CARACTÈRE DE JOHNSON M
avait écrit le poème en entier pour son ami, qui était alors, en quelque sorte, un auteur inconnu. Cette conduite me paraît au plus haut degré correcte et délicate. Si la conscience du Docteur l'avait laissé dire un mensonge, la question eût été vite réglée.
De même que dans ses écrits on ne peut pas trouver une ligne qu'un saint désirât effacer, ainsi dans son existence il ne permit jamais à la plus petite immoralité, à la plus petite indécence de conversation, contraire à la vertu ou à la piété, de se produire sans une réprobation sévère, dont l'élévation du rang, quelle qu'elle fut, n'exemptait pas
La coutume, ou la politesse, ou les manières de cour ont autorisé une façon de complimenter si orientale et hyperbolique, qu'il faut mettre une partie de la réputation dont jouissait le Dr. Johnson pour la rudesse de ses manières sur le compte de son scrupuleux attachement à la vérité. Son silence obstiné, tandis que toute la compagnie se pâmait de ravissement et que tous rivalisaient à qui encenserait le plus haut, était regardé comme de la grossièreté ou de la méchanceté.
Pendant sa dernière maladie, lorsque tout espoir fut épuisé, il parut plus tranquille et plus résigné. Sa dissolution prochaine était toujours présente à son esprit. Quelques jours avant qu'il mourût, Mr. Langton et moi étant seuls présents, il dit qu'il avait été un grand pécheur, mais qu'il espérait n'avoir pas donné le mauvais exemple à ses amis ; qu'il avait quelque consolation en réfléchissant qu'il n'avait jamais renié le Christ ; et il répéta le texte : " Quiconque me renie," etc. Nous nous empressâmes l'un et l'autre de l'assurer que nous avions conscience que sa vie et sa conversation nous rendaient meilleurs et plus sages, et que, loin de renier le Christ, il avait été, en ce temps-ci, Son plus grand champion.
Parfois un trait d'esprit lui échappait, comme involontaire. On lui demandait comment il trouvait le nouveau garde qu'on avait engagé pour veiller près de lui. "Au lieu de veiller," dit-il, " il dort comme un loir ; et quand il m'aide à entrer dans le lit, il est aussi gauche qu'un chien de tournebroche la première fois qu'on le met dans la
roue.
La religion chrétienne était pour lui une vérité si certaine et bien établie qu'il considérait comme une sorte de profanation de soutenir une discussion quelconque
touchant cette vérité.
On ne lui en imposait pas aisément par des protestations d'honnêteté et de franchise ; mais il paraissait soupçonner peu l'hypocrisie en matière de religion.
Ses passions étaient semblables à celles des autres hommes, la seule différence étant qu'il établissait sur lui-même un contrôle plus sévère. Cette disposition volontaire apparaissait dans les petites circonstances, mais dans les grandes choses il croyait qu'il
valait la peine de faire appel à la réflexion et de se tenir toujours sur ses gardes
Bien des exemples se présenteront facilement à ceux qui le connurent dans l'intimité, du contrôle qu'il s'efforçait de toujours exercer sur lui-même.
Les préjugés qu'il avait contre les pays ne s'étendaient pas aux individus. Le principal préjugé auquel il s'abandonnât était contre l'Ecosse, quoiqu'il eût l'amitié la plus cordiale pour des individus de ce pays. Ce préjugé, il le défendait comme un devoir.
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A l'égard des Français, il riait plutôt de lui-même, mais c'était insurmontable. Il considérait tous les étrangers comme des sots jusqu'à ce qu'ils l'eussent convaincu du contraire. Contre les Irlandais, il ne nourrissait point de préjugé ; il trouvait qu'ils s'associaient très bien avec nous ; mais les Écossais, lorsqu'ils étaient en Angleterre, s'associaient entre eux et formaient un parti en n'employant que des serviteurs et des ouvriers ou fournisseurs écossais. Il tenait que les Anglais avaient le droit de leur opposer un autre parti.
Ce raisonnement aurait plus de poids si les nombres étaient égaux. Un petit corps dans un grand souffre des désavantages si considérables qu'il ne peut guère, j'en ai peur, les contrebalancer par aucune des petites ententes qu'il lui est possible de faire. Une entente générale contre lui équivaudrait, ou peu s'en faut, à l'anéantissement.
Nous sommes tous les deux de l'école du Dr. Johnson. Pour ma part, je reconnais lui avoir les plus hautes obligations. On peut dire qu'il a formé mon esprit et qu'il en a balayé une grande quantité de fatras. Les personnes mêmes qu'il a conduites à penser droitement peuvent à l'occasion critiquer les opinions de leur maître quand il sommeille. Mais nous devons toujours nous rappeler que c'est lui qui nous a instruits et qui nous a rendus capables de le faire.
Le défaut de son caractère est qu'il entretenait des préjugés sur de très légers fondements ; il exprimait une opinion d'abord au hasard, peut-être ; mais dès qu'elle était contredite, il se croyait obligé de la soutenir toujours, ou, s'il ne pouvait la soutenir, de persister à ne pas se rendre. Je me rappelle un exemple de cela, à propos d'une faute ou d'un oubli dans son Dictionnaire. Je lui demandais comment il n'avait pas consenti à la corriger dans la seconde édition. "Non," dit-il; "ils lui ont donné une telle importance, que je ne veux pas les flatter en y changeant rien ! "
Par passion, par sa disposition dominante à l'entraînement du moment, il agissait constamment en contradiction avec sa raison et ses principes. C'était un fréquent sujet de critique chez lui que la quantité de plaisir et d'aise dans la vie dont se privent les auteurs en portant toujours avec eux leur importance et leur célébrité. Cependant personne dans une compagnie mêlée — non pas vis à vis de ses intimes, assurément, car c'eût été un esclavage insupportable — n'agit jamais avec plus de précautions que lui pour sa réputation. La discussion la plus légère, la plus en l'air, était pour lui une lutte dans l'arène. Il combattait en toute occasion comme si sa renommée tout entière dépendait de la victoire du moment, et il combattait avec toutes les armes. S'il était battu dans l'argumentation, il avait recours à l'injure et à la grossièreté. Qu'il ne fût pas si âpre à la victoire avec ses intimes dans les conversations en tête-à-tête, lorsqu'il n'y avait pas de témoins, on peut aisément le croire. En vérité, si sa conduite envers eux avait été la même que celle qu'il montrait au public, ses amis n'auraient jamais pu entretenir pour lui cet amour et cette affection que tous ressentent et professent pour sa mémoire.
Mais ce qui paraît extraordinaire, c'est qu'un homme qui voyait si bien la folie de cette ambition de briller, de parler, ou d'agir toujours suivant le caractère que le monde s imagine qu'on possède, produisît dans sa personne le plus grand exemple d'une conduite contraire.