CHAPITRE V
A cinquantième année de la vie de Sir Joshua est peutêtre la plus caractéristique de toute sa carrière. Elle le vit peindre trois au moins de ses plus fameux tableaux; elle lui apporta un plaisir particulier avec le succès de l'ami qui semble lui avoir inspiré une sympathie plus étroite qu'aucun autre ; elle lui fournit l'occasion de quelques-unes de ces apparitions quasi publiques pour lesquelles il avait un goût sobrement contenu, mais décidé ; enfin elle le trouva encore dans le plein courant des plaisirs mondains. C'est l'année de l'"Ugolin," des "Trois Dames décorant une statue de l'Hymen," et du "Docteur Beattie," avec son ciel plein de flatteries peintes. C'est l'année du triomphe de Goldsmith dans She Stoops to Conquer (Elle s'abaisse pour mieux vaincre). C'est l'année de la réception de ce grade de D.C.L. {Dodor of Civil
Law, ou Docteur en Droit Civil), qui, plus tard, lui permit de se soustraire aux tons sobres des noirs et des bruns dans les portraits qu'il fit de lui-même ; l'année de son élection comme maire de Plympton, sa ville natale, ce qui parut lui être agréable, et de sa présence à la grande revue navale " pro-russienne," à bord du vaisseau amiral de son ami, Lord Edgcumbe. Dans les limites de cette année, on ne saurait guère concevoir un contraste plus marqué que celui qu'offre à ce moment l'existence des deux plus grands peintres du siècle, Gainsborough à Bath, consacrant ses journées en partie à la création fiévreuse d'œuvres d'art où la vivacité et la spontanéité du génie rendaient inutile une grande contention de la pensée, en partie à une vie que de judicieux emprunts à Tarn d Shanter suffiraient à dépeindre ; et Reynolds, prodiguant à son art plus d'effort cérébral que personne en ce siècle, profitant de toutes les occasions pour étendre ses relations, mais toujours parmi ceux qui font figure devant le public, ne négligeant jamais un devoir, n'agissant jamais par impulsion, tant qu'à la fin il laissa derrière lui le souvenir d'une carrière qui, toute passion mise à part, a rarement eu d'égale pour l'équilibre et la perfection.
Dans son second volume, Tom Taylor, qui a édité et complété Leslie, donne un catalogue raisonné des faits et gestes de Sir Joshua pendant sept jours de son existence, la première semaine de mars de cette année 1773. Je ne peux mieux faire que de le copier, en omettant quelques lignes où Taylor paraît s'écarter par trop de son sujet :
Lundi, Ier mars : — Le boy (jeune garçon) vient à dix heures ; probablement pour lavantdernier fils du groupe d'Ugolin, que Sir Joshua finit pour l'exposition. A onze heures arrive un gentleman irlandais, le Très Honorable Luke Gardiner,* alors à Londres pour son mariage avec Miss Elizabeth Montgomery, une des trois belles filles de Sir William Montgomery, dont une autre est promise au Vicomte Townshend (à qui Lord Harcourt a récemment succédé dans la vice-royauté d'Irlande), et la troisième à l'Honorable John Beresford. Ces trois mariages doivent se faire tous cette année, ou la prochaine au plus tard. Les séances de Mr. Gardiner eurent pour résultat, en outre de son portrait à lui, la commande du portrait des trois beautés sœurs, lesquelles commencèrent à poser devant Sir Joshua en mai. Mr. Gardiner voulait, comme il le dit dans la lettre d'introduction de Miss Montgomery, avoir leurs portraits en un tableau " représentant quelque sujet emblématique ou historique." De là la toile, aujourd'hui dans la Galerie Nationale, où les trois jeunes filles enguirlandent de fleurs une statue de l'Hymen. S'il fallait une allégorie — et on voit que c'était l'idée du patron, non celle du peintre — aucune ne pouvait mieux
* Plus tard premier Earl, ou Comte, de Blessington.