deux portraits sur une seule toile.*

La touchante histoire de Miss Morris est bien connue. Elle était fille d'un Gouverneur colonial, qui mourut et laissa sa veuve et ses enfants dans l'indigence. Elle essaya du théâtre et parut dans le rôle de Juliette à Covent Garden ; mais sa faiblesse et le taff de la scène ne lui permirent pas de fournir plus d'une représentation. C'était le moment où elle posait devant Reynolds. Mais sa poitrine était atteinte ; elle déclina rapidement et mourut pendant que son portrait ornait les murs de l'Académie. Sir Joshua en répéta la composition plus d'une fois.

L'année 1769 fut une des plus mondaines de la vie de Sir Joshua. La liste de ses séances de pose est fort courte ; elle ne comprend en tout que soixante-dixsept rendez-vous. D'autre part, les dîners sont fréquents, et quelques-uns sont devenus fameux. Ce fut apparemment en 1769 que le médecin du peintre, le Dr. Baker, donna sa réception pour les Horneck, et s'attira de la part de Goldsmith, à propos de l'invitation qui lui avait été envoyée tardivement, cette protestation qui jette un si franc rayon de lumière sur la société dont Reynolds était le centre. Little Comedy, la Jessamy Bride et le Captain in Lace font désormais partie de la courte, mais délicieuse galerie des portraits de Goldsmith.

Cette année-là, Sir Joshua dîne souvent avec Wilkes, Goldsmith, les Horneck, les Nesbitt, les Bastard, le Dr. Baker et le Dr. Francklin. Il se rencontre aussi avec Lord Charlemont, Mr. Hoole, Lord Ossory, le Duc de Grafton, le Dr. Markham (Doyen de Christ Church), le Dr. Hinchcliffe (Maître de Trinity Collège) et le Dr. Hawkesworth ; avec les Nugent, les Burke et Lord Robert Spencer, et aussi avec un plus grand nombre de ses confrères en peinture qu'il n'en avait l'habitude ; parmi ceux-ci il préférait, chose assez curieuse, les deux qui avaient évité le bercail académique, Ramsay et Hudson. C'est en automne, le 16 Octobre, qu'il se trouve à une partie chez Boswell, dans Old Bond Street, où il rencontre

* Sur une pierre tombale, à l'arrière-plan, Reynolds a écrit : Et in Arcadiâ Ego. L'idée ne vient pas du Guerchin, comme Tom Taylor le suppose, mais du fameux Poussin qui est au Louvre, où d'heureux bergers et bergères sont groupés autour d'une tombe portant les mêmes mots.

7o SIR JOSHUA REYNOLDS

le fameux habit couleur prune. Outre Sir Joshua et Goldsmith, il y avait parmi les convives Johnson, Garrick, Arthur Murphy, Isaac Bickerstaffe et Tom Davies. La mémoire de ce dîner doit vivre h jamais, ne fût-ce que pour le portrait que Boswell nous donne de Garrick et de Johnson. " Garrick s'empressait en badinant autour de lui, avec une affectueuse vivacité; il saisissait les revers de son habit, et, le regardant en plein visage d'un air espiègle et éveillé, il le complimentait sur la bonne santé dont il paraissait jouir ; tandis que le sage, hochant la tête, le contemplait avec une douce complaisance." Quel croquis! Il vaut tout le merveilleux récit de la nuit de conversation qui suivit. Peu de jours après le dîner, survint la catastrophe de Baretti, dont le procès pour meurtre fut instruit à XOld Bailey. Après son acquittement, Sir Joshua obtint pour lui le poste honorable, mais non payé, de Secrétaire de l'Académie Royale pour la Correspondance étrangère, pendant que Johnson décidait les Thrale à le prendre chez eux comme précepteur de leurs enfants.

Environ quatre ans auparavant, Reynolds avait fait la connaissance de Barry, que la générosité de Burke avait fait venir de Cork. Tout d'abord, les deux hommes allèrent bien ensemble. Barry était chaud à louer le talent de Sir Joshua, et Sir Joshua semble s'être intéressé d'une façon tout à fait inaccoutumée aux débuts de Barry cherchant à s'ouvrir une carrière. Un temps devait venir où le Président avouerait que s'il haïssait quelqu'un, c'était Barry ; mais, dans les premières années de leurs relations, ils semblent avoir formé une petite société d'admiration mutuelle, et certainement Reynolds se donna plus de peine pour conseiller le jeune Irlandais et le maintenir dans la bonne voie, qu'il ne le fit pour personne. Il lui adressait à Rome, en cette année 1769, une lettre qu'il faut citer à cause du iour qu'elle jette sur leurs relations :

Cher Monsieur,

Je vous suis très obligé de votre souvenir à mon endroit dans votre lettre à Mr. Burke, que j'ai lue avec grand plaisir comme composition, mais aussi, je ne puis m'empêcher de le dire, avec quelque regret de voir qu'une si grande part de votre attention est engagée dans des affaires mondaines, lorsqu'elle pourrait être employée, avec tellement plus de profit, à ce qui doit vous préoccuper pendant votre vie entière.

Quiconque est résolu à exceller dans la peinture, et même dans tout autre art, doit appliquer tout son esprit à ce seul objet, depuis le moment qu'il se lève jusqu'à ce qu'il regagne son lit. L'effet de chaque objet qui frappe l'œil du peintre peut être une leçon pour lui, pourvu que son esprit soit calme, débarrassé de toute autre pensée, et ouvert à l'enseignement. Cette attention générale, avec d'autres études se rattachant à l'art

CONSEILS À BARRY 7i

qui doivent occuper l'artiste dans son cabinet, se trouvera suffisante pour remplir la vie, quand même celle-ci serait beaucoup plus longue qu'elle ne l'est. Si j'étais à votre place, je me regarderais comme jouant une grosse partie, et je ne permettrais jamais à la petite malice et à la petite envie de mes rivaux de détourner mon attention de l'objet principal ; et si vous le poursuivez d'un regard obstiné, tous les " cicérones " du monde n'auront pas le pouvoir de vous faire du mal. Lorsqu'ils s'efforcent d'empêcher les "gentlemen" d'employer les jeunes artistes, au lieu de faire du tort à ceux-ci, ils leur rendent, à mon avis, le plus grand service. Pendant que j'étais à Rome, ils ■ m'employèrent très peu, et j'ai toujours considéré cela comme autant de temps perdu ; copier ces peintures décoratives que les "gentlemen" qui voyagent ne manquent jamais d'emporter pour meubler leurs maisons, est loin d'être la façon la plus profitable dont un étudiant puisse passer son temps.

Quiconque a de grandes vues, je lui recommanderais, pendant qu'il est à Rome, de vivre de pain et d'eau, plutôt que de perdre ces avantages, dont il ne peut espérer jouir une seconde fois et qu'il ne trouvera que dans le Vatican, où, je m'en porte garant, aucun " cavalier " n'envoie d'étudiants lui faire des copies. Je ne dis pas cela pour reprocher quoi que ce soit aux "gentlemen." Les ouvrages qui s'y trouvent, tout en étant le vrai sujet d'étude d'un artiste, ne font qu'une piteuse figure, peints à l'huile et réduits aux dimensions d'un tableau de chevalet. La Chapelle Sixtine est la production du plus grand génie qui se soit jamais occupé d'art ; elle mérite que l'on considère par quels principes cette stupéfiante grandeur de style a été atteinte ; s'efforcer de produire quelque chose par vous-même, d'après ces principes, sera une méthode d'étudier plus avantageuse que de copier la " Ste. Cécile" du palais Borghèse, ou 1'" Hérodiade " du Guide, qu'on peut copier toute l'éternité sans contribuer d'un iota à se rendre un peintre plus habile.

Si vous négligez de visiter souvent le Vatican, et surtout la Chapelle Sixtine, vous négligerez l'avantage particulier que Rome peut donner mieux que toutes les autres villes du monde. En d'autres lieux vous trouverez des moulages d'après l'antique et des tableaux très importants des grands maîtres ; mais c'est là seulement que vous pourrez vous former une idée de la dignité de l'art, car c'est là seulement que vous pourrez voir les œuvres de Michel-Ange et de Raphaël. Si vous ne les goûtez pas tout d'abord, ce qui sera probablement le cas, car elles n'ont aucune des qualités qui captivent à première vue, ne cessez pas de les regarder, jusqu'à ce que vous sentiez quelque chose comme l'inspiration s'emparer de vous, jusqu'à ce que vous trouviez tout autre peintre insipide en comparaison, et ne présentant à l'admiration que de très inférieures beautés.

Je suppose que vous avez appris l'établissement d'une Académie Royale ici; à la première occasion je vous enverrai le Discours que j'ai prononcé à son ouverture, qui a eu lieu le Ier janvier. Comme j'espère que vous serez plus tard de notre compagnie, je voudrais que, lorsque l'occasion s'en offre, vous prissiez en note les règlements des académies que vous pouvez visiter dans vos voyages, pour qu'on les greffe sur les nôtres si on les trouve utiles.

Je suis, avec la plus grande estime, tout à vous,

Page 1