SES VOYAGES EN
influences extérieures. Je ne vois pas pourquoi l'explication la plus généreuse ne serait pas la vraie, à savoir que les gens se précipitaient là où il y avait à voir de la peinture comme celle de Gainsborough et de Sir Joshua, et créaient une mode mal facile à tuer.
Cette année 1780 fut une des plus actives de la dernière partie de la vie de Sir Joshua. Il eut de nombreux clients. On trouve parmi eux Sir W. Molesworth, Sir W. James, Lady Laura Waldegrave, Lady Gertrude Fitzpatrick, Lady Cornewall, Mrs. Eckersal, Mrs. Harcourt, la Duchesse de Rutland, Mrs. Musters, Henry Dundas, Strahan l'imprimeur, Miss Ingram et le toujours vert Général Oglethorpe, qui s'était battu sous Marlborough et Eugène, avait fondé le Savannah et tiré la bécasse dans Conduit Street.* Lord Richard Cavendish posa en juin pour le beau portrait qui a le désert égyptien comme arrière-plan et que John Raphaël Smith a si bien gravé.f Parmi les amis, compagnons et hôtes de Sir Joshua au cours de cette année, les plus fréquents sont Burke et Dunning ; le plus nouveau est la Princesse Dashkow, amie de l'Impératrice Catherine et future Présidente de l'Académie de St. Pétersbourg. La Princesse avait pris pour sa visite à Londres un moment émouvant, car les émeutes connues sous le nom de Gordon Riots eurent lieu en juin, et elle était, avec quelques-uns de ses compatriotes de l'Ambassade Russe, singulièrement bien informée quant à certaines des intentions des émeutiers. Elle ne figure pas parmi les clients de Sir Joshua ; mais pendant qu'elle était en Irlande, elle avait vu la fameuse revue des Volontaires dans Collège Green, à Dublin, et elle avait autorisé Wheatley à introduire son portrait parmi les spectateurs. % Pendant le mois des troubles Reynolds fut plus d'une fois son convive. A l'automne, Sir Joshua fit un autre voyage dans le Devonshire, où il fut reçu à Spitchwick, maison de Dunning, dans les environs de Dartmoor, ainsi qu'à Saltram, à Port Eliot, à Mount Edgcumbe et autres lieux où sa présence n'était pas une nouveauté. Il resta absent un mois, du 24 août au 22 septembre. § Son retour à Londres fut probablement déterminé par le fait que la session d'hiver des Ecoles de l'Académie devait s'ouvrir dans son nouveau domicile à Somerset House le 16 octobre, et que le Président avait à préparer un discours pour cette occasion. C'est aussi à cette année qu'appar-
* Table Talk of Samuel Rogers. f Ce tableau appartient au Duc de Devonshire.
% Ce tableau est dans la Galerie Nationale d'Irlande. § Le carnet de 1780 donne en entier son itinéraire.
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tient une lettre, imprimée par Tom Taylor, dans laquelle Reynolds donne des conseils à Nicolas Pocock, le jeune peintre de marine, qui avait envoyé trop tard un tableau à l'Exposition. Cette lettre est curieuse :
Cher Monsieur, — Votre tableau est arrivé trop tard pour l'exposition. Il est beaucoup au-delà de ce que j'attendais d'un premier essai à l'huile ; toutes les parties séparément sont extrêmement bien peintes, mais il manque de l'harmonie dans l'ensemble ; il n'y a pas de liaison entre les nuages, la mer et les voiles. Quoique la mer paraisse quelquefois aussi verte que vous l'avez peinte, c'est pourtant un choix très défavorable à l'art ; il me semble absolument nécessaire, afin de produire l'harmonie et que le tableau paraisse être peint, comme on dit, d'une seule palette, que ces trois grands objets de la peinture de marine soient de la même couleur, comme c'était la pratique de Vandervelt ; et il semble avoir été conduit à cette manière de faire par la nécessité. Quelle que soit la couleur qui domine dans un tableau, cette couleur doit être introduite dans les autres parties ; mais la couleur verte, telle que vous l'avez donnée à la mer, ne peut pas faire partie du ciel. Je crois que la vérité est que, bien que la mer puisse paraître verte quand on la regarde d'en haut et qu'elle est très près, à la distance où vos navires sont supposés être, elle prend la couleur du ciel.
Je vous recommanderais, par-dessus toutes choses, de peindre d'après Nature, au lieu de dessiner ; de porter votre palette et votre pinceau au bord de l'eau. C'était la pratique de Vernet, que j'ai connu à Rome ; il m'y montra ses études de couleurs, qui me frappèrent beaucoup par cette vérité qu'ont seules les œuvres produites lorsque l'impression de la Nature est encore chaude. En ce temps il était un maître parfait du caractère de l'eau, si je peux me servir de cette expression ; il n'est plus aujourd'hui qu'un pur maniériste, et il ne faut plus le recommander à l'imitation, à moins que vous ne vouliez l'imiter en unissant le paysage à la marine, ce qui fait certainement une composition plus agréable que l'une ou l'autre isolément.
Il est difficile de comprendre comment Reynolds pouvait espérer faire aucun bien avec de tels conseils, à moins pourtant qu'il ne fût convaincu que Pocock ne ferait jamais un artiste, et qu'en conséquence il ne lui suggérât simplement une méthode pour produire de spécieuses imitations de peintures.
A l'Exposition de 1781 Sir Joshua envoya quatorze tableaux: le Dr. Burney,* Mr. Thoroton, l'ami et agent bien connu du Duc de Rutland ; f Maître Bunbury ; ;j: Lord Richard Cavendish ; § les trois Ladies Waldegrave ; || la Duchesse de Rutland ; f la Comtesse de Salisbury ; ** Enfants du Duc de
* En Amérique (collection Hearn, New York) ; une très bonne répétition se trouve dans la Galerie de l'Université, à Oxford. f Brûlé à Belvoir ?.
X A Barton. § Appartient au Duc de Devonshire. || Collection de Mrs. Thwaites.
1T Brûlé dans l'incendie de Belvoir. ** A Hatfield.
LES «LADIES WALDEGRAVE" 127
Rutland ; * un Enfant endormi ; f un Enfant écoutant; " Thaïs ";{. "la Tempérance "; § "la Fortitude " et la "Mort de Didon." || C'est une liste superbe, et on peut bien envier ceux qui virent quatorze toiles semblables dans toute leur gloire. La plus heureuse de toutes comme invention est, sans doute, le groupe des Ladies Waldegrave, qu'on peut peut-être appeler le plus fameux des tableaux de Sir Joshua. Comme conception, le peintre s'y montre à son plus haut degré de perfection, et on peut le mettre au même rang que les trois Montgomery de la Galerie Nationale. Mais comme exécution, il donne prise à la critique. Le peintre s'est entièrement confié à son dessin et à la beauté de ses modèles, et a permis à sa brosse un peu de laisseraller. Le résultat en est un certain vide, de sorte qu'il est nécessaire de se tenir à une bonne distance de la toile si l'on veut sentir que le tableau mérite sa réputation. Il est difficile de deviner ce que Walpole avait dans l'esprit lorsqu'il disait que la serrure et la clef de la table à ouvrage sont " finies comme par un peintre de fleurs hollandais." Tom Taylor appelle la " Mort de Didon " " le plus beau tableau idéal de Sir Joshua compris dans la collection Royale." C'est un jugement qu'il est impossible d'accepter lorsqu'on se rappelle que le "Cimon et Iphigénie " est suspendu à la même muraille. Mais le tableau de " Didon " est certainement au nombre des essais les plus heureux de Reynolds pour justifier ses théories personnelles sur le grand style. Il est dommage que Sir Joshua n'ait pas pu s'assimiler les théories de Lessing avant de terminer ses " idéalités." % S'il avait lu les quatre premiers chapitres du Laocoon, il ne nous aurait jamais, je crois, affligés de la figure de la sœur carthaginoise, suspendue au-dessus de la Reine moribonde comme un oiseau monstrueux, et produisant exactement les sentiments de gêne, d'irritation et de batlws contre lesquels le premier argument de Lessing est
* Lord Granby et Lady Elizabeth Manners, avec deux chiens. Le tableau est au château de Belvoir. f A Packington Hall (Comte d'Aylesford).
+ Portrait d'Emily Pott, autrement dite Bertie, courtisane fameuse, en relation à cette époque avec Charles Greville. Walpole et d'autres contemporains reprochent à Reynolds la musculature des membres de Miss Pott, comme s'il les avait faits en même temps que peints ! Le tableau est à Waddesdon.
§ Pour la verrière de New Collège ; aujourd'hui dans la collection de Lord Normanton.
Il Au Palais de Buckingham.
1T A ne considérer que les dates, il l'aurait pu, car le Laocoon fut publié en 1766, quatorze ans avant que le tableau de " Didon " fût peint. Mais nous n'avons aucune raison de croire que Reynolds sût l'allemand, et c'est en 1836 seulement que le fameux traité fut pour la première fois publié en anglais.
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dirigé. Les Grecs, dans les rares occasions où ils ont traité l'émotion en action, choisissaient le moment où cette émotion n'a pas encore atteint son point culminant, lorsque le spectateur peut encore devancer et justifier l'insuffisance inévitable de l'art, en mettant l'instant suprême au-delà de celui que représente l'artiste. Reynolds fut assez mal avisé pour s'en prendre à cet instant suprême même. Il choisit le moment de la mort de la Reine et de la plus profonde consternation de sa sœur, le moment même où les émotions excités dans l'esprit du spectateur devaient dépasser l'image qui frappe ses yeux et ramener désastreusement les faits au-dessous de l'imagination qu'il peut s'en faire. Sir Joshua excellait à profiter du moindre avis ; s'il avait connu son Lessing, il aurait mieux choisi le moment, et laissé son drame incomplet.
A la fin de l'été de 1781, Sir Joshua fit un voyage de deux mois sur le Continent. Parti de Margate le 26 juillet, en compagnie de son ami Metcalf, il visita Bruges, Gand et Bruxelles la première semaine, et se dirigea sur Malines et Anvers. A Anvers il vit 1' " Enlèvement des Sabines " de Rubens, qui était alors à vendre pour 24,000 florins.* Il quitta Anvers le 9 août, pour aller, par Dort et " Rotirdam," à. la Haye, où il passa six jours. Le 17, il se rendit à Amsterdam, voyant en chemin "trois ou quatre tableaux de F. Hais " à Haarlem. Au bout d'une semaine à Amsterdam, qu'il passa à voir des tableaux et à dîner dehors, il partit pour Dusseldorf, par " Utrik," Nimègue et Clèves. Il donna cinq jours à Dusseldorf, dont le musée contenait alors la plupart des beaux tableaux qui sont aujourd'hui dans la galerie de Munich, puis un jour à Cologne et un autre à Aix-la-Chapelle. Deux jours à Spa, un à Liège, dîner à Louvain, et il est de retour à Bruxelles le 7 septembre. Après un séjour d'une semaine dans la capitale de la Belgique, il revient à Londres par la même route qu'il avait suivie en allant, et arrive chez lui le 16 septembre.
Pendant ce voyage Sir Joshua prit de copieuses notes sur les tableaux vus, apparemment avec l'intention de les publier, puisqu'il laissa parmi ses papiers un fragment de dédicace à son ami et compagnon, Philip Metcalf. Edmund Malone a publié le tout après sa mort, dans la première édition des Discours. C'est un document important pour quiconque essaie de fixer la véritable place de Sir Joshua dans l'histoire de l'art, et nous aurons à le discuter assez au long, avec les Notes d'Italie et ses Discours.
* Ce tableau est dans la Galerie Nationale.