LE STYLE DE REYNOLDS
travail biographique sur Sir Joshua, il déclare qu'il n'a trouvé, dans les papiers de son ami, aucune sorte de signe indiquant qu'aucune autre personne que lui avait écrit une partie quelconque de ses Discours. Naturellement, Sir Joshua, vivant au milieu de beaux-esprits et d'écrivains, les consultait sur des questions de style et d'arrangement, comme le font la plupart des auteurs. Mais que la forme définitive, pour ne point parler du fond, de ses Discours ne soit pas bien à lui, cela ne mérite aucune sorte de créance.
Pour nous, qui avons l'avantage de voir les choses de loin, il paraît extraordinaire que quelqu'un ait pu attribuer les périodes éminemment humaines, mais quelque peu invertébrées, de Sir Joshua, d'abord à Johnson et ensuite à Burke. Comme écrivain, Reynolds était, cela va de soi, un amateur. Il n'avait jamais été exercé à l'usage de sa langue, ni contraint de noter comment les obscurités et les cacophonies qui naissent de l'expression imprudente d'idées complexes sont évitées par l'écrivain de profession. Il empile relatif sur relatif et participe sur participe, tant que ses phrases deviennent tellement tirées de longueur qu'il nous faut les lire deux fois pour en saisir la signification. Interprétées par un homme sachant bien parler, elles seraient, sans doute, assez claires. Les modulations de sa voix feraient ressortir le sens. Mais Reynolds, nous dit-on, avait une élocution très mauvaise ; il n'est donc pas surprenant que ses collègues lui aient fait le compliment de réclamer de lui qu'il fît imprimer ses sermons ! Prenons quelques phrases au hasard. Voici la première qui me tombe sous les yeux en ouvrant l'édition des écrits du peintre donnée par Malone :
Et de même que dans la conception de ce tableau idéal, l'esprit n'entre pas dans les particularités minutieuses du costume, du mobilier, ou du théâtre de l'action ; ainsi, lorsque le peintre vient à le représenter, il agence ces petites circonstances nécessairement concomitantes de telle manière qu'elles ne frapperont pas le spectateur plus qu'elles ne l'ont frappé lui-même dans sa première conception de la scène.
Joshua affirme que le pouvoir de donner de la grandeur à une œuvre d'art vient, non pas du génie, mais de l'observation des règles ! A la note de Malone sur le bruit courant à propos de Burke, Blake ajoute la sienne : " Les contradictions dans les Discours de Reynolds sont de fortes présomptions qu'ils sont l'ouvrage de plusieurs mains. Mais ceci n'est pas une preuve que Reynolds ne les a pas écrits. L'homme, Peintre ou Philosophe, qui apprend ou acquiert des autres tout ce qu'il sait, doit être plein de contradictions."
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Et un peu plus loin :
Les principes par lesquels chacune [de ces choses] s'atteint sont si contraires l'un à l'autre qu'ils semblent, à mon avis, incompatibles, et d'une existence simultanée aussi impossible qu'il l'est que, dans l'esprit, les idées les plus sublimes et la sensualité la plus basse soient unies en même temps.*
Et encore :
Ce sont là les personnes de qui l'on peut dire qu'elles ont épuisé toutes les forces d'une éloquence fleurie, pour débaucher les jeunes et les inexpérimentés, et qu'elles ont été, sans doute, cause que l'attention du connaisseur et du patron des arts, aussi bien que celle du peintre, s'est détournée de ces perfections plus hautes dont l'art est capable, et qui doivent s'exiger dans toute œuvre considérable.f
De telles phrases n'ont absolument aucune qualité saisissante. Il nous faut y appliquer notre attention ; elles ne la commandent pas. D'un autre côté, elles ont une sorte d'humanité intime qui empêche cette application d'être fastidieuse. On peut honnêtement dire le contraire de Burke et de Johnson. En dépit de leur technique brillante, ils sont difficiles à lire. Leur talent professionnel et leur humanité sont en proportion inverse de ce qu'ils sont chez Reynolds. Prenez ce passage de Burke :
A différentes époques nous avons eu de la tyrannie dans ce pays, plus qu'assez. Nous avons eu des rébellions plus ou moins justifiées. Quelques-uns de nos rois ont fait des liaisons adultères au dehors, et troqué, pour de l'or étranger, les intérêts et la gloire de leur couronne. Mais avant ce temps-ci, notre liberté n'a jamais été corrompue. Je veux dire qu'elle n'a jamais été débauchée de ses relations domestiques. Jusqu'à ce temps-ci, elle a été la Liberté Anglaise, et la Liberté Anglaise seulement— notre amour de la Liberté et. notre amour du Pays n'étaient point des choses distinctes.^
Ou celui-ci de Johnson :
Dans cette désastreuse année (1720) d'infatuation nationale, lorsqu'on attendait de la Mer du Sud plus de richesses que le Pérou ne peut se vanter d'en avoir, lorsque la contagion de la cupidité infectait tous les esprits, et que même les poètes haletaient après la fortune, Pope fut saisi de l'universelle passion et aventura de son argent. S
* Cette opinion est caractéristique de Reynolds. On pourrait donner facilement bien des exemples d'une telle combinaison, mais comme, d'après ses prémisses, elle était inconcevable, il en niait l'existence. f Quatrième Discours ; Ed. Malone (1798), vol. i, pp. 81, 95, et 100.
} Régicide Peace (La Paix Régicide), lettre iv.
§ Life of Pope, The Six Chief Lives (Les six principales vies), éditées par Matthew Arnold, P- 354-