‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 83 sur 123 · LE PORTRAIT DE NELLY O'BRIEN · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE NELLY O'BRIEN

nous sous la figure d'un homme. Mais on peut critiquer deux de ces trois tableaux, même en se mettant à son point de vue. Dans son partipris d'être "bébé" avec la petite Lady Georgiana, il devient un tant soit peu étrange, tandis que, dans le Sterne, la concentration du sujet en un foyer, nettement délimité, laisse les entours assez dégarnis et insignifiants. Le "Lady Crosbie," il est vrai, est un triomphe non moindre que le " Nelly O'Brien," mais ce triomphe était plus facile à remporter. Néanmoins le tableau de Sir Charles Tennant a, je crois, plus de droit qu'aucun autre à prendre place auprès de la merveilleuse création qui est à Hertford House.

Nelly O'Brien était une "lumière d'amour," une courtisane dans le vieux sens classique du mot, qui transférait ses tendresses avec facilité, et veillait aux résultats dans la pourpre et le linge fin. Mais comme d'autres demi-mondaines, au temps où il y avait réellement une séparation entre le monde extérieur et le filon commun des demoiselles de la petite vertu* elle était sage à sa manière, et Reynolds put sentir qu'il avait fait tout ce qui était requis dans la circonstance, lorsqu'il eut mêlé un certain air de détachement, une touche révélant la spectatrice, à l'air habituel d'une belle dame. Et c'est ainsi qu'elle est assise, telle que nous la voyons, recueillie, n'ayant de curiosité que la moindre nuance possible, dans la lumière du soleil, avec, derrière elle, l'ombre des arbres. Pour la couleur, aucun Reynolds n'est plus délicieux. La pâle teinte cramoisie de la jupe ouatée, le bleu du vêtement de dessus, le riche noir, semblable aux noirs de Gainsborough, qui lui voile les épaules, forment une touchante harmonie. Ils trahissent aussi l'influence sous laquelle le tableau fut conçu. Allan Ramsay était un peintre si peu considérable qu'on n'a jamais compté ses productions, que je sache, parmi celles qui ont affecté l'art de Reynolds. Et pourtant les indications abondent, dans les œuvres de Sir Joshua datant des années qui suivirent immédiatement l'installation de Ramsay à Londres (en 1762), que le goût raffiné de celui-ci, et particulièrement son heureux emploi des couleurs timides et délicates eurent leur effet sur Reynolds. On peut reconnaître dans un autre détail, dans l'extrême sollicitude avec laquelle les trois différentes couches de la draperie sur les genoux de la jeune fille sont arrangées et peintes, le résultat de l'exemple de Ramsay. C'est exactement ce que Ramsay aurait fait lui-même, mais porté à une perfection dont il ne pouvait approcher. Le premier voyage

* Les mots soulignés sont en français dans le texte original. N.D.T.

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de Sir Joshua en Belgique eut lieu en 1781 ; s'il y était allé vingt ans plus tôt, nous le soupçonnerions certainement d'avoir pris une inspiration à Rubens aussi. Dans son journal de Bruxelles nous lisons : " Mr. van Haveren a un admirable portrait par Rubens, connu sous le nom du Chapeau de paille, parce qu'elle a sur la tête un chapeau et une plume, légèrement posés ; il a une merveilleuse transparence de coloris, comme si c'était vu en plein air ; c'est en somme un portrait très frappant ; mais les seins sont aussi mal dessinés que finement peints." ■ Si ces mots avaient été écrits en 1763 et que leur auteur se fût mis ensuite à l'œuvre pour montrer comment il était capable de profiter des beautés et des défauts du Chapeau de paille, il n'aurait pas pu exécuter son dessein plus complètement que dans le Nelly O'Brien. Et ceci montre le danger de négliger les coïncidences. Avant de prendre congé de ce tableau enchanteur, j'indiquerai un petit détail où se trahit la froideur de jugement de Sir Joshua. Nelly O'Brien a un chien ; de même Mrs. Robinson, dans le superbe Gainsborough suspendu à la même muraille. Comparez les deux petits animaux, et voyez quel monde les sépare. Le chien de Sir Joshua est un ornement plat, à contours tranchés. Il contribue à donner un agréable dessin à la masse claire du tableau et à réduire la quantité de noir ; mais en tant que chien, il n'existe pas. Il est sacrifié conformément aux idées de l'artiste sur l'équilibre et l'accent. Gainsborough agit autrement. L'intérêt qu'il prend au chien, qui est là, attendant d'être peint, l'emporte sur sa prudence. Aussi chez lui l'ornement est vivant, et par sa prestesse il rehausse la vivacité de sa maîtresse. Dans l'œuvre entier de Sir Joshua, vous ne trouverez rien à comparer, au point de vue de la technique, à la manière dont ce chien blanc ressort sur la blancheur de la femme qui est à côté de lui. En un mot, le feu de Gainsborough l'entraînait à braver toutes les difficultés, tandis que le tempérament froid de Reynolds le laissait content d'un succès plus aisé. Les portraits d'homme de cette époque comprennent le " Laurence Sterne," le premier "Garrick" et le " Garrick entre la Tragédie et la Comédie." Les trois nous fournissent l'illustration complète de la façon dont Reynolds s'y prenait pour des portraits masculins. Dans un des fameux Dialogues, il fait dire à Johnson, à propos de Garrick : " Non, monsieur, Garrick ne laissait rien au hasard. Chaque geste, chaque expression de physionomie et chaque variation de voix étaient réglés dans son cabinet avant qu'il mît le

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