LA MUSE DE LA TRAGÉDIE
Sixtine dans le "Siddons" est si consommé qu'il justifie le plagiat et qu'il nous convainc plus que tout le reste de la sincérité de son culte pour Michel-Ange. Quantité d'anecdotes sur l'origine de la pose sont venues jusqu'à nous. Suivant un récit, Reynolds pria Mrs. Siddons de choisir elle-même son attitude, ce qu'elle fit immédiatement, juste telle qu'on la voit dans le tableau.* Une autre légende en fait le résultat d'un accident, et cela viendrait d'un changement de position opéré avec son bonheur habituel par Sir Joshua. Il est extrêmement probable que chacune de ces histoires contient une part de vérité. Il suffit d'un coup d'œil pour voir que, si Michel-Ange n'avait jamais peint ses prophètes et ses saints dans la Chapelle du Vatican, Reynolds ne nous aurait jamais laissé la "Muse de la Tragédie" que nous connaissons. Non pas que cela leur enlève grand'chose à l'un ou à l'autre. Les deux ont des échos de Joël et d'Isaïe; mais c'est sur l'idée générale, le trône, le large arrangement des membres, les figures de l'arrière-plan, plutôt que sur les détails de la pose, que s'appuie ma conviction que Reynolds avait les figures sixtines dans l'esprit lorsqu'il construisit mentalement sa composition. Revêtez la " Muse de la Tragédie" de la couleur de Michel-Ange, vous pourrez la substituer à une des sibylles, sans qu'elle fasse tache sur la voûte. Les diverses prétentions émises par Mrs. Siddons elle-même, que c'est elle qui choisit son attitude, qu'elle empêcha Sir Joshua de gâter le tableau en y introduisant "toutes les couleurs de l'arc-en-ciel," et de gâter la ressemblance en retravaillant au visage après la fin des séances,— sont sans doute des assertions faites de bonne foi ; mais elles répètent trop exactement ce que dit, en s'attribuant une part dans le résultat final, toute personne dont le portrait est remarqué, tout propriétaire qui a coopéré avec un architecte à la construction d'une maison qu'on admire, tout imprésario qui fait représenter une pièce à succès, pour qu'elles vaillent la peine d'être réfutées. En fait, cette "Muse de la Tragédie" est peut-être la seule création de Sir Joshua, à la fois importante et entièrement réussie, où il ait mis littéralement à exécution ses théories sur le "grand style." Fondée sur l'imitation— j'emploie ses propres termes— de Michel-Ange, elle est peinte avec cette retenue particulière, en ce qui concerne la couleur et la pâte, que Reynolds ne se lassa jamais de prêcher. De même, dans les lumières et les ombres, il
* Voyez la note dans l'Appendice à la Vie, de Leslie et Taylor.
i4o SIR JOSHUA REYNOLDS
obéit à un principe qu'il pose dans ses Discours, et, si l'on met à part l'épisode du bol et du poignard à l'arrière-plan, le tableau tout entier est un effort vers cette méthode abstraite de vision qu'il discutait tant et pratiquait si peu.*
Sir Joshua eut une querelle avec Valentine Green à propos de la " Muse de la Tragédie." Green, qui avait égratigné plusieurs planches d'après les œuvres de Reynolds, demanda l'autorisation de graver ce tableau. Reynolds répondit que si le choix d'un graveur devait dépendre de lui, la demande de Green étant la première, il "s'en souviendrait certainement." Cependant Mrs. Siddons préféra Francis Havvard, à qui la tâche fut en conséquence donnée. Green s'emporta ; non seulement il injuria Reynolds pour l'avoir mis de côté, mais il prétendit que son assertion, que Mrs. Siddons avait recommandé un autre artiste, n'était pas vraie. Reynolds, paraît-il, lui envoya la lettre suivante, où le Joshuaesqite et le Johnsonesque forment un admirable mélange :
" Londres, V Juin 1783.
Monsieur, — Vous avez le plaisir, si c'est un plaisir pour vous, de me réduire à la plus mortifiante situation. Ou bien il faut que je traite votre accusation par le mépris du silence (ce que vous pouvez, vous et vos amis, prendre pour un aveu), ou il faut me soumettre à me défendre comme un criminel d'une charge dirigée de la manière la plus violente, et qui ne va à rien moins qu' à faire de moi un menteur. J'ai mentionné, dans la conversation, la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir chez moi, le billet que Mrs. Siddons m'avait écrit au sujet de l'estampe. Ce billet, comme je m'attendais à être cru, je n'ai jamais songé à le montrer ; et maintenant je rougis d'être forcé de l'envoyer pour ma propre justification. C'est pourtant ce que je suis forcé de faire, puisqu'il vous a plu de dire dans votre lettre que Mrs. Siddons ne m'avait jamais écrit, ni même parlé, en faveur d'aucun artiste.
" Mais, en supposant Mrs. Siddons en dehors de la question, mes paroles (sur quoi vous fondez votre prétention de faire l'estampe comme un droit, et non comme une faveur),
* Le prix coté par Sir Joshua pour l'original de " la Muse de la Tragédie " était mille guinées ; mais, après l'avoir gardé quelques années, il le vendit à M. de Calonne pour 800 livres sterling. A la vente Calonne, en 1795, il fut acheté par Mr. Smith, de Norwich, pour 700 livres; Smith le vendit 900 à Mr. G. Watson Taylor ; et à la vente de ce dernier, chez Christie, en 1823, il fut acheté par le Comte Grosvenor 1837 livres 10 shillings. La répétition de cette toile, qui est à Dulwich, paraît avoir été finie et vendue à Desenfans en 1789, une année après l'achat par Calonne du tableau que j'appelle l'original. Desenfans la paya 735 livres. Je m'accorde avec Graves et Cronin à croire que les deux tableaux sont de Reynolds lui-même. Pour quelques autres détails se rapportant à ces toiles, voyez le Catalogue à la fin de ce volume.