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LES DINERS DE SIR JOSHUA

de Romney n'étaient pas inférieurs à ceux de Sir Joshua, son sentiment de la beauté féminine était même plus grand, tandis que ses méthodes d'exécution étaient infiniment plus saines et plus honnêtes — si l'on veut me pardonner l'expression. En 1771, Romney n'était à Londres que depuis deux ans, mais il avait déjà peint beaucoup de portraits, et il s'était établi dans la même rue que Reynolds. Quatre ans après, lorsqu'il revint de son séjour en Italie et qu'il prit sa maison dans Cavendish Square, la véritable rivalité commença, et tous deux coururent ensemble et nez à nez cette course après la faveur du public.

Peut-être les causes réelles de l'oisiveté relative de Sir Joshua furent-elles les ferments politiques de l'époque, qui détournaient l'attention de toutes les autres questions, et sa préférence personnelle pour l'aisance et le bien-être en face d'un travail ardu et d'une montagne de guinées. Ce qui est certain c'est qu'à mesure que ses clients diminuent, ses engagements mondains de tout genre augmentent. Il multiplie ses clubs, ses dîners, ses visites à Carlisle House et à Vauxhall, au point qu'on est tenté de lui faire la question du Quaker: "Ami, quand est-ce que tu penses?" Assurément, pas à la maison! Là, en effet, son hospitalité avait cette irrégularité qui fait qu'il est impossible de garder pour soi son propre foyer. Il n'inscrit jamais les noms de ses convives. Il lui aurait, à la vérité, été difficile de le faire, car il semble avoir eu pour habitude de commander à dîner pour une demi-douzaine de personnes, et d'inviter ensuite tous ceux qu'il rencontrait dans la journée, jusqu'à concurrence du double. Dans sa préface au livre de John Courtenay, Poetical Review of Dr. Joknson's Character, Moral and Literary, Sir James Mackintosh cite une description, reproduite ci-dessous, de l'hospitalité dans Leicester Fields, description que Courtenay lui-même, convive fréquent de Sir Joshua, lui avait donnée :

Il y avait quelque chose de singulier dans l'ordonnance et l'économie de la table, chez Sir Joshua, qui contribuait à l'agrément et à la bonne humeur : c'était une abondance grossière et inélégante, sans aucun souci d'ordre et d'arrangement. Une table, préparée pour sept ou huit convives, devait souvent en recevoir quinze ou seize. Une fois cette première difficulté surmontée, on s'apercevait qu'il manquait des couteaux, des fourchettes, des assiettes et des verres. Le service était dans le même style ; il était absolument nécessaire de réclamer instamment de la bière, du pain ou du vin, si l'on voulait en avoir après le premier service. Une fois on lui persuada de mettre sur la table du dîner des carafes et des verres, pour économiser le temps, et rendre inutiles les lenteurs de deux ou trois domestiques d'occasion, mal dressés. Mais ces ustensiles, destinés à accélérer le service, furent cassés au cours du

repas, et rien ne put obliger depuis Sir Joshua à les remplacer. D'ailleurs, ces minuscules inconvénients ne faisaient que rehausser l'hilarité et le plaisir singulier de la fête. Du vin, de la cuisine et des plats, on ne s'occupait guère ; on ne faisait point l'éloge des viandes ni de la venaison, on n'en parlait même pas. Au milieu de l'animation et du mouvement joyeux des convives, notre hôte restait de parfait sangfroid, toujours attentif à ce qui se disait, ne s'inquiétant jamais de ce qu'on mangeait ou buvait, mais laissant chacun parfaitement libre de jouer de la fourchette pour son propre compte. Des pairs temporels et spirituels, des médecins, des avocats, des acteurs et des musiciens composaient ce groupe bigarré, et jouaient leur rôle sans dissonance ni désaccord. A cinq heures précises le dîner était servi, que tous les invités fussent arrivés ou non. Sir Joshua n'eut jamais cette mauvaise éducation à la mode, qui fait qu'on attend une heure deux ou trois personnes haut placées ou titrées, et qu'on fait perdre patience au reste de la compagnie par cette irritante distinction. Ses amis et ses connaissances intimes chériront toujours sa mémoire, et regretteront ces heures de société aimable, et la gaieté de cette table irrégulière et hospitalière à la fois, que personne n'a essayé de rétablir ou d'imiter, parce que vraiment personne n'avait les qualités pour le faire.

" Est-il possible de croire que l'homme qui donnait ces repas était un être froid, sans primesaut, égal surtout parce qu'il ne sentait rien et qu'il ne se souciait de personne ? Je pense qu'on peut prendre l'affection de Goldsmith et les dîners de Leicester Square, à défaut d'autres preuves, comme concluants contre cette théorie du caractère de Sir Joshua."

Tel est le commentaire que fait Taylor * de la description de Courtenay et du sens qu'elle comporte. Reynolds ne pouvait, naturellement, sembler ni froid, ni dénué de primesaut, à ses connaissances. Sa manière d'être, sans doute, était assez primesautière ; d'un autre côté, sa bienveillance toute de surface, son incapacité à sentir profondément la peine et la joie des autres, devaient lui être une aide plutôt qu'un embarras dans son rôle de neutre entre les passions contradictoires de ses amis, si nettement opposés les uns aux autres.

Parmi les engagements mondains de cette année, on remarque des dîners chez Lord Melbourne, Lord Palmerston, Garrick, Colman, Lord Delawar, Mr. Lock de Norbury Park, Mr. Parker, Mr. Fitzherbert, Mrs. Cholmondeley, et, plusieurs fois, chez un nouvel ami, le Major Mills. f En mai, il dîne avec

* Leslie et Taylor, vol. I. p. 384.

f Cumberland représente Mill comme "rassemblant autour de lui un concours considérable d'hommes d esprit et de savoir, sans autre dépense de sa part que celle des mets et de la boisson qu'ils consommaient." Que demandait-il de plus? Aurait-il voulu que Mill payât ses hôtes pour jouir de leur compagnie ?

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