LE STYLE DE REYNOLDS
Aucune ingéniosité ne pourrait enchâsser des passages comme ceux-ci dans la prose de Sir Joshua sans se faire découvrir. Ils sont élégants, bien faits, et trahissent la familiarité avec les ressources, pour ne pas dire les artifices, du styliste. Bref, ils sont le produit d'esprits très différents, et par la qualité native et par la culture, de l'esprit de Reynolds. Le point ne vaut pas qu'on y insiste davantage, peut-être, car je ne suppose pas que personne aujourd'hui veuille contester à Sir Joshua la paternité de ses enfants littéraires. Cependant, il s'y rattache une autre considération qui a son intérêt. Auprès d'écrivains comme Burke et Johnson, Reynolds n'était qu'un ouvrier maladroit, mettant longtemps à dire ce qu'il avait à dire, et montrant une ignorance presque complète de ces stratagèmes grâce auxquels une plume adroite allume et entretient l'intérêt du lecteur. Et pourtant, toute vieille qu'elle est d'un siècle et quart, sa prose est facile à lire. Cette facilité n'est nullement inhérente au sujet qu'elle traite, car le critique d'art luimême ne s'attache point voracement à une page de critique artistique. A parler franc, Reynolds n'est ni profond dans l'induction, ni logique dans la déduction, ni clair dans l'expression, et pourtant ses Discours ont de la vitalité, et les générations successives d'étudiants peuvent les lire avec intérêt, en ayant le plaisir de sentir qu'une personnalité véritable s'efforce de s'exprimer dans leurs peu convaincantes périodes. En règle générale, un Anglais de bonne éducation prend plus d'intérêt à la poésie, et énormément plus à la politique, qu'à l'art. Cependant je suis bien sûr qu'il y a plus de lecteurs à parcourir les Discours que les meilleurs ouvrages soit de Johnson, soit de Burke.* Pourquoi? Je crois que cela dépend exactement du même instinct natif qui nous fait préférer la peinture italienne du XV0 siècle à celle du XVI0.
En lisant Sir Joshua, on sent qu'il est en dedans de son sujet, et qu'il tâtonne pour en sortir. Ses hypothèses sont souvent malheureuses, et le mènent à des conclusions qui ne sont guère autre chose qu' absurdes. Mais il n'en est pas moins là, en dedans, et faisant de son mieux pour comprendre son milieu et pour acquérir une conception juste de toute la question. Ses
* Si le lecteur en doute, qu'il aille à la Salle de Lecture du Musée Britannique, et qu'il demande des exemplaires des Discours, des Vies des Poètes, et de celui des livres de Burke qu'il croit le moins oublié. Il trouvera les Reynolds feuilletés jusqu'à être presque en lambeaux, et les autres aussi frais que lorsqu'ils furent publiés.
méthodes d'expression sont imparfaites et nous laissent avec l'idée que ses conceptions sont trop grandes, ou du moins trop belles, pour être rendues par les mots dont il peut disposer. Celui qui a plus d'imagination que de puissance d'expression est plus intéressant pour les autres que celui chez qui ces proportions sont renversées. Son effort est une garantie qu'il a fait de son mieux, et il nous laisse avec le sentiment de quelque lacune que nous avons à combler nous-mêmes. Avec des écrivains comme Burke et Johnson, il en va différemment. Leurs méthodes sont susceptibles d'être plus complètes, en tant que méthodes, que leurs idées, en tant qu'idées. De sorte qu'au lieu d'être en dedans de leur sujet, ils sont en dehors, ou même qu'ils en sont détachés, et un peu méprisants. L'intérêt humain semble être alors comme un noyau qui se serait ratatiné, et qui cliquetterait, sec et sans sève, parmi les beaux ornements extérieurs de leur style. L'art parfait, sans doute, exige que l'imagination et l'expression s'élèvent chacune au même niveau et que le style et la pensée soient tellement un qu'on ait de la difficulté à déterminer où l'un finit et où l'autre commence. Mais c'est là un art consommé où l'on atteint rarement, et nous avons généralement à choisir entre l'extrême sincérité, avec une expression plus ou moins hésitante, d'un côté, et moins de sincérité avec plus d'abondance de langage, de l'autre. C'est à la première catégorie qu'appartiennent les Discours de Sir Joshua.
Avant de continuer à parler des théories esthétiques de Sir Joshua, je dois dire un mot de ses autres écrits, dans lesquels il montre souvent une somme d'habileté littéraire qu'on ne trouve pas dans les Discours. J'entends par là les deux fameux Dialogues. Le plus court, surtout, dans lequel Sir Joshua tente de maintenir sa propre importance et celle de Garrick contre le Docteur, est un petit chef-d'œuvre, dramatique, plein de caractère et léger de touche. Le second dialogue est presque aussi bien fait et plus gros d'enseignements. La fin de l'un et de l'autre prouve que Reynolds n'avait pas été pour rien aussi assidu à Covent Garden et à Drury Lane. Le premier dialogue est coupé brusquement, mais toujours à la place juste, par l'irascible Johnson ; dans le second, il lui fournit une si vigoureuse péroraison, qu'elle forme une excellente " chute de rideau " pour les deux.
Le reste des écrits de Sir Joshua, publiés ou non, est grandement inférieur. Le caractère ou portrait de Johnson n'est qu'une ébauche ; les trois " Flâneurs " {Ici 1er s) ne sont heureux ni pour la forme ni pour le fond ;