‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 57 sur 123 · EST PRÉSENTÉ À FANNY BURNEY · texte numérisé non relu

EST PRÉSENTÉ À FANNY BURNEY

Joshua le repeignit en partie après qu'il eut quitté Somerset House pour Blenheim. Les autres tableaux de cette année comptent parmi les succès de Sir Joshua, particulièrement le portrait à mi-corps du Dr. Markham, en robe. Pour la dignité simple combinée avec des mérites picturaux comme la largeur de l'exécution et la chaleur générale du ton et de la couleur, il tient son rang auprès de n'importe quel autre portrait peint par Reynolds. Parmi ses modèles de l'année figure Johnson,* qui écrit à Mrs. Thrale (15 octobre) : "J'ai posé deux fois devant Sir Joshua, et il semble aimer son œuvre. Il a un autre portrait en projet, où je dois être occupé à quelque chose; mais nous pourrons y penser à loisir;" et encore (31 octobre): "Sir Joshua a fini mon portrait, et il paraît plaire à tout le monde ; mais j'attendrai pour voir comment il vous plaît." Posèrent encore devant lui Edmund Malone, devenu alors un de ses intimes, Lord Lucan, les enfants Parker, Lady Beaumont, Lord Broome, Mrs. Payne Gallwey et son enfant, Lord Vaughan, Mr. Bampfylde et Mr. et Mrs. Huddesford. Huddesford était fils du Président de Trinity Collège, à Oxford, et ancien élève de Reynolds. Il s'était fait connaître comme une sorte de Peter Pindar, et il avait, cette même année, publié un poème sur la fièvre militariste du temps, appelé Wavley ; satire. Il était dédié à Sir Joshua, lequel — détail assez curieux — venait de finir son beau portrait de Lady Worsley dans cet uniforme de la Milice du Hants, qu'elle avait étalé au camp de Warley comme la livrée d'un mari qui devait peu après divorcer d'avec elle. En dehors de l'atelier, le principal événement de l'année pour Sir Joshua fut probablement la publication d'Bveliua et sa présentation à l'auteur. Le roman parut à la fin de janvier, mais ce ne fut qu'en septembre que Reynolds et ses deux nièces se rencontrèrent avec Miss Burney à Streatham. Le peintre avait lu le livre, sacrifiant une nuit de sommeil pour arriver à la fin, et il avait dit à Mrs. Thrale qu'il donnerait bien cinquante livres pour se trouver avec l'auteur, alors anonyme. L'importance qu'il avait aux yeux de la dame ressort de cette note qu'elle inscrit dans son journal : " Il (Sir Joshua) m'a parlé plusieurs fois, quoiqu'il n'ait point fait l'amoureux." Mrs. Thrale avait déjà donné à entendre à " la petite Burney " que Reynolds ferait un mari désirable. Ils furent

* J'ai dû abandonner la tentative de rattacher les divers portraits existant de Johnson par Sir Joshua aux mentions des carnets et du registre. A en juger par la peinture même, je dirais que le tableau de Streatham (celui qui est maintenant dans la Galerie Nationale) a été peint vers l'époque où nous sommes arrivés ; mais il semble qu'il n'y ait pas de doute que la date réelle ne soit 1772.

bientôt tous deux des amis intimes, et les allusions au peintre que nous récoltons dans le journal de la dame sont invariablement agréables. Cette même année, le 3 avril, Sir Joshua prenait part à un dîner (était-ce au Club?) où la conversation fut d'une qualité supérieure à l'ordinaire; Boswell l'a même rapportée en se surpassant.

Burke dit: "J'ai regardé ce fameux chien de marbre antique, à Mr. Jennings, estimé mille guinées et qu'on dit être le chien d'Alcibiade." Johnson : "Alors sa queue doit être rognée. C'était la marque du chien d'Alcibiade." " Mille guinées ! " s'écrie Burke. "Il n'y a pas d'animal, quel qu'il soit, dont la représentation vaille tant. A ce compte un chien mort vaudrait vraiment mieux qu'un lion en vie."

Johnson, au crédit duquel on met des vues si perverties sur l'art, répond :

" Monsieur, ce n'est pas la valeur de la chose, c'est la valeur de l'habileté mise à la faire, qui est estimée si haut. Tout ce qui élargit la sphère des pouvoirs de l'homme, tout ce qui montre à l'homme qu'il est capable de faire ce dont il se croyait incapable, est précieux. Le premier qui fit tenir une paille en équilibre sur son nez, Johnson, qui montait trois chevaux à la fois, bref, tous les hommes semblables ont mérité l'applaudissement du genre humain, non pas à cause de l'utilité de ce qu'ils ont fait, mais à cause de la dextérité qu'ils ont déployée."

Dans le passage suivant les rôles sont renversés ; c'est Burke qui met le doigt sur une vérité, partielle du moins, et Johnson, Boswell et Reynolds la contestent.

E. (Burke) : " On entend en ce moment des plaintes prodigieuses contre l'émigration. Je suis convaincu que l'émigration rend un pays plus populeux." J. (Reynolds): "Cela a bien l'air d'un paradoxe." Burke: "L'exportation des hommes, comme l'exportation de toutes les autres denrées, fait qu'il s'en produit davantage." Johnson : " Mais il y aurait plus de gens n'était l'émigration, pourvu qu'il y eût de la nourriture pour un plus grand nombre." Burke : "Non ; laissez quelques reproducteurs, et vous aurez plus de gens que s'il n'y avait pas d'émigration." Johnson : " Oui, mais, Monsieur, il est clair qu'il y aura plus de gens s'il y a plus de reproducteurs. Trente vaches en bonne pâture produiront plus de veaux que dix vaches, pourvu qu'elles aient de bons taureaux." Burke: "Il y a assez de taureaux en Irlande." Johnson (souriant) : " Je le croirais, Monsieur, à votre façon de raisonner."* .... Burke : "De l'expérience que j'ai eue — et j'en ai eu beaucoup — j'ai appris à

* Il est dommage que l'argument tiré de l'expérience du conservateur de gibier contemporain n'ait pas été de mise au temps de Burke.

MOTS DE JOHNSON m

penser mieux du genre humain." Johnson : " D'après mon expérience, à moi, j'ai trouvé les hommes pires dans les transactions commerciales, plus disposés à friponner, que je n'en avais l'idée ; mais plus disposés à se faire du bien les uns aux autres que je ne l'avais conçu." Reynolds : " Moins justes et plus bienfaisants."

Six jours plus tard, Sir Joshua avait un dîner et une réception chez lui. Les convives étaient Gibbon, Owen Cambridge, Bennet Langton, Allan Ramsay, Boswell et l'Evêque de St. Asaph. La conversation roula sur les classiques. Le compte-rendu de Boswell est saupoudré de Grec et de Latin aussi abondamment qu'un discours parlementaire il y a un siècle. La " riche assemblée " qui attendait les dîneurs dans le salon comprenait Garrick, le Dr. Percy, le Dr. Burney, Mrs. Cholmondeley, Miss Hannah More et Mr. Harris de Salisbury. Boswell " se mit dans un coin avec Johnson, Garrick et Harris ; " c'est pourquoi ce que nous savons de la soirée se limite à ce quatuor. Quinze jours plus tard, le 25 avril, Sir Joshua traitait de nouveau ; la compagnie comptait Johnson, Boswell, le Dr. Musgrave, l'éditeur $ Euripide, Leland, le fils de l'archéologue irlandais, Mrs. Cholmondeley, Miss Reynolds et d'autres dames. Une discussion s'éleva sur la question de savoir comment on doit répondre à un auteur qui demande votre opinion sérieuse sur son ouvrage, et votre avis s'il faut le publier ou non. Reynolds fait la bonne réponse :

" Il faut, en une telle occasion, avoir deux jugements : l'un sur la valeur réelle de l'ouvrage, l'autre sur ce qui peut plaire au goût général du temps."

La réponse de Johnson est un de nos documents sur le XVIIIe siècle.

" Mais on ne peut être sûr ni de l'un ni de l'autre ; c'est pourquoi je me ferais un grand scrupule de donner un vote préventif. Les deux comédies de Goldsmith furent d'abord refusées, la première par Garrick, la seconde par Colman, qu'on finit, grâce à beaucoup de sollicitation, que dis-je? à une sorte de violence, par amener à la monter. Son Vicaire de Wakefield, je ne croyais pas moi-même qu'il aurait grand succès. Il était écrit et vendu à un libraire avant son Voyagetir ; mais il fut publié après, tellement le libraire en attendait peu. S'il s'était vendu après le Voyageur, il en aurait peut-être tiré deux fois autant d'argent, bien que soixante guinées ne fussent pas un prix médiocre. Le libraire profita pour sa vente de la réputation que le Voyageur valut à Goldsmith, quoique Goldsmith n'en eût pas profité en vendant sa copie."

Dans le salon ils trouvent encore " un considérable accroissement de compagnie " et Johnson y expose son excellente règle à l'usage de l'homme qui

ii2 SIR JOSHUA REYNOLDS

parle de soi, de n'affirmer que des faits simples, de ceux qu'on peut vérifier pouce par pouce, comme avec un yard. Ce fut quelques jours plus tard, le 28 avril, qu'eut lieu le dîner avec Paoli, où Johnson brandit son gourdin contre Reynolds à propos de la question du vin.

" Boswell," dit Johnson, " est un combattant plus hardi que Sir Joshua ; il discute en faveur du vin sans l'aide du vin;* tandis qu'à Sir Joshua il faut cette aide." Reynolds : " Plaire aux personnes de sa compagnie est pourtant un puissant mobile." Johnson (qui, parce qu'il ne buvait que de l'eau, supposait que quiconque buvait du vin était gris) : " Je ne veux plus discuter avec vous, Monsieur. Vous êtes trop parti." Reynolds : " Je l'aurais cru, vraiment, Monsieur, si j'avais parlé comme vous venez de le faire." Johnson (se redressant, et, à ce que j'ai réellement cru, rougissant) : " Non, ne vous fâchez pas. Je n'avais pas l'intention de vous offenser."

Quatre jours après Sir Joshua donnait à dîner à une nombreuse compagnie, comprenant " Ursa Major" et son guide; il s'y trouvait "plusieurs personnes qui n'étaient aucunement de l'école johnsonnienne," ce qui eut pour résultat que le Docteur se tourna sur le pauvre Boswell et le déchira tellement qu'il lui fallut une semaine pour guérir ses blessures.

Mais il n'est pas nécessaire de chercher à avoir de seconde main l'idée que Reynolds se faisait de Johnson. Il a écrit deux dialogues imaginaires qui portraiturent le "grand Cham de la littérature" d'une manière tout aussi vivante que ses tableaux. Dans le plus court et le meilleur des deux l'antagoniste de Johnson est Reynolds lui-même, f

Reynolds. — [A part] Laissez-moi ; je le ferai parler.

J'ai pensé ce matin, Dr. Johnson, à une chose qui m'a rendu très perplexe ; c'est un sujet qui, j'ose le dire, a souvent traversé vos pensées, et quoique je n'y parvienne pas, j'ose dire que vous, vous vous êtes formé une opinion sur la matière.

Johnson. — Ta, ta, ta! Qu'est-ce que c'est que toutes ces circonlocutions préparatoires ? qu'est-ce que c'est que cette importante matière ?

* C'était durant son expérience de tcctotaler (celui qui s'abstient de liqueurs fermentées).

f Us furent d'abord imprimés privément par Lady Thomond, en 1816. Ils ont été publiés pour la première fois dans le Boswell de Croker (1835). Lady Thomond en envoya un exemplaire à Hannah More, qui dit dans sa lettre de remercîment : "Le cher Sir Joshua, même avec son inimitable pinceau, n'a jamais dessiné portraits plus intéressants, plus ressemblants : je les entends tous parler, je vois chaque action, chaque geste qui accompagnait chaque mot. J'entends les accents profonds et indignés de notre ami Johnson ; j'entends les périodes laborieuses de Gibbon, le naturel, facile, aimable, élégant langage, le sarcasme poli, adouci par une nature amène, de Sir Joshua." Cette lettre est datée du 15 mars 1820.

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