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Lionel avait acheté la lene de Greendale, nous avons oublié de le dire en son lieu, lorsqu'il revint chercher asile en xVngleterre contre les souvenirs de la France. Il s'était plu à l'embellir pendant le peu de temps qu'il y avait passé, moins dans l'intention de l'habiter immé-
diatemenl, que dans l'espoir de s'y fixer un jour, quand sa mémoire délivrée lui permettrait d'écouter d'autres goûts que celui du mouvement et de l'agitation, d'inventer autre chose que de frivoles distractions. Ce temps était-il venu? Il est encore, jusqu'à présent, assez permis d'en douter. Peut-être en doutait -il aussi, mais n'importe. Un fait plus connu que ce qu'il pensait, c'est qu'il envoya un piqueur, chargé de ses ordres, prévenir l'intendant de son arrivée. Cette peine était presque inutile; car, depuis son retour des Indes, on l'attendait de jour en jour.
Il était nuit close, quand la voiture des voyageurs s'arrêta devant le perron d'un lourd château massif, contemporain de Guillaume-le- Conquérant. Rien de plus lugubre , en apparence , que ses tours noires et crénelées , son toit écrasé, ses longues fenêtres renfoncées, qui ressemblaient aux sabords d'un vaisseau hollandais pétrifié. La lune l'éclairait à travers les hauts peupliers qui l'environnaient, et lais-
sait voir en plein ce fantôme colossal et vieilli de la Féodalité. Trouvant cette demeure d'un aspect un peu triste pour une jeune femme, Lionel lui dit, en lui donnant la main pour descendre de voiture :
— Voici notre château , Amélie. Il n'a pas les formes pour lui, mais ne le prenez pas pour un cachot. Quoique j'aie l'espoir de vous y retenir, vous n'y serez jamais prisonnière.
— Si vous l'aimez, Lionel, pourquoi ne m'y plairais-je pas?
Nous pourrions bien ici , pour passer le temps , décrire avec quelque complaisance la réception de sir Lionel et de sa femme par son intendant , marin de la vieille roche, qui avait servi sous son père, et était venu, à la fin de ses jours, s'amarrer dans une sinécure. Bien entendu qu'il pleurait de joie de revoir son jeune maître, et jurait par mille cinq cents bastingages et autres sermens nautiques, qu'on n'a jamais prononcés que sur terre, que son général avait bien capturé la plus jolie frégate qui eût
encore mis au vent ses voiles blanches et légères. On trouve de ces gentillesses maritimes dans tous les romans, dans tous les drames allemands et anglais du xviii' siècle , qui nous ramènent des oncles du bout du monde, exprès pour blasphémer je ne sais combien d'agrès et de cargaisons. Voyez donc toute cette pacotille de drames et de romans : ils ne m'ont pas assez amusé , pour que je les vole.
Il n'est pas de voyageurs qui ne soupent, après une journée fatigante. C'est un événement qui ne laisse pas que d'avoir son prix dans la vie, mais il en a fort peu dans un récit. Nous laisserons donc encore de côté cette scène, pour accompagner lady d'Arquenay dans son appartement. Lionel lui donna le bras pour s'y rendie, et bien qu'elle fut plus occupée du châtelain que du château, elle put remarquer, dans le trajet, que, si l'extérieur de ce manoir ressemblait à un tombeau, la lessemblance s arrèlail là. Les Chinois font des boudoirs de leur cercueil. Quoique Lionel n'en! pas la préten-
lion d'èlre Chinois, il avait suivi leur exemple.
— Cet appartement, Amélie, est réellement le vôtre, dil-il en l'introduisant dans une chambre à coucher élégante et coquette. Je l'ai fait arranger pour vous à une époque où je ne croyais pas que ce domaine vous appartiendrait; j'espérais seulement vous y recevoir. Nous en examinerons demain les détails ensemble, et si j'ai eu la maladresse de ne pas tout prévoir, d'oublier quelque chose qui vous convienne, soyez sûre, Amélie, que la faute sera promptement réparée. Je compte sur votre amitié pour m'aider à deviner vos désirs ; on n'a pas toujours autant d'esprit que de cœur. Enverrai-je vos femmes?
— Si vous avez cette bonté, Lionel.
Et Lionel se retira en lui baisant respectueusement la main.
Tels furent le premier jour et la première nuit de leurs noces.
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Soit que la fatigue du voyage lût conli*ariée par la fatigue, tout aussi réelle, des émotions de la journée: soit que deux lassitudes perdent, en se mariant, leur vertu narcotique, et fouettent le sang au lieu de lengourdir : le sommeil ne vint point cette nuit assoupir les pen-
sées d'Amélie. Ainsi que nous l'avons enlendu dire à Lionel, après tant d'autres qui l'ont mieux dit , « le sommeil ressemble à nos amis du monde : il ne visite pas les affligés, il ne courtise que les heureux : il n'est fidèle qu'à ceux qui pourraient s'en passer. <> Il n'est personne, d'ailleurs, qui ne l'ait éprouvé; il est rare de dormir tranquille dans une nouvelle résidence. 11 semble que le repos résulte de l'ensemble des habitudes, et ne sache plus où se placer, quand il ne reconnaît pas la couche où il nous trouve ordinairement. Ceci n'est point une observation , c'est une explication de l'inquiétude d'Amélie pour ceux qui lui soupçonneraient d'autres raisons d'insomnie.
On sait combien les Sèvres dame ont plus d'intensité la nuit que le jour, et avec quelle ardeur on attend que le crépuscule vienne nous délivrer. On dirait que celte fièvre fait partie des ténèbres, et qu'elle s'éloigneavec les ombres. Aussi, à peine le Jour enfant, comme le dit si poétiquement Shakespeare, commençait-il à se
balancera la cime blanchie desnionlagnes, qu'Amélie, sur un balcon chargé de toutes les fleurs qu'elle aimait, assistait, triste et rêveuse, au lever brillant d'un beau soleil d'été.
Quelque malheureux que l'on puisse être, il y a presque toujours dans la journée une heure où la griffe du chagrin se détend, et nous serre moins le cœur, où ses ongles émoussés nous entrent moins avant dans l'ame. Pour quelques-uns, c'est le soir, quand le jour, en tombant, semble, avec l'horizon, vouloir voiler nos douleurs , quand on respire avec la rosée cette pluie de silence, qui descend des rayons endormis de la lune. C'est le matin, pour le plus grand nombre, que cette heure de rémission vient de la part du ciel. Il y a dans la fraîcheur élastique de l'air, dans les murmures confus de la vie qui s'éveille, dans cette gaze de lumière qui vient envelopper la nature , une électricité de bonheur qui fait peur à nos misères, un magnétisme embaumé qui nous gagne. Il y a de l'espoir dans tout ce qui com-
uience , el son frêle arc-en-ciel vient , pour Cjnelques minutes , se lever sur nos pleurs. Arrachés de cette demi-niorl du sommeil, on ressuscite enfant, pour jouir de tout comme un enfant, pour s'abreuver de ciédulilé, d'innocence et d'illusions. Si Ton ne vit pas en avant comme lui , on ne vil pas du moins en arrière. Cette nouvelle enfance, il est vrai, ne dure pas long-temps : Une année nous revient de (juartd'heure en quart-d'heure. On reprend , avec chacune d'elles, de sa mémoire et de ses larmes. On est vieux à midi ; mais demain ! Il faut que l'irréparable soit bien profond, bien avéré, bien indélébile, pour que l'on reste sourd aux fraîches émotions du matin! Eh ! qu'y a-t-il d'irréparable à vingt ans! Rien , sans doute : et c'est ce <|ue pensa un instant Amélie.
Le plus riche paysage se déroulait au loin sous ses yeux. Un beau lac, qui lui rappelait l'habitation paternelle , dormait à peu de distance de ses fenêtres dans son cadre de mousse et d'éplanîiers, couronné des brouillards transparents
de l'aurore. Elle atiraitcrn volontiers que Lionel avait poussé l'attention jusqu'à transporter dans sa demeure celui de son abbaye natale. L'amour ne s'étonne pas des miracles. Il est prêt à supposer tout ce qu'il se sent capable de faire , et il ne trouve rien d'impossible. Au-delà du lac , une longue forêt dépliait les étages bigarrés de sa verdure jusqu'au sommet des collines, qui servaient de ceinture à la vallée. De légères vapeurs s'élevaient du milieu des arbres comme des spirales de fumée. On eût dit qu'un feu sourd couvait dans les bois , et allait grossir de ses exhalaisons les nuages cerclés d'or, qui voguaient dans le ciel , comme une escadre bleuâtre de petites îles métalliques. A l'extrémité de l'horizon, deux hautes montagnes, qui se dressaient dans l'air comme les vedettes avancées du château , semblaient s'être écarlées de la base au sommet pour laisser apercevoir à travers cette large ouverture la grondante étendue de TOcéan du Nord. L'une deces montagnes avait un bandeau de ruines sur le
Front , celles d'un couvent peut-être ou d'une chapelle , dont le culte s était enfui devant Tihtolérance de la Réforme. Le clocher seul était resté intact et debout , et ressemblait de loin sur ce pic chauve à un peuplier mort qui veille sur des tombeaux. Quoique toute la scène fût admirable et inspirante , ce fut autour de ces débris que la pensée d'Amélie s'arrêta le plus long-temps. Il y a tant d'harmonie mystérieuse entre une ame brisée par la douleur et les restes croulans d'un saint édifice, que Dieu n'a pas protégé contre les hommes ou les assauts du temps ! Toute souffrance qui vient du cœur invite à la religion : on a besoin d'implorer ce qu'on ignore , quand on succombe à ce qu'on éprouve ; et quelle tristesse s'empare de vous quand on croit voir la réponse du ciel écrite dans les décombres de ses autels! Il n'a donc rien entendu ! on se demande alors quelles sont les prières qui s'en exhalaient , quel mal les inspirait , car on prie peu dans son bonhf^ur : on les recompose en soi , pour juger
de l'équité de Dieu. On se prend à craindre qu'il ne déserte noire ame, comme il a déserté les murs que Ton contemple. Un lien de fraternité s'établit entre nous el ces vieux parvis: ei devant ce temple oublié , où se sont agenouillées tant de misères , on demande grâce pour les siennes. Il semble qu'on se protège soimême, en le couvrant de ses pieux regards, que c'est un reste de vie qu'on lui prête , que c'est une injustice qu'on répare, et que le bientait letombera sur nous. Amélie n'eut pas peut-être une seule de ces idées. Il y en a tant qui se balancent, comme des graminées, sur les piliers rompus de ces antiques demeures : cliacun peut y cueillir sa moisson de regrets. Ils ne s'épuisent pas : les ruines sont técondes. Qu'on admire en souriant, ou qu'on admire avec des pleurs , il est difficile de s'abandonner long-temps à cette émotion, sans penser à ceux qu'on aime , à ceux qui ne sont pas là pour en jouir. Il y a du bonheur à admirer, et le bonheur est le sentiment qu'on se sent toujours le
plus disposé à partager, quoiqu'on en ail jamais de trop pour soi. Amélie lut bientôt dans ce beau ciel le nom de sa mère, l'entendit murmurer dans les airs , le respira dans le parfum des fleurs , et elle quitta son balcon pour lui écrire. S'écrire, c'est se parler à moitié.
Ce projet ^entraînait nécessairement la recherche de ce qu'il fallait pour l'exécuter , et elle examina alors, avec plus d'attention qu'elle ne lavait encore fait, cet appartement qu'une affection délicate avait disposé pour elle. Rien n'y manquait de ce qui pouvait lui plaire. Les meubles les plus gracieux , les plus futiles même, qu'ait inventé l'art de la toilette, étaient tous marqués de son chiffre ; ils étaient bien pour elle. La pauvre enfant crut voir pour la première fois un aveu dans son nom. Elle prit un souvenir de Lionel pour un pressentiment de son amour. Hélas ! qu'elle savait peu l'émotion qui l'avait dirigé dans ces soins minutieux, dont elle était si reconnaissante ! il songeait moins à elle , en les prenant , qu'à cette
femme ingrate, qu'il pleurait de ne plus servir. 11 cherchait à donner le change h son cœur , en prodiguant pour sa sœur le zèle d'attentions dont il eût voulu accabler sa maîtresse. Si Amélie y avait bien regardé , elle aurait peutête vu le nom de Marguerite caché sous son propre chiffre.
Le salon qui précédait sa chambre à coucher était tapissé des plus belles vues de Suisse , d'Espagne et d'Italie , de tous les pays qu'avait alors parcourus Lionel, de tous ceux même qu'il comptait parcourir. F2lle contempla long-temps ces tablettes de voyage : il lui semblait qu'elle suivait en arrière son époux partout où il avait été. En se rappelant sa manière d'admirer du rant la courte excursion qu'ils avaient faite ensemble , elle cherchait à se figurer ses impressions quand il était seul; elle lui recomposait un passé avec ses rêves pour s'y rencontrer avec lui. C'est dans ce salon que Lionel , par une prévoyance ou une précaution d'artiste , avait fait placer la harpe et le piano d'Amélie. Elle
pensa qu'il voulait , grâce aux ailes sonores de ses chants, s'envoler avec elle vers les lieux dont il verrait l'image. Elle n'osa pas interroger sans lui le clavier qui l'attendait depuis long-temps. Avait-elle peur d'éveiller Lionel? Il était loin pourtant ; mais elle ne le savait pas : et comme elle pensait à lui, peut-être croyait-elle qu'il pouvait l'entendre. Quand on pense fortement à la femme qu'on aime , il semble quelquefois qu'elle est là derrière nous , qui nous regarde. Pourquoi cette illusion n'appartiendrait-elle qu'à nous ? Ce serait injuste.
Celte salle de musique s'ouvrait sur un cabinet d'étude enchanlé, ou plutôt un boudoir disposé en atelier, où les crayons, les pinceaux , les couleurs n'attendaient que l'instant de s'animer en paysage sur les toiles tendues qui chargeaient les chevalets. Cette retraite précédait une assez longue galerie , garnie d'un côté des livres les plus riches de toutes les litléiatures , percée de l'autre de croisées en ogives à vitrage colorié , drapées à Text^J'ieurde
lierre et de luilliflore. Entre chaque ienclre s elevaienl sur des cippes de marbre les bustes de quelques-uns des grands hommes dont le génie était là , muets gardiens qui semblaient veiller sur leurs œuvres , et contempler leur gloire avec leurs yeux de bronze. L'extrémité de cette galerie était fermée par une cloison de glaces sans tain. C'était l'entrée d'une bibliothèque de fleurs , plus nombreuse et non moins immortelle que celle des livres, quoique leur éclat soit aussi changeant et aussi capricieux que la renommée. Des oiseaux de tous les climats volligeaieiU sous des grilles dorées à côté de leurs plantes natales, et leur captivité était si douce qu'ils chantaient dans l'exil comme sous leur beiceau , (ju'ils prenaient leur prison pour une pallie. Un large escalier conduisait dans le jardin entre \\i\v doublerampe d'arbustes. Amélie remarcjua visà-vis d'elle un autre escalier pareil à celui qu'elle venait de descendre , et qui paraissait remonter vers une seiie probablement sen^-
blable ii la sienne ; elle n'osa pas s'en assurer.
IN'y a-l-il pas quelque enfantillage à décrire si longuement l'ordonnance d'un manoir ? Je ne sais ; notre habitation fait partie de nousmêrae. Quand on est assez riche pour soigner, comme on veut , son asile , il s'attache quelque chose de notre pensée intime au moindre meuble qu'on y place. Un appartement n'est souvent qu'un plan en relief de notre ame. Sans compter les mystères qu'ils abritent ou qu'ils dérobent, il y a bien des secrets cachés dans les plis de nos rideaux ! On a fait des traités de physiologie sur la gourmandise et le mariage, sur les sept péchés capitaux ; je m'étonne qu'on n'ait pas encoi*e étend m le cercle. La physiologie de l'appartement ne serait pas le moins curieux de ces ouvrages.
Amélie voulant se réserver le plaisir de parcourir le parc avec Lionel, c'est-à-dire de le bien voir, elle rentra pour exécuter le projet d'écrire à sa mère. Il y avait trois jours seulement qu'elles s'étaient (juittées : mais que d'évé-
nemens seraient pressés pour elle en ce peu d'heures ! Elle devait croire qu'il y avait bien plus long-temps.
Elle venait à peine de terminer celte lettre ^ pleine de supplications pour son père , quand on vint lui demander, de la part de Lionel , si elle était visible. Elle était toujours prête à le recevoir: mais elle rougit beaucoup, en le voyant entrer. Pourquoi?
Il est facile d'imaginer les occupations qui remplirent cette première journée de leur installation. Ils se promenèrent démesurément, sans se fatiguer, Amélie montrant pour les moindres détails une curiosité presque enfantine, et Lionel une complaisance inépuisable, comme celle qu'on a pour ses enfans, et même pour ceux des
autres, quand ils ne pleurent pas et qu'on
voudrait les avoir faits. Ils ne s'ennuyèrent pas non plus , car ils étaient tous deux gracieux , instruits , spirituels , et ils riaient sans prétention quand ils avaient envie de rire ; ce qui n'arrivait pas souvent , mais ce qui est très-im-
portant quand on ne veut pas bâiller. L'un avait beaucoup vu , l'autre croyait voir, en écoutant. Lionel voulait faire oublier à Amélie qu'il ne l'avait épousée que par dévouement : l'autre déguisait ce besoin inné de plaire , qui ne s'atrophie jamais cbez les femmes, sous les traits naturels de la reconnaissance et de l'affection fraternelle. Je me suis demandé souvent si Lionel , quoique cela ne parût pas lui coûter, eût pris autant de soins pour être aimable, dans le cas où sa femme eût été aussi laide qu'elle était belle, c'est-à-dire, horrible. Je n'en crois rien , mais c'est égal. Le seul fait à constater dans ce moment , c'est qu'ils ne s'ennuyèrent pas ensemble : c'est beaucoup.
Ils reçurent dans la matinée quelques personnes des environs qui avaient appris leur arrivée, et qui ne savaient rien de leur position . Ce pays était si retiré, si solitaire, que la médisance n'y arrivait pas. Ils les retinrent à dîner, pour éviter dans la soirée les embarras d'un téle-àtète, qui pouvait gêner au moins Tun des deux,
Dans le jour tout va bien: mais l'obscurité n arrange que les esprits libres. Quand tout le monde fut parti , ils se retirèrent chacun de leur côté dans leur appartement, comme ils l'avaient fait la veille, comme ils le firent chaque jour, ou chaque nuit plutôt. Tous deux, en se mariant, avaient pour ainsi dire contracté tacilement l'engagement mutuel que tout serait commun entre eux, excepté ce qui l'est toujours. Amélie n'avait fait que changer son nom contre un autre : c'était là tout son mariage.
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Tout le monde à peu près connaît de nom Thompson , l'illustre auteur d'un poëme qu'on a tant lu jadis, qu'on ne le lit plus guère aujourd'hui. Poëte riche et fécond , il sent vivement quoiqu'il manque d'enthousiasme, et il sait faire aimer ce qu'il décrit. On peut lui reprocher des
réminiscences maladroiles , une enluminure classique, qui dépayse ses tableaux, et dérange l'attention : il donne à la poésie anglaise une saveur de latinité, qui ferait quelquefois supposer qu'il n'a vu ses paysages qu'à travers son Virgile. Il jette ou paraît jeler trop souvent la véritable nature dans le moule conventionnel d'une nature de bibliothèque; mais malgré tous ces défauts il y a dans les Saisons des passages d'un charme inexprimable, d'une grâce de sensibilité ravissante. A la tète de ces morceaux d'élite, il faut citer, dans le chant du Printemps, l'espèce d'hymne qu'il consacre au bonheur domestique , à ceux dont les étoiles natales ont mêlé leurs rayons , qui confondent en un seul destin leurs fortunes, leurs cœurs, leur être tout entier. « Ce n'est point, dit-il, le lien grossier des lois humaines qui les unit, c'est l'harmonie elle-même formant de toutes leurs passions un seul accord d'amoui-. Qu'est-ce pour eux que le riche fracas des villes, leurs pompes, leurs plaisirs, et toutes ces bruyantes folies qui
n'ont de sens que pour la déraison ? Une pensée du monde peut-elle se glisser entre deux cœurs si serrés, qu'ils n'en font plus qu'un seul? Ils trouvent dans les bras l'un de l'autre tout ce que le luxe de l'imagination peut créer , et Je rêve de l'ame inventer. Unique témoin de leur bonheur, la nature, prodigue de largesses, rajeunit à chaque saison leur amour. Leurs liens se resserrent en veillissant : et quand le ciel l'ordonne , le temps les frappe sans les désunir ; ils descendent de la même couche dans le même tombeau , compagnons de sommeil et d éternité : « Togethei down they sinkinsocial sleep. » Ne sont-ce pas là des idées douces et consolantes? On devrait vouloir se marier, ne tùt-ce que pour arriver au dernier vers. Ces idées ne réfutent-elles pas par leur pureté ces dénigrations licencieuses de l'union conjugale, qu'on admire aujourd'hui, pour avoir l'air d'avoir une opinion qui ne soit pas celle de tous , comme si une sottise particulière valait mieux qu'une sottise générale? Il y a sans doute une
puissance, une vigueur de félicité magique , dans cesaffeclions brûlantes (|ui n ont de sanction que le mystère : mais qu'elle est loin, dans sa fragilité, de ce bonheur sacré qui fuit le jour, mais qui ne le craint pas : qui n'a qu'une chance de divorce, si même il en a une, car qui sait d'une manière certaine s'il ne se renoue pas après la mort ! On peut aimer et douter de ce qu'on aime; mais, s'il y a là du plaisir, il n'y a de vrai bonheur que dans la sécurité. J'ai commencé mon apologie par vous citer des vers de Thompson en français ; je la terminerai en vous rappelant textuellement ces beaux vers de (^owper, (jue j'ai toujours regretté d'avoir lus trop tard ; j'aurais peut-être , en le cherchant, rencontré son trésor.
Donies(ic haj)j>iiless ! Thon only bliss
01 païadise, that lias sui vived ihe fall !
Thon arl not known , wheie pleasure is adored ,
That reehng Goddess , wilh tlie zonelcss waist
And wandeiing eyes, still leaning on thearm
Ol novelly, lier liiklc , IVail .support ;
For thon art meek and constant , hatiiii; clian;;!',
Kiid linding , in the calm of truth-ty'd lové, Joys, that her stormy raptures never yield;.
Vous me demanderez peut-êlre à quel pt'opos je viens vous révéler ces belles choses , et ce qu'ont à faire le peintre des Saisons et le chantre du Sopha avec Lionel et Amélie? Beaucoup plus que vous ne pensez ; car il serait difficile de rencontrer deux êtres, mieux conformés pour ce bonheur , mieux placés, en apparence, pour en savourer toutes les nuances. Ils avaient tous deux l'un pour l'autre une affection profonde, une grande sympathie de penchans et d'esprit, des souvenirs communs, et devant eux le même avenir. Ils étaient assez riches pour faire autant de bien qu'ils en voulaient faire ; tous deux se plaisaient à la vie retirée des champs , et c'était la leur; tous deux aimaient la solitude , et ce qui la peuple d'émotions , le travail et les arts -, que leur manquaitil donc? De vivre ensemble, au lieu d'exister
l'un à côté de l'autre.