‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 86 sur 123 · LA RENOMMÉE DE SES PORTRAITS · texte numérisé non relu

LA RENOMMÉE DE SES PORTRAITS

demandant que de l'encouragement pour faire éclore les fleurs de l'art. Ses Discours nous montrent comment travaillait son esprit. Dans sa pensée, la manière de produire une œuvre d'art était d'accumuler les matériaux fournis par les hommes qui ont poursuivi le même objet antérieurement, et d'en appeler au goût pour tirer de ces matériaux un nouveau service. Comme d'autres théoriciens, avant et après lui, il se confiait à ses théories avant de savoir. Il est certain qu'à mesure qu'il avança en âge, il devint moins porté à corroborer ses idées personnelles d'une pensée venue de Venise, ou de Bologne, ou d'Amsterdam. Une ou deux fois seulement, dans toute sa carrière, il peignit un tableau où aucune trace d'influence extérieure ne peut se reconnaître ; mais dans sa période finale, et la plus grande, ces éléments d'importation sont complètement digérés. Une autre caractéristique de ces dernières années est la disparition de toute vacillation. Son œuvre est toujours variée, mais cette variété ne suggère plus l'idée d'un abandon de soi. On ne le trouve plus sonnant le change sur Rembrandt, le Corrège, le Titien, Salviati et Salvator. Lorsqu'il emprunte, c'est pour enrichir son vocabulaire. Il prend ce qu'il veut et laisse le reste, mélangeant sur la même toile quelque souvenir de la force de Rembrandt avec beaucoup de la grâce du Corrège et de la splendeur du Titien. Il en résulte une homogénéité nouvelle. Son éclectisme l'a enfin fait aborder à un style, et de 1774 jusqu'à la fin de sa vie, les plus malintentionnés de ses critiques doivent désormais confesser qu'il justifie l'emploi qu'il fait de son filet à pêcher les idées ou les procédés d'autrui.

Jusqu'ici j'ai peu parlé du côté du talent de Sir Joshua qui est, après tout, la cause de sa grande popularité. Sa renommée, du moins dans notre pays, ne repose pas tant sur le succès avec lequel il unit les qualités sensuelles du midi aux prédilections plus intellectuelles du nord, que sur son talent à exprimer l'énergie des hommes et à perpétuer la beauté des femmes et des enfants d'Angleterre. Comme peintre de modèles masculins, il n'a, je crois, point de rival. Les hommes de Gainsborough, tout subtils qu'ils sont et pleins de possibilités latentes, ont moins de vitalité, ils promettent moins d'action efficace que ceux de Reynolds. On en chercherait en vain parmi eux un à mettre en parallèle avec le Lord Heathfield, ou les nombreux Garrick, ou le Baretti, ou le portrait vilipendé par Johnson sous le nom de Blinking Sam (Sam le clignotant), ou le Sterne, ou le Goldsmith, ou les deux Paine, à Oxford. Dans tous ces ouvrages et dans une foule d'autres, Sir

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Joshua ne se contenta pas de peindre son modèle au repos, de le peindre lorsque les facultés qui l'avaient rendu fameux étaient endormies et avaient besoin detre devinées. Il choisit la tâche moins simple de mettre les points sur les i et de ne laisser rien au hasard. Si les noms de tous ses modèles s'étaient perdus, et que nous n'eussions hérité aucune indication de leur identité autre que celles données par sa brosse, nous n'aurions guère été en plus mauvaise situation que nous ne le sommes maintenant. Nous aurions pu reconnaître toutes les célébrités, et cela non pas par des choses n'impliquant ni talent ni pénétration d'esprit, mais par la vigueur avec laquelle le caractère se montre dans l'action. Il ne faut aucun don esthétique spécial pour trouver des idées comme celles grâce auxquelles Heathfield, Johnson, et Baretti peuvent être promptement mis à part, dans le régiment des clients de Sir Joshua. Si Gainsborough, ou Raeburn, ou même Lawrence avaient été poussés à trouver une conception appropriée à chaque homme de talent parmi leurs modèles, il se peut qu'ils y eussent également réussi. Mais Reynolds affronta le problème tout seul ; non seulement il l'affronta, mais ce fut lui qui se le posa, et le succès avec lequel il en trouva la solution est une de ses titres légitimes à la renommée.

Quant aux femmes et aux enfants, c'est une autre affaire. Pour moi, il me semble impossible de tomber d'accord avec ceux qui voient dans Reynolds le peintre suprême du charme féminin et de la fraîche innocence de l'enfance. Pour l'une comme pour l'autre, Gainsborough est, à mon avis, de beaucoup le plus grand artiste. Sa sympathie pour les enfants et les femmes était plus profonde et plus réelle que celle de Reynolds. Ses plus beaux portraits, la "Promenade matinale," par exemple, ou "Mrs. Sheridan," montrent une perception intime, une faculté de construire du dedans, qui est tout à fait hors de la portée de son rival. Et il en est de même des enfants. Sir Joshua était un observateur amusé de leurs manières. La grâce de leurs attitudes, la spontanéité de leurs mouvements, la curieuse innocence de leurs visages frappaient son jugement comme une matière exquise et précieuse. Mais il ne sympathisait pas avec eux. Il ne comprit jamais qu'un enfant, vis à vis de lui-même, est un produit de l'expérience tout autant qu'un homme de cinquante ans. Son point de vue était essentiellement extérieur. Il peignait un petit garçon ou une petite fille comme il aurait fait d'un petit chat, les faisant entrer dans l'ensemble d'un plan gracieux, et faisant souvent

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