UNE SEMAINE DE SA VIE
Générale. Il est fier de sa balafre de Fontenoy, et il demande à Sir Joshua de s'arranger pour que l'emplâtre noir de sa joue soit visible.* . . . Mais avant l'arrivée de Lord Cathcart, Sir Joshua Reynolds avait donné séance à un de ses boys. Entre celui-ci et Lord Cathcart, et les tableaux à finir ou à envoyer, le jour se passe, et à quatre heures le peintre dîne chez un de ses plus vieux et intimes amis, Mr. John Parker, un des membres du Parlement pour le Devon, qui fut plus tard Lord Boringdon. Sir Joshua le connaît depuis l'enfance ; ils sont à peu près du même âge. Dans les voyages du Président au comté de Devon, Mr. Parker est toujours un de ses hôtes ; Sir Joshua chasse au couchant et à courre avec lui, et lui donne des conseils sur les achats à faire pour sa galerie, car Mr. Parker aime les tableaux ainsi que les plaisirs de la campagne, et veut avoir une bonne collection dans sa maison de Saltram, pour laquelle les Parker ont quitté leur beau vieux château Tudor à Boringdon. Sa belle et aimable femme, Theresa, pose, avec son fils âgé de deux ans, devant Sir Joshua pour le gracieux portrait qu'on voit aujourd'hui dans la galerie de Saltram.
En revenant de chez Mr. Parker, Sir Joshua entre au Club, qui maintenant a des soupers le vendredi, dont il est le convive le plus assidu. Johnson est absent, retenu chez lui, dans Johnson's Court, par la goutte et le catarrhe. Mais ni la compagnie ni les sujets de conversation ne font défaut : Topham Beauclerc a à raconter les fantaisies de la dernière mascarade au Panthéon, le iS février, où Garrick a brillé d'un si vif éclat en Roi des Bohémiens, et où le joyeux Sir Watkin a produit un grand effet en arrivant en St. David monté sur une chèvre galloise. Puis il y a à discuter l'admission de Garrick au Club ; le vote est fixé pour ce mois-ci. On sait que Johnson est chaud pour Garrick, malgré le ton méprisant dont il parle des acteurs. Johnson a proposé de faire voter sur le nom de Boswell lorsqu'il arrivera d'Ecosse, en avril. Sir Joshua dit une bonne parole en faveur de cet Écossais à la langue intempérante, au front d'airain, entreprenant et babillard, à qui chacun des autres lance sa pierre. Sir Joshua les oblige à admettre qu'il est de bonne compagnie, qu'il fond la glace partout où il se présente, et met sur le tapis la question d'éducation. Puis Colman ouvre l'escarcelle de ses difficultés et de ses ennuis à propos de la malheureuse comédie de Goldsmith, à la veille d'être représentée. Elle doit tomber ; le public ne supportera jamais une farce en cinq actes ; tous les acteurs jettent là leurs rôles ; Gentleman Smith déclare qu'il ne marchera pas pour le jeune Marlow ; Woodward a refusé net Tony Lumpkin, et maintenant Mrs. Abington boude et proteste qu'elle ne se voit pas en Miss Marlow. Le pauvre Goldy (Goldsmith) est au désespoir. On n'a même pas encore trouvé un nom pour cette infortunée pièce. 'Les Erreurs d'une Nuit' est condamné comme trop trivial pour une comédie; ' Vieille Maison, Nouvelle Auberge ' paraît gauche à la majorité. Sir Joshua propose ' Le Stratagème d'une Belle ' et déclare que si Goldy ne prend pas son titre, il ira
* "Dans tous les portraits de Lord Cathcart, de quelque côté qu'il soit tourné vers le spectateur, l'emplâtre noir est sur le côté qui se voit le mieux " (Tom Taylor).
go SIR JOSHUA REYNOLDS
à la première et aidera à tuer sa comédie. " Il n'y aura pas besoin de son aide pour ça," murmure Colman à son plus proche voisin, le silencieux, timide et bienveillant Bennet Langton. Mais le courant du Club est pour l'auteur contre le directeur. Johnson a prononcé son fiât, qui a tant de poids ; il a déclaré que c'était la comédie la mieux écrite depuis des années, et il a donné sa propre réputation comme gage du succès. Reynolds soutient avec chaleur l'opinion de Johnson ; Burke jette son éloquence ardente et passionnée dans le même plateau de la balance, et avant que les membres du Club se séparent cette nuit-là, Goldsmith est réconforté et tout animé d'espoir, tandis que Colman est réduit au silence, sinon convaincu.
Le samedi, à dix heures et demie, avant que Lord Cathcart arrive, Sir Charles Davers a une séance.* Sir Charles est un honnête gentilhomme provincial, du Suffolk, et membre du Parlement pour Weymouth. C'est un ami et un voisin des Bunbury, et il a quantité de choses à dire sur les paris et les galanteries de Sir Charles et sur les gageures et les parties de Mr. Blake. Mais son plus intéressant sujet de conversation doit avoir été, je suppose, les terribles souffrances des pauvres gens aux environs de Bury St. Edmunds pendant la famine de l'année dernière, alors que la populace affamée arrêtait les chariots de blé et d'animaux abattus, et vendait de force, au prix qu'elle décidait, la farine, la viande et le charbon, menaçant de soulever une Jacquerie anglaise, jusqu'à ce que les seigneurs terriens et les fermiers se fussent unis pour les abattre ; Sir Charles Davers, avec d'autres loyaux gentilshommes, s'était avancé sur la place du marché de Bury St. Edmunds, à la tête de 800 tenanciers et serviteurs, prêts à écraser les émeutiers et à tirer dessus, si c'était nécessaire ; mais heureusement ce ne le fut pas.
Aucun client ne succède à Lord Cathcart ; Sir Joshua dîne chez lui, à cinq heures, comme d'habitude. A sept il sort pour aller prendre le thé et faire une partie de cartes (c'est souper qu'il faut entendre, probablement) chez Mr. Roffey, sur le compte de qui je ne sais rien sinon que Sir Joshua paraît l'avoir fréquenté beaucoup.
Le dimanche (après avoir conduit sa nièce à l'église, il faut l'espérer), il a une séance du Duc de Grafton, aujourd'hui Lord du Sceau Privé. Mais cette pratique de recevoir des clients le dimanche est déjà — bien que Johnson n'ait pas encore fait un devoir à Sir Joshua de l'abandonner — exceptionnelle, et ne s'exerce que pour les personnes qui ne peuvent guère disposer de leur temps, ou pour de très grands personnages qui plient le septième jour de la semaine à leurs convenances de la même manière que les six autres.
Il se trouve que c'est le dimanche des Dilettanti, et Sir Joshua manque rarement l'agréable dîner de la Société, à The Star and Garter (la taverne de XEtoile et la Jarretière), où il est sûr de trouver de vieux amis et des compagnons sympathiques. Il y peut discuter de bon vin et de tableaux avec Lord Mulgrave ou Mr. Bouverie ; s'incliner devant les éloges décernés par Lord Palmerston ou le Duc de Devonshire au dernier morceau antique apporté en Angleterre ; entendre le plus frais bon mot de Mr. Fitzpatrick ou de George Selwyn, et hausser les sourcils à la nouvelle que Lord Holland songe à
* Ce portrait est probablement celui qui est à Rushbrook, près de Bury St. Edmunds. Les mains ont été repeintes grossièrement.