CARACTÈRE DE JOHNSON
cet essai l'usage qu'il vous plaira. De son savoir et de cette partie de son caractère qu'on peut découvrir dans ses écrits et qui est accessible à l'examen de tous, il n'est besoin de rien dire.
Je noterai seulement celles de ses qualités que ses ouvrages ne peuvent faire connaître. Et parmi celles-ci, la plus remarquable est qu'il possédait un esprit qui, je puis le dire, était toujours prêt. Il avait sans doute discuté déjà, dans le cours d'une vie studieuse et méditative, la plupart des sujets généraux. Sous ce rapport, peu d'hommes se sont jamais trouvés mieux préparés, dans quelque milieu que le hasard les jetât ; et l'amour qu'il avait de la société lui donnait une facilité à appliquer la connaissance qu'il avait de la question sur le tapis, que, je crois, personne ne surpassa jamais. On a fréquemment fait l'observation qu'il était un exemple singulier d'un homme tellement distingué par ses écrits que sa conversation non seulement soutenait sa réputation d'écrivain, mais, de l'avis de beaucoup, lui était supérieure. Ceux qui ont vécu avec les beaux-esprits de ce temps savent combien la chose est rare. Je me suis habitué à croire que cette qualité, ainsi que d'autres du même ordre, lui venait de circonstances accidentelles qui se produisirent dans sa vie. Ce que le Dr. Johnson disait quelques jours avant sa mort de sa disposition à l'insanité n'était point une découverte nouvelle pour ses intimes. J'ai toujours considéré le caractère d'Imlac, dans Rasselas, comme un commentaire de sa propre conduite, qu'il avait mis en pratique vis à vis de lui-même, et, comme il apparaît maintenant, avec un très grand succès, puisque nous savons qu'il resta en possession de sa pleine vigueur intellectuelle jusqu'au dernier moment. Il avait la solitude en horreur, et il ne se sentait jamais tranquille seul, à moins qu'il ne fût occupé à écrire ou à lire. Il m'a souvent prié de l'accompagner jusque chez lui pour ne pas être seul dans le carrosse. Quelle que fût la compagnie, elle valait mieux que pas de compagnie du tout ; c'est ainsi qu'il se liait avec nombre de personnes inférieures dont il pouvait requérir la présence à son gré. A cet effet il établit un club dans une petite taverne d'Essex Street, composé d'un étrange mélange de gens bizarres, les uns très savants, les autres très ingénieux. Parmi les premiers étaient le Dr. Heberden, Mr. Windham, Mr. Boswell, Mr. Stevens, Mr. Paradise. Ceux de la seconde catégorie, je ne crois pas qu'il convienne de les rappeler. En vivant ainsi, par nécessité, tellement en compagnie, plus peut-être qu'aucun autre homme d'étude, il avait acquis par habitude une chose que l'habitude seule peut donner, cette facilité, et, nous pouvons ajouter, cette docilité d'esprit qui le distinguait à un si haut point. Une autre circonstance ne contribua pas peu à la puissance d'expression qu'il possédait : il s'était fait une règle, qu'il observait, disait-il, en toute occasion, de parler de son mieux, que la personne à laquelle il s'adressait fût ou non capable de le comprendre. "Si," disait-il, "je suis compris, ma peine n'est pas perdue. Si c'est au-dessus de leur compréhension, il y a encore quelque satisfaction à en tirer, bien que ce soit l'admiration de l'ignorance." Il ajoutait que c'étaient là les admirateurs les plus sincères, et il citait Baxter, qui avait pour règle de ne jamais prononcer un sermon sans dire quelque chose qu'il savait être au-dessus de la compréhension de ses auditeurs, afin de leur inspirer de l'admiration. Le Dr. Johnson, par cette pratique continuelle, se fit une habitude de ce qui était d'abord un effort ; en effet, toutes les personnes qui l'ont connu doivent
avoir remarqué que, du moment qu'on le laissait en dehors de la conversation, soit à cause de sa surdité ou de tout autre motif, ne fût-ce que quelques minutes, sans parler et sans écouter, son esprit semblait se préparer. Il tombait dans une rêverie accompagnée de gestes étranges et drôles; mais il ne le faisait jamais lorsque son esprit était occupé par la conversation. C'est donc improprement parler que de donner à ces gestes— comme l'ont fait et d'autres — le nom de convulsions, ce qui implique des contorsions involontaires, quand, au contraire, au premier mot qu'on lui adressait, son attention se réveillait. Parfois, il est vrai, il s'écoulait près d'une minute avant qu'il donnât une réponse, et il avait l'air de faire effort pour amener son esprit à s'appliquer à la question.
En argumentant, il ne se mettait pas en frais de grandes circonlocutions, mais il tenait tête, directement et abruptement, à son antagoniste. Toutes les armes lui étaient bonnes pour combattre ; comparaisons et analogies ridicules, et, si tout échouait, rudesse et arrogance. Il croyait nécessaire de n'avoir jamais le dessous dans une discussion. Il avait une vertu, que je tiens pour l'une des plus difficiles à pratiquer. Après que la chaleur de la contestation était passée, s'il avait appris que son antagoniste lui en voulait de sa rudesse, il était le premier à chercher une réconciliation ; et de toutes ses vertus, la plus remarquable était son amour de la vérité.
Quelquefois, il faut le confesser, il cachait son ignorance sous des généralités, plutôt que de paraître ignorant. Vous vous étonnerez d'entendre une personne qui l'aimait si sincèrement parler ainsi librement de son ami ; mais il faut vous rappeler que je n'écris pas son panégyrique, mais que, comme sous la foi du serment, je donne non seulement la vérité, mais toute la vérité.
Son orgueil n'avait aucun élément bas ; il n'y avait rien de petit ou de bas en lui.
La vérité, dans les grandes comme dans les petites choses, lui était sacrée.
" La violation de la vérité dans les grandes choses," disait-il, "affecte votre réputation ou votre intérêt ; dans les choses moindres elle détruit également votre plaisir." Je me rappelle que, comme il racontait certain incident, j'ajoutai à son récit quelque chose qui me semblait avoir dû vraisemblablement arriver : " L'histoire serait meilleure," dit-il, "si ça s'était passé ainsi, mais il n'en est rien." Notre ami, le Dr. Goldsmith, n'était pas si scrupuleux ; mais il disait qu'il ne se permettait que des mensonges blancs, légers comme des plumes ; il les jetait en l'air et, qu'ils retombassent sur n'importe qui, personne n'était blessé. " Je souhaite," dit le Dr. Johnson, "que vous preniez la peine de muer vos plumes."
Je le mis une fois par inadvertance dans une situation d'où tout autre qu'un homme d'intégrité parfaite n'eût pas su se tirer. Je désignai quelques vers du Voyageur (//te Traveller) en lui disant que j 'étais sûr qu'il les avait écrits. Il hésita un peu ; pendant cette hésitation, je réfléchis que, sachant qu'il ne voudrait pas mentir, je le mettais dans la fourche d'un dilemme et que je n'aurais que mon dû s'il me répondait brutalement ; mais il se contenta de dire : " Monsieur, je ne les ai pas écrits ; mais, pour que vous ne vous imaginiez pas, que j'en ai écrit plus que je ne l'ai fait réellement, tout ce que j'ai écrit dans ce poème, autant que je m'en souvienne, ne dépasse pas dix-huit vers." Il faut remarquer que l'opinion courait en ce temps-là dans la ville que le Dr. Johnson