SES IDÉES SUR L'ART
le "Journal de son Tour dans les Pays-Bas" n'est qu'un journal et ses notes à Du Fresnoy ne sont que des notes. Comme écrivain, sa réputation repose sur les quinze Discours et sur les deux Dialogues. La supériorité de ceux-ci donne à penser qu'il aurait pu, s'il l'avait voulu, se distinguer en écrivant pour la scène.
Venons à ses idées sur l'art. La première chose qui nous frappe c'est la contradiction remarquable qu'il y a entre ses opinions exprimées et sa pratique personnelle. Toute la tendance de ses Discours est d'exalter les formes de l'art qui, directement et uniquement, naissent de la raison et font directement appel à la raison seule, au-dessus de celles qui excitent l'émotion par l'expression d'idées plus ou moins sensuelles. Je ne crois pas mal poser la question en disant que Reynolds, théoricien, faisait tout ce qu'il pouvait pour favoriser la croyance que les beaux arts sont une affaire d'enseignement et de mémoire, comme l'orthographe ; tandis que Reynolds, peintre, dépensait son énergie à montrer qu'il est permis de courir tous les risques pour arriver à revêtir une idée picturale d'une éclatante enveloppe. On peut dire que ces deux lignes de conduite ne sont pas incompatibles, et que l'une peut se superposer à l'autre. Cela est vrai, sans doute. Il est même vrai qu'en pratique Sir Joshua essaya de combiner les qualités qu'il préconisait avec celles qu'il raillait ; mais il le faisait de telle façon que, si nous le jugions d'après ses œuvres seules, nous croirions qu'il donnait le pas à ce qu'il affirmait ne pas le mériter. Soyez vénitien, si vous voulez, mais, en tout cas, dessinez correctement, ayez devant les yeux les formes idéales de l'homme, de la femme, des draperies, etc. ; généralisez, et ne vous laissez pas séduire et entraîner aux particularités d'aucune sorte ; prenez garde à la nature, on ne la regarde sûrement que par les yeux d'autrui ; ne vous figurez pas que vous pouvez inventer ; on remplace cela de nos jours par l'imitation, et la seule invention possible est de faire quelque infinitésimale addition aux inventions des autres. Voilà un honnête résumé de ses conseils aux étudiants ; mais il faisait ses réserves dans la pratique. Il n'oublia jamais entièrement ses théories sur l'invention, les accidents naturels, les draperies au point de vue abstrait, etc. ; mais il les subordonnait toutes à l'acquisition précisément de ces qualités de vision individuelle et d'éclat vénitien contre lesquels il mettait en garde ses cadets. Il semblera puéril, peut-être, de donner des exemples, mais il s'en présente
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un à mon esprit qui illustre d'une manière curieuse sa disposition à pratiquer une chose et à en prêcher une autre. Dans cet étrange quatrième Discours, qui met en relief d'une façon si saisissante l'opposition qu'il y a entre les idées du XVIIIe siècle et celles du XIXe, il dit: "Pour donner un air général de grandeur à première vue, il faut éviter tout jeu léger ou artificiel de petites lumières, ainsi qu'une attention particulière à varier les teintes : le calme et la simplicité doivent régner sur tout l'ouvrage ; à quoi contribuera beaucoup l'emploi large d'une couleur uniforme et simple." Or, à l'époque même où il donnait ces conseils aux jeunes gens, il était probablement en train de peindre le portrait de Mrs. Carnac, aujourd'hui dans la Galerie Wallace. On ne connaît pas exactement la date de ce tableau, car on n'en trouve aucune mention dans les carnets ou les grands-livres ; mais il appartient par son style à la période de 1770 à 1780, et le quatrième Discours fut prononcé en 1 771 . C'est peut-être l'exemple le plus hardi qu'on puisse trouver dans toute l'histoire de l'art de l'usage d'un "jeu léger de petites lumières " ; car la robe blanche de la dame est couverte, pendant qu'elle avance sous bois, des desseins que fait l'ombre des feuilles en jouant au-dessus de sa tête en plein soleil. Il a souvent répété cet effet, qui est aussi fortement que chose peut l'être en contradiction avec l'esprit tout entier de son enseignement. Et cependant le portrait de Mrs. Carnac est un de ses plus grands efforts, et il vise clairement à la grandeur dans l'aspect du personnage et à la largeur dans l'effet.
En dépit de son indépendance, Reynolds n'était pas un penseur original. Il acceptait les idées de son temps comme la base de son propre raisonnement, et il ne paraît pas avoir senti rien qui le poussât à regarder derrière et à se rendre compte par lui-même de leur valeur. Il est impossible de croire que le peintre de " Nelly O'Brien " et de "Lord Heathfield " ait pu ressentir une émotion sincère quelconque devant le sec mélodrame de Salvator Rosa ou la froide futilité de Le Sueur. Mais au lieu de confesser son indifférence, il gaspilla son énergie intellectuelle à chercher des "règles" qui pussent confirmer leur vogue et leur prétention à servir de modèles. S'il avait commencé par dire aux étudiants que la partie essentielle de l'art n'est ni d'être instruit ni d'être enseigné, et que tout ce que lui et ses collègues pouvaient faire, c'était de mettre leurs cadets à même de devenir tellement maîtres de leurs outils que ceux d'entre eux qui étaient nés pour l'art