PORTRAIT DU DR. BEATTIE
querelle analogue en 1772. Des douze envois de Sir Joshua, le plus fameux, quoiqu'il soit loin detre le meilleur, est 1' " Ugolin." Leslie fait à son propos ce commentaire : " L'Ugolin ne laisse rien à désirer, si ce n'est qu'il n'eût jamais été peint." Nous sommes tout à fait d'accord avec lui quant à la seconde moitié de ce jugement. Reynolds n'avait aucun des dons spéciaux requis pour réussir en une telle entreprise. Il ne savait point exprimer la tragédie avec des lignes et des couleurs. L'horreur humaine de l'histoire empoigne son esprit, mais au lieu de lui suggérer un équivalent pictural, elle excite simplement sa pensée à se figurer les faits tels que les a racontés Dante. Le tableau n'a ni dessin, ni enveloppe de couleur, ni clair-obscur fondant. Northcote dit que c'est un fruit du hasard. Reynolds avait peint la tête du comte Ugolin d'après White, le paveur, quelques années avant 1773. C'était une demi-nature, et le peintre n'avait aucune idée d'en faire rien de plus qu'un portrait idéal, lorsque, en un jour de malheur, la toile tomba sous les yeux de Burke ou de Goldsmith, "lequel immédiatement s'écria qu'elle le frappait comme étant la personne même, la physionomie et l'expression précises du Comte Ugolin, tel que Dante le décrit dans son Enfer." Sir Joshua fit agrandir sa toile et se mit à travailler sur cette idée. Northcote posa pour la figure du jeune homme qui se couvre le visage de la main. Combien d'Ugolins donnerions-nous pour la "Fille aux Fraises" ou le portrait de Mrs. Hartley!
L'importance de l'Exposition avait presque triplé dans ces cinq années, depuis 1769. Les numéros du catalogue s'étaient élevés de 136 à 385. Les recettes, cependant, ne s'étaient accrues que d'environ 30 pour cent. La durée de l'exhibition était toujours de la quatrième semaine d'avril a la dernière semaine de mai. Ce fut après la fermeture que Sir Joshua assista à la Revue navale. Quelques jours plus tard, il faisait un voyage à Oxford pour recevoir son grade de docteur. A cette occasion il visita Blenheim— où il offensa Leurs Grâces en se montrant en bottes, comme Tottenham— puis Nuneham Courtney, et Gregories. Peu après son retour à Londres, il commença le portrait du Dr. Beattie. Le récit que Beattie fait dans son journal du commencement de son amitié avec Sir Joshua est intéressant et pour les échappées qu'il ouvre sur la manière de vivre du Président et pour les étranges opinions qu'un homme intelligent pouvait, en ce temps-là, se former sur l'art :—
Dimanche, 15 (août) ... Sir Joshua insista pour nous faire rester jusqu'à demain, et manger un cuissot de venaison avec lui aujourd'hui, à sa maison de Richmond Hill.
En conséquence, à onze heures, Mrs. Beattie, Miss Reynolds, Mr. Baretti et Mr. Palmer partirent pour Richmond dans le carrosse de Sir Joshua. A midi, lui et moi, nous montâmes en chaise de poste, et en chemin nous rendîmes visite à l'évêque de Chester (le Dr. Markham), qui nous pressa très instamment de fixer un jour pour dîner avec lui. . . . Après avoir dîné à Richmond, nous revînmes tous à la ville vers huit heures. Pendant la journée j'eus une longue conversation avec Sir Joshua Reynolds sur des sujets de critique et de philosophie ; j'ai reconnu que c'était un homme, non seulement d'un goût excellent en peinture et en poésie, mais d'une vaste intelligence et d'un esprit vraiment philosophique. Ses notions sur la peinture ne sont pas du tout les mêmes que celles qu'entretiennent la généralité des peintres et d'autres personnes. Ce qu'il y a d'artificiel et de contracté dans les attitudes et dans les groupes, il n'en fait aucun cas ; c'est la vérité et la simplicité de la nature qu'il a l'ambition d'imiter ; et il possède, il faut l'avouer, l'art de les mélanger avec le goût le plus exquis, l'expression la plus animée. Il parle avec mépris de ceux qui font consister la grâce à se tenir droit, les pieds tournés en dehors, ou à s'affubler de la friperie du costume moderne. En vérité, quelque estime que nous fassions du coloris de ce grand artiste (que certaines gens critiquent), il est impossible de lui refuser l éloge d'être le plus grand maître de tous les âges en dessin.
Il poursuit en disant que le tableau de Garrick entre la Tragédie et la Comédie fut peint en une semaine. Si nous prenons le sens littéral des mots, la phrase que j'ai mise en italiques contient un jugement sur Sir Joshua aussi absurde qu'il est possible d'en imaginer ; mais l'idée de Beattie pourrait, néanmoins, être plus raisonnable qu'elle ne le paraît. Que Sir Joshua ait été un grand coloriste, c'est ce que nous-mêmes, qui ne connaissons sa couleur qu'après plus d'un siècle de dégradation, nous pouvons affirmer ; tandis que, en tant que maître du dessin, il est rarement correct ou cohérent. Mais si nous supposons que par dessin le philosophe écossais entend dessein, c'est-à-dire simplement une idée picturale, une idée comme celle que nous voyons exprimée dans la "Fille aux Fraises," ou "l'Age d'Innocence," ou la "Princesse Sophie Matilda," ou " Maître Bunbury," alors, quelque tranchante que soit l'assertion, je ne sache pas qu'on puisse y contredire. Pour mon compte, du moins, je ne vois pas de peintre dont l'invention soit restée si fraîche et si étonnante pendant si longtemps. Imaginez ce que serait Vélasquez s'il avait été capable de combiner la vive fantaisie d'un Reynolds avec son exécution sans rivale. Mariez, à l'autel de votre esprit, la technique d'un " Prosper " ou d'une "Infante Marguerite" avec un mouvement aussi joli que celui de "Mrs. Abington en Miss Hoyden," ou que celui de " Miss Bowles," et vous verrez la valeur inventive de Sir Joshua.