NYMPHE ET ENFANT JOUANT DU CHALUMEAU («VENUS
Sir Cuthbert Quitter, Bart.
R. — Eh bien, c'est une matière très importante. Le sujet à quoi j'ai pensé, c'est la Prédestination et le Libre Arbitre, deux choses que je ne peux pas concilier, quand ma vie en dépendrait ; dans mon opinion, Dr. Johnson, le libre arbitre et la prescience ne peuvent pas se concilier.
J. — Monsieur, ce qu'est votre opinion sur une telle question n'est pas d'une très grande conséquence.
R. — Mais je voulais seulement, Dr. Johnson, connaître votre opinion.
J. — Non, Monsieur, vous ne vouliez rien de pareil; vous vouliez seulement montrer à ces messieurs que vous n'êtes pas l'homme qu'ils vous croient être, mais que vous pensez à de hautes matières parfois, et que vous pouvez avoir le crédit de faire dire que vous avez soutenu une discussion avec Sam Johnson sur la prédestination et le libre arbitre — sujet d'une telle magnitude qu'il occupe l'attention du monde, qu'il inquiète la sagesse de l'homme depuis deux mille ans ; sujet sur lequel les anges déchus, qui ri avaient pas encore perdu tout leur originel éclat, se trouvent en d'errants labyrinthes perdus. Qu'un tel sujet puisse être discuté dans la légèreté des propos de table, c'est un degré d'absurdité qui dépasse ce qu'on peut bien concevoir.
R- — C'est comme vous le dites, assurément ; j'ai causé une fois avec notre ami Garrick sur ce sujet, mais je me rappelle que nous n'en avons rien pu tirer.
J. — O noble paire !
R. — Garrick était un gaillard habile, Dr. Johnson ; Garrick, à le prendre en bloc, était certainement un très grand homme.
J. — Garrick, Monsieur, peut être un grand homme dans votre opinion, que je sache, mais il ne l'était pas dans la mienne ; les petites choses sont grandes pour les petits hommes.
R. — Je vous ai entendu dire, Dr. Johnson ....
J. — Monsieur, vous ne m'avez jamais entendu dire que David Garrick était un grand homme ; vous pouvez m'avoir entendu dire que Garrick était un bon rediseur . . . des paroles d'autres hommes .... des paroles mises dans sa bouche par d'autres hommes ; cela ne fait qu'une lointaine ressemblance avec l'état de grand homme.
R. — Mais prenez Garrick en somme, tenez, au point de vue de la conversation ....
J. — Et bien, Monsieur, au point de vue de la conversation, je n'ai jamais découvert dans la conversation de David Garrick aucune énergie intellectuelle, aucune large envergure de pensée, aucune compréhension étendue de l'esprit, ni qu'il possédât aucune de ces facultés auxquelles on peut, avec quelque degré de propriété, appliquer l'épithète de grand.
R. — Mais encore ....
J. — Arrêtez, Monsieur, je n'ai pas fini. Il y a sûrement, dans le relâchement du discours familier, différentes sortes de grandeur ; tel homme peut être un grand marchand de tabac, tel autre peut être un grand peintre ; il peut pareillement être un grand mime. Maintenant, vous pouvez être l'un et Garrick l'autre, et n'être, ni l'un ni l'autre, des grands hommes.
R. — Mais, Dr. Johnson ....
n4 SIR JOSHUA REYNOLDS
J. Arrêtez, Monsieur ! J'ai souvent déploré le danger qu'il y a à se livrer à des
investigations et à des distinctions de caractère, devant des hommes qui n'ont pas la faculté de discernement.
R.— Mais Garrick, comme compagnon, je vous ai entendu dire — pas plus tard que mercredi dernier, à la table de Mrs. Thrale ....
J. Vous m'agacez, Monsieur. Quoi que vous puissiez m'avoir entendu dire, pas
plus tard que mercredi dernier, à la table de Mrs. Thrale, je vous déclare que je ne le dis pas maintenant ; d'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, vous pouvez ne m'avoir pas compris ; vous m'avez mal interprété, vous pouvez ne m'avoir pas entendu.
R. — Je suis très sûr que je vous ai entendu.
J. — D'ailleurs, d'ailleurs, Monsieur, d'ailleurs ... ne savez-vous pas . . . êtes-vous assez ignorant pour ne pas savoir . . . qu'il est de la dernière grossièreté de citer un homme contre lui-même?
R — Mais si vous différez de vous-même, et donnez aujourd'hui une opinion ....
J. — Finissez, Monsieur ; la compagnie, vous voyez, est fatiguée, de même que moi.
Le second dialogue montre Johnson sous son autre aspect. Gibbon a déprécié Garrick, et le Docteur, en prenant la défense de celui-ci, défend son propre bien.
Johnson — Non, Monsieur ; la renommée de Garrick était prodigieuse, non seulement en Angleterre, mais par toute l'Europe. Même en Russie, on m'a dit que son nom était passé en proverbe ; lorsque quelqu'un avait bien répété, on l'appelait un second Garrick.
Gibbon — Je pense qu'il avait tout à fait autant de réputation qu'il en méritait.
J. — Je ne prétends pas savoir, Monsieur, ce que vous pouvez vouloir dire en disant qu'il avait autant de réputation qu'il en méritait ; il en méritait beaucoup et il en avait beaucoup.
G. — Eh ! sûrement, Dr. Johnson, son mérite était dans les petites choses, uniquement ; il n'avait aucune des qualités qui font le vrai grand homme.
J. — Monsieur, je ne comprends pas davantage ce que vous pouvez vouloir dire, quand vous parlez des qualités qui font le grand homme ; c'est un terme vague. Garrick n'est point un homme ordinaire ; un homme au-dessus de la taille ordinaire des hommes peut sûrement, sans aucune grande impropriété, être appelé grand. A mon avis il a très raisonnablement vérifié la prophétie qu'il me rappelait un jour que j'avais faite à sa mère, lorsqu'elle me demandait comment le petit David allait à l'école, et que je lui dis qu'il en viendrait à être pendu, ou à être un grand homme. Non, Monsieur ; il est indubitablement vrai que les mêmes qualités, unies à la vertu ou au vice, font un héros ou un coquin, un grand général ou un bandit. Or, Garrick, nous en sommes sûrs, n'a jamais été pendu, et pour ce qui est d'être un grand homme il vous faut prendre l'homme tout entier, dans son ensemble. Il faut considérer en combien de choses Garrick excellait, en quoi tout homme désire exceller ; mettant de
côté son excellence comme acteur, où l'on reconnaît qu'il est sans rival, comme homme, comme poète, comme compagnon de table, vous ne lui trouverez que peu d'égaux, et aucun supérieur. Comme homme, il était bon, amical, bienveillant et généreux.
G. — La générosité de Garrick, je n'en ai jamais entendu parler. J'avais compris que son caractère était justement le contraire, et qu'il passait pour aimer l'argent.
J. — Qu'il aimât l'argent, personne n'y contredira. Oui ne l'aime? Mais si vous entendez par aimer l'argent, qu'il était parcimonieux à l'excès, Monsieur, vous avez été mal informé. Pour Foote et des drôles semblables, qui ont répandu ce bruit, pour de pareils paniers percés, la prudence est de la mesquinerie et l'économie de l'avarice. Que Garrick, en sa première jeunesse, ait été élevé dans des habitudes de stricte économie, je le crois ; et que ces habitudes fussent nécessaires, je le lui ai entendu dire à lui-même ; supposer que Garrick ait pu, sans y prendre garde, agir d'après cette habitude et être regardant pour de petites choses, cela n'a rien qui puisse étonner ; mais qu'on se rappelle en même temps que, s'il était frugal par habitude, il était libéral par principe ; que, lorsqu'il agissait avec réflexion, il faisait ce que sa fortune le mettait à même de faire et ce qu'on attendait de cette fortune. Je ne me rappelle qu'un seul exemple de la parcimonie de David, lorsqu'il empêcha Mrs. Woffington de remplir la théière ; c'était déjà, disait-il, rouge comme du sang ; et cet exemple est douteux et il est arrivé il y a bien des années en çà. Dans la dernière partie de sa vie, je n'ai remarqué aucune parcimonie blâmable chez David ; sa table était élégante et même magnifique ; sa maison, à la ville comme aux champs, son équipage, et, je pense, toutes ses habitudes de vie étaient ce qu'on pouvait attendre d'un homme qui avait acquis de grandes richesses. Touchant sa générosité, que vous semblez mettre en question, je dirai seulement qu'il n'y a pas d'homme à qui je me serais adressé, avec plus de confiance de succès, pour un prêt de deux cents livres destiné à secourir un ami commun, et cela avec très peu, ou même point du tout de probabilité d'être jamais remboursé.
G. — Vous alliez dire quelque chose de lui comme écrivain. Vous ne le mettez pas très haut comme poète ?
J. — Monsieur, on peut être un poète estimable sans être un Homère, de même qu'on peut être un bon acteur sans être un Garrick. Dans les genres légers de la poésie, dans les accessoires du drame, il était, sinon le premier, tout à fait dans la première catégorie. Il avait une promptitude et une facilité, une dextérité d'esprit, qui paraissait extraordinaire même aux hommes d'expérience, à ceux qui ne sont pas susceptibles de s'émerveiller par ignorance. Écrire des prologues, des épilogues et des épigrammes, il considérait cela, disait-il, comme son métier, et il était, ce qu'un homme doit être, toujours et en tout temps prêt pour son métier. Il lui fallait deux heures pour un prologue ou un épilogue, et cinq minutes pour une épigramme. Un jour, à la table de Burke, la société proposa un sujet, et Garrick termina son épigramme dans les délais ; on répéta l'expérience dans le jardin, avec le même succès.
G. — Garrick avait une certaine pétulance d'esprit, à coup sûr ; il était vif et gai en compagnie, et à l'aide de sa mimique et de ses histoires il s'y rendait agréable ; mais ici tout le monde donnait la supériorité à Foote, et Garrick lui-même semble avoir senti
n6 SIR JOSHUA REYNOLDS
que son génie était mis en échec par les talents supérieurs de Foote. On a souvent remarqué que Garrick n'osa jamais entrer en compétition avec lui, mais qu'il se contentait de jouer un rôle secondaire pour faire ressortir Foote-
J. — QUe cette conduite de Garrick ait pu être interprétée par les esprits grossiers de Foote et de ses amis comme une crainte de se mesurer avec lui, je n'ai pas de peine à me l'imaginer. Mais cette conduite est une preuve de la supériorité réelle de Garrick sur Foote ; il dédaignait d'entrer en compétition avec un tel personnage, et il faisait de lui le bouffon de la compagnie — ou, comme vous le dites, il le faisait ressortir. Et que ressortait-il à la fin que de grossières plaisanteries et une gaieté vulgaire, de l'indécence et de l'impiété, un récit d'événements que, du premier coup d'œil, on reconnaissait impossibles, des caractères grossièrement conçus et grossièrement représentés ? Foote n'était pas même un mime ; il sortait de sa personnalité, il est vrai, mais sans entrer dans celle d'un autre ; Garrick le surpassait même en cela, qui était pourtant considéré comme le plus grand talent de Foote. Garrick, outre son imitation exacte de la voix et de la gesticulation de son original, à un degré de raffinement dont Foote n'avait pas l'idée, exhibait l'esprit même et la manière de penser de la personne imitée. En outre, Garrick contenait ses talents dans les limites de la décence ; il avait une réputation à conserver, Foote n'en avait pas. Par la bouffonnerie et la gaieté effrontée de Foote, amitié particulière, décence publique et tout ce qui est estimable parmi les hommes était foulé aux pieds. Nous savons tous la différence d'accueil que leur faisait le monde. Personne, quelque haut qu'il fût par le rang ou dans la littérature, qui ne fût fier de connaître Garrick et heureux de l'avoir à sa table ; personne ne considéra ni ne traita jamais Garrick comme un comédien ; on peut dire qu'il était sorti de son rang pour monter à un rang plus haut, et en s'élevant il élevait le niveau de sa profession. A table sa faculté d'exciter le rire était sans rivale ; il était animé, amusant, vif à discerner le côté ridicule de la vie et aussi prompt à le représenter ; et dans les questions plus graves, il y avait peu de sujets auxquels il ne pût prendre part. C'est une injure au caractère de Garrick que de le nommer d'une haleine avec Foote. Que Foote fût admis quelquefois dans la bonne compagnie (je veux faire à l'individu tout le crédit possible), je l'accorde ; mais alors c'était simplement pour jouer des farces ; la gaieté de Foote était d'un bouffon, et celle de Garrick d'un gentleman.
G. — On m'a dit, au contraire, que Garrick en compagnie n'avait pas les manières aisées d'un gentleman.
J. — Je ne sais pas ce qu'on peut vous avoir dit, ni l'idée que vous pouvez avoir des manières des gentlemen ; Garrick n'avait aucune vulgarité dans ses manières ; il est vrai que Garrick n'avait pas l'air dégagé d'un fat et qu'il n'affectait pas une indifférence de commande pour ce qui se passait ; il n'allait pas indolemment de la table à la fenêtre, et de la fenêtre à la cheminée ; pendant que vous lui adressiez la parole, il ne se détournait pas de vous pour causer à votre voisin, ni ne donnait aucune marque d'être fatigué de sa compagnie ; si ce sont là les manières qui réalisent votre idée d'un beau gentleman, Garrick ne les avait certainement pas.
G. — Je veux dire que Garrick était plus intimidé par la présence des grands et
LA VICOMTESSE CROSBIE
Sir Charles Tennant, Baronet
LES "DIALOGUES" n7
plus obséquieux devant les personnes de qualité que Foote, qui se considérait comme leur égal et les traitait avec la même familiarité qu'ils se traitent entre eux.
J.— Oui, c'est ce qu'il faisait, et qu'est-ce que le gaillard y a gagné? La
grossièreté de son esprit l'empêchait de voir qu'ils souffraient cette familiarité simplement
comme ils auraient joué avec un chien ; il ne s'avançait pas en affectant d'appeler des
pairs par leur petit nom ; le sot s'imaginait que les abaisser c'était s'élever lui-même
à leur niveau; cette affectation de familiarité avec les grands, cette puérile ambition
d'une élévation momentanée obtenue par l'oubli de ces cérémonies que la coutume a
établies comme des barrières entre une classe de la société et l'autre, ne faisait que
montrer sa sottise et sa bassesse; il ne voyait pas qu'en empiétant sur la dignité des
autres, il se mettait en leur pouvoir, soit pour être repoussé indignement et sans recours,
soit pour être supporté par clémence et condescendance. Garrick, en rendant au rang-
le respect qui lui est dû, se respectait lui-même ; ce qu'il donnait lui était rendu, et ce
qu'on lui rendait il le gardait pour toujours ; son avancement se faisait sur un terrain
solide ; il était avoué en public aussi bien que respecté en particulier ; et de même que
personne ne fut jamais plus courtisé et mieux reçu du public, de même personne ne fut
jamais moins gâté par sa flatterie. Garrick continua d'avancer jusqu'au bout, jusqu' à
ce qu'il eût acquis tous les avantages qu'une haute naissance ou les titres peuvent
procurer, excepté le pas pour entrer dans une salle ; mais lorsqu'il y était, il était traité
avec autant d'attention que le premier personnage de la table. Il est au crédit de
Garrick de n'avoir jamais élevé aucune prétention à cette distinction ; on la lui accordait
aussi volontairement que si c'eût été son droit de naissance. En ceci, je le confesse, je
regardais David avec un certain degré d'envie, non pas tant pour le respect qu'on lui
rendait que pour la manière dont il l'avait acquis ; ce qui lui tomba dans le giron sans
qu'il l'eût cherché, j'ai été forcé de le réclamer. J'ai commencé mon chemin dans le
monde en luttant. Il y avait quelque chose en moi qui invitait à l'insulte, ou du moins
qui disposait au manque d'égards, et j'étais également disposé à repousser l'insulte et à
réclamer l'attention ; et je crains d'être trop demeuré dans cette disposition, maintenant
qu'elle n'est plus nécessaire ; je reçois à présent autant de marques d'estime que j'ai le
droit d'en attendre. Je ne suis pas de ceux qui se plaignent qu'on néglige le
mérite.
G. — Vos prétentions, à vous, Dr. Johnson, personne ne les disputera; je ne puis mettre Garrick sur le même pied ; votre réputation continuera d'augmenter après votre mort, lorsque Garrick sera totalement oublié ; vous serez à jamais considéré comme un classique ....
J. — Assez, Monsieur, assez ! Il plairait mieux à la compagnie de nous voir quereller que faire assaut de compliments.
G. — Mais il vous faut accorder, Dr. Johnson, que Garrick était trop l'esclave de la renommée, ou plutôt de la mesquine ambition de vivre avec les grands, ayant une peur terrible de ne pas se faire assez valoir, même auprès d'eux ; par quoi il s'interdisait beaucoup de rapports agréables. Employer tant d'attention et tant de politique à de si petites choses implique, je crois, un petit esprit. Son ami Colman
n8 SIR JOSHUA REYNOLDS
a remarqué qu'il n'allait jamais dans une réunion sans un plan pour en sortir ; à toute minute on le demandait dehors, et il restait, ou partait, ou revenait, selon qu'il y avait, ou qu'il n'y avait pas pour lui chance de briller.
J. — Touchant cette mesquine ambition, comme vous l'appelez, de vivre avec les grands, ce qui était l'orgueil de Pope et ce qui est le désir de tout homme ne peut être un sujet de reproche pour Garrick ; celui qui dit qu'il méprise cela, sait qu'il ment. Que Garrick ménageât sa renommée, la renommée qu'il avait justement acquise, au théâtre et à table, on ne le nie pas ; mais où est le mal, dans l'un ou l'autre endroit, d'avoir laissé aussi peu qu'il le pouvait au hasard? En outre, Monsieur, considérez ce que vous avez dit ; vous niez d'abord les prétentions de Garrick à la renommée, et vous l'accusez ensuite d'une attention trop grande à conserver ce qu'il ne posséda jamais.
G. — Je ne comprends pas ....
J. — Monsieur, je ne peux rien à cela.
G. — Bien, mais, Dr. Johnson, vous ne le justifierez pas, en outre de son attention à sa renommée, de son désir désordonné de s'exhiber à de nouvelles personnes, comme une coquette qui cherche toujours de nouvelles conquêtes, en négligeant totalement ses anciens amis et admirateurs :
Il renvoyait ses amis comme un chasseur sa meute,
toujours en quête de nouveau gibier.
J. — Lorsque vous avez cité le vers de Goldsmith, vous auriez dû, en toute honnêteté, donner ce qui suit :
Il savait qu'il pouvait, quand il voudrait, les rappeler d'un coup de sifflet ;
ce qui implique, du moins, qu'il possédait un pouvoir sur l'esprit des autres hommes approchant de la fascination. Mais considérez, Monsieur, ce qu'il y a à faire ; voici un homme que tous les autres désirent connaître. Garrick ne pouvait pas les recevoir et les cultiver tous en proportion de la notion que chacun avait de sa propre valeur — nous sommes tous assez aptes à nous considérer comme possédant des droits à être excepté de la foule commune. En outre, Monsieur, je ne vois pas pourquoi on lui imputerait à crime ce que nous sentons et pratiquons tous si irrésistiblement ; tous nous faisons un effort plus grand en présence de nouveaux personnages que devant nos vieilles connaissances. Il est indubitablement vrai que Garrick partageait ses attentions entre tant de gens qu'il n'en restait qu'une petite part pour chacun ; comme l'eau qui s'épand et se dissipe en rosée, il n'y en avait pas une quantité réunie suffisante pour apaiser la soif de personne ; mais c'est un état de choses inévitable ; Garrick, pas plus qu'aucun autre, ne pouvait unir des choses qui sont, par nature, incompatibles.
G. — Mais Garrick, de cette façon, n'était pas seulement en dehors de toute amitié réelle ; on l'accusait encore d'agir envers ceux qu'il appelait ses amis comme un homme faux et double.
J. — Monsieur, cela n'est pas vrai ; son caractère à cet égard a été mal compris ;
Garrick était, à coup sûr, très prompt à promettre ; mais il avait l'intention, au moment où il faisait la promesse, de l'accomplir ; il n'avait nulle intention de tromperie ; sa politesse ou sa bonté naturelle, appelez cela comme vous voudrez, le rendait mal disposé à refuser ; il manquait du courage de dire : " Non," même à des demandes déraisonnables. Ce fut la grande erreur de sa vie ; en soulevant des espérances qu'il ne satisfaisait pas, que peut-être il ne pouvait pas satisfaire, il se fit maint ennemi ; en même temps, il faut se souvenir que cette erreur procédait de la même cause qui produisait un grand nombre de ses vertus. Des amitiés trop soudainement formées dans la chaleur du tempérament, et trop violentes pour durer, finirent, comme il était probable, par des déceptions ; ses amis devinrent ses ennemis ; ceux-ci, qui avaient été réchauffés dans son sein, connaissaient bien sa sensibilité aux reproches, et avaient soin de lui fournir amplement les potions amères qu'ils étaient capables d'administrer ; il aurait dû mépriser leurs efforts impuissants, mais il les ressentait, et il n'affectait pas d être insensible.
G. — Et cette sensibilité probablement abrégea sa vie.
J. — Non, Monsieur ; il est mort d'une maladie dont vous ou tout autre pouvez mourir, sans être tué par trop de sensibilité.
G. — Mais vous accorderez, cependant, que c'est cette sensibilité, cette délicatesse de sentiments, qui a fait de lui le grand acteur qu'il était.
J. — Tout cela est du jargon, bon pour les souillons de cuisine et les femmes de chambre ; le métier de Garrick était de représenter la passion, non de la sentir. Demandez à Reynolds s'il sentait le malheur du Comte Ugolin quand il le dessinait.
G. — Mais sûrement il sent la passion au moment où il la représente?
J. — A peu près autant que Polichinelle. Que Garrick donnât lui-même dans cette friperie de sentiments, je peux facilement le croire ; mais il savait en même temps qu'il mentait. Il pouvait, autant que je sache, croire qu'il était bien d'avoir ce que les sots s'imaginaient qu'il devait avoir, mais il est renversant que quelqu'un soit assez ignorant pour croire qu'un acteur risquerait sa réputation en s'en remettant aux sentiments qu'excitera en lui, devant deux cents personnes, la répétition de certains mots qu'il a déjà répétés deux cents fois dans ce que les acteurs appellent leur étude. Non, Monsieur, Garrick ne laissait rien au hasard. Chaque geste, chaque expression de physionomie, chaque variation de la voix était réglée dans son cabinet avant qu'il mît le pied sur la scène.
Les titres de Reynolds au talent littéraire reposent sur ces deux "jeux d'esprit" avec plus de sécurité que sur ses Discours. Ils sont nerveux et vont au but d'une manière que ses écrits plus prétentieux n'atteignent point ; et même si les idées en sont entièrement à Johnson, ce qui n'est nullement aussi certain que Leslie semble le penser, c'est à Sir Joshua que revient l'éloge mérité par la vivacité avec laquelle elles sont exprimées.
Cette année fut celle de la mort de Garrick. Il mourut le 20 janvier,
I2o SIR JOSHUA REYNOLDS
laissant la grosse fortune, pour son temps et sa profession, de 140,000 livres sterling. Cinq jours plus tard il était suivi par le vieux maître de Sir Joshua, Thomas Hudson. Reynolds et Hudson avaient maintenu leur amitié jusqu'à la fin, malgré la petite difficulté qui avait amené la rupture de leurs relations de maître à élève. Hudson avait depuis longtemps abandonné la peinture, et il satisfaisait ses instincts artistiques, pendant ses dernières années, en ajoutant à la belle collection de dessins par les "vieux maîtres," qu'il avait héritée de son beau-père Jonathan Richardson. Cette amitié ininterrompue entre les deux peintres leur fait honneur à tous deux. Un petit esprit, à la place de Hudson, aurait eu de la rancune d'être complètement éclipsé par son élève, et, d'un autre côté, il faut que Sir Joshua ait compris, du moins, les mouvements d'une âme généreuse, sans quoi la conscience de son triomphe l'aurait tenu à l'écart de l'homme aux dépens duquel il était surtout gagné. Une autre mort, qui advint cette même année, est celle du Dr. Armstrong, le poète médecin, qui faisait partie du cercle de Sir Joshua depuis l'arrivée du peintre à Londres.
A l'Exposition de cette année Reynolds envoya son tableau de la Nativité* et ses trois figures de la Foi, l'Espérance et la Charité.f pour la fenêtre de la Chapelle de New Collège; les portraits en pied de Lady Louisa Manners,]: de Lady Crosbie, § et d'une jeune personne; un groupe, jusqu'aux genoux, d'une Dame avec un Enfant ; Andrew Stuart II et le " Portrait d'un Gentleman."
A en juger d'après l'esquisse de Somerley, la gravure et la verrière de New Collège, la Nativité était une des plus heureuses tentatives de grande composition faites par Sir Joshua. Elle devait cependant manquer fâcheusement de sincérité et de cette sorte d'imagination qui rend l'artiste capable de combiner les émotions probables des personnes dont il tente la restauration, avec les sentiments que le temps, la foi et les souvenirs ont implantés dans ceux à qui il s'adresse. Les figures isolées des vertus sont beaucoup mieux. Là, vraiment, Sir Joshua atteint son plus haut niveau comme dessinateur. Ce devait d'abord être des cartons, dans le sens ordinaire du mot,
* Brûlé au Château de Bel voir, 1816. Il y en a une esquisse à Somerley.
\ A Somerley, dans la collection du Comte de Normanton.
\ Plus tard Comtesse de Dysart. Le tableau est aujourd'hui dans la collection de Lord Iveagh.
§ Collection de Sir Charles Tennant, baronet.
[| Un " écrivain " (avoué) écossais, engagé dans l'affaire célèbre de la filiation Douglas.
SIR JOSHUA REYNOLDS, Président de l'Académie royale
L'Académie Royale