LES TROIS MONTGOMERY
Le Dr. Beattie eut sa première séance de pose le lundi, 16 août.* Il en rend compte en ces termes :
Déjeuné avec Sir Joshua Reynolds, qui a commencé aujourd'hui le tableau allégorique. J'ai posé cinq heures, et pendant ce temps il a fini ma tête et esquissé le reste de ma personne. La ressemblance est des plus frappantes, et l'exécution des plus magistrales. La figure est grandeur nature. Bien que j'aie posé cinq heures, je n'étais pas fatigué le moins du monde, car, en plaçant un grand miroir en face de mon visage, Sir Joshua Reynolds m'avait mis à même de voir chaque coup de son pinceau ; et je m'intéressai et divertis grandement à observer les progrès du travail, et la manière aisée et magistrale de l'artiste, qui diffère autant de celle de tous les autres peintres que j'ai vus à l'œuvre, que l'exécution de Giardini sur le violon diffère de celle d'un vulgaire ménétrier, f
Ce tableau provoqua chez Goldsmith un de ces éclats de bon sens qui sont si curieusement en contradiction avec sa réputation courante de causeur. Sir Joshua avait rempli l'arrière-plan du portrait de Beattie par un groupe allégorique suggérant que YEssai sur la Vérité du digne docteur avait mis en déroute Voltaire, tout au moins, sinon Gibbon et Hume avec lui. " Comment avez-vous pu," demanda Goldsmith, "rabaisser un génie aussi haut que Voltaire devant un écrivain aussi médiocre que Beattie? L'existence du Dr. Beattie et celle de son livre seront l'une et l'autre oubliées au bout de dix ans, mais votre peinture allégorique et la renommée de Voltaire vivront à jamais, pour votre honte et en châtiment de votre flatterie." Le tableau appartient aujourd'hui à Mr. Glennie, d'Aberdeen, de la famille de Beattie.
Le tableau des "Trois Dames" avait été commencé avant le portrait de Beattie. En juillet, Sir Joshua avait écrit une lettre à Mr. Luke Gardiner, qui lui avait fait la commande, pour expliquer le motif qu'il avait choisi :
La décoration d'une statue engaînée de l'Hymen avec des fleurs en festons. Cela emploie suffisamment les figures, et donne l'occasion d'introduire une variété d'attitudes gracieuses du genre historique. J'ai toutes les raisons du monde de faire mes efforts dans cette circonstance. . . en considérant les sujets que vous m'avez présentés, qui sont tels qu'il n'est pas probable que j'en rencontre jamais de semblables, si longtemps que je vive.
* Cette séance n'est pas enregistrée dans le carnet, probablement parce qu'elle ne fut convenue que la veille, en revenant de Richmond.
f II est curieux que Gainsborough fasse le même usage de Giardini comme exemple d'aisance et de complète maîtrise ; il compare le " coup d'archet " de Giardini à la conversation de Dunning. (Voy. mon Gainsborough, p. 9S.)
Il conclut par la déclaration ordinaire : " Ce sera le meilleur tableau que
j'aie jamais fait." Dans le catalogue de l'Académie, il porte ce titre: "Trois
Dames décorant une statue engaînée (a Terni) de l'Hymen." Celui qu'on lui a
donné h tort dans le catalogue de la Galerie Nationale : " Les trois Grâces
décorant une statue de l'Hymen," vient d'une confusion entre le titre de
Sir Joshua et le nom que les contemporains donnaient et aux modèles et
à la peinture. Les dames étaient les filles de Sir William Montgomery, de
Stanhope et Magbie Hill, Peebleshire, l'ascendant collatéral, si je peux
m'exprimer ainsi, du présent Sir Graham Montgomery, de Stanhope. On
les appelait "les Grâces écossaises," nom qui devait inévitablement être
transporté au tableau de Sir Joshua, pour aboutir à la sotte étiquette
officiellement sanctionnée aujourd'hui et aux critiques erronées auxquelles elle
a donné lieu. De toutes les compositions un peu compliquées de Sir
Joshua, ce groupe me paraît de beaucoup le plus heureux. Les "attitudes
historiques," comme il les appelle, sont pleines de grâce et de naturel
dans le mouvement, et se tiennent bien ensemble ; le dessin est partout de
fine qualité, chose très rare chez Reynolds lorsqu'il se risque au-delà d'une
seule figure ; et l'action est agencée de telle façon que l'unité essentielle est
atteinte — unité plus profonde que celle que la ligne peut donner. Dans son
tableau de la Famille Marlborough, il devait une fois de plus réussir à mettre
beaucoup de figures sur une seule toile sans tomber dans la confusion ; mais
je ne connais pas d'autre groupe où il soit parvenu, par la force organique
de la composition et du dessin, au niveau de création que nous constatons
dans les " Grâces écossaises."
Sir Joshua fut élu Maire de Plympton en septembre de cette année, et il eut du plaisir de cette "élévation," qui paraissait extraordinaire au frère de Northcote, Samuel. On dit qu'il désirait aussi être envoyé au Parlement par son bourg natal, qui avait été représenté par Sir Christopher Wren, près d'un siècle auparavant. Samuel Northcote écrit à James en date du 3 octobre :
.... Sir Joshua est allé à Mount Edgcumbe ce matin .... avec Mr. Mudge . . . Il parle de quitter Plymouth mardi matin, mais ceux qui savent un peu ce que c'est que la prestation de serment pour un maire pensent que cela ne peut pas se faire si tôt, car il y a beaucoup de besogne à abattre à la fois. Je vois que Sir Joshua, entre autres choses
MRS. HARDINGE
D'après le Mèzzo-tinto de T. Watson, fait sur le tableau en la possession du Marquis de Clanrikard