‹ Sir Lionel d'ArquenayChapitre 4 sur 7 · îj · texte numérisé non relu

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Lionel était bien à peu près aussi heureux qu'on peut l'être , quand on ne l'est pas complèlement : mais Amélie ne Jetait pas du tout. Plus elle sentait vivementces charmes du foyer^ qui ont embelli nos vers, sans leur rien emprunter , plus elle sentait , à chaque instant , la distance qui l'en séparait.

Il se trouvait quelques riches habitations dans les environs de Greendale. Ceux de leurs possesseurs qui connaissaient Lionel amenèrent bientôt chez lui ceux qui désiraient le connaître : et les premières semaines s'écoulèrent pour lui entre l'ennuyeux plaisir de recevoir des visites, et le plaisir encore plus ennuyeux de les rendre. Ses goûts sédentaires lui faisaient trouver ces politesses insipides , et il s'en serait volontiers dispensé ; mais bien qu'éprise aussi des tranquilles douceurs de la retraite, Amélie ne paraissait point de son avis sur la manière d'en jouir, et elle s'arrangeait toujours de façon à recevoir plus de monde qu'il ne voulait.

L'explication de ce caprice est facile. Amélie se sentait d'autant plus gênée près de Lionel , qu'il semblait, lui, n'éprouver auprès d'elle aucune espèce d'embarras. Il était pour elle, à Greendale , ce qu'il était à l'abbaye , simple , bon, gracieux, d'une égalité d'humeur inaltérable, rempli de prévenances et d'égards : il était impossible d'être plus ami; mais à mesure que l'amour se développait dans le cœur de cette femme, il lui devenait plus évident que son mari n'en avait pas. Comme elle ne se reconnaissait pas le droit de s'en affliger, c'était une raison de plus d'en pleurer. Dans le monde au contraire tout changeait de face. Il craignait tellement que les médisances , qui avaient précédé son retour, ne fussent confirmées par une apparence de froideur, qu'il lui montrait devant les étrangers un amour qu'il n'éprouvait pas, et dont il ne retrouvait plus l'expression quand ils étaient partis. Ses yeux étaient plus doux : son regard , son sourire , la consultaient plus souvent. Il avait l'art de ne s'a-

dresser qu'à elle, en parlant h tout un auditoire. Il lui témoignait cette espèce de familiarité réservée , qui en indique ime plus grande dans l'intimité ; il y avait toujours l'accent du tu dans le vous qu'il lui disait. Amélie de son côté se laissait aller h lui répondre sur le même ton : libre d'épancher à demi ce qu'elle avait dans l'ame , elle se trouvait heureuse d'être franche, quand peut-être Lionel ne la croyait qu'adroite. On aurait pu quelquefois les prendre pour deux amans impatiens de se trouver seuls. Ce n'est pas , on le sent bien , qu'ils se prodiguassent les caresses stupidement furtives de deux jeunes époux, qui semblent donner au monde un prospectus de leurs plaisirs ; mais , de loin ou de près , ils ne semblaient occupés que d'une seule pensée : de se voir, de s'entendre et de se plaire. Ce n'était vrai que d'un côté. On croyait quelquefois leur rendre service en les quittant; hélas! et c'est alors qu'Amélie s'apercevait de tout son malheur. Lionel délivré du devoir d'être aimable lui paraissait

glacé, quand il n'y avait plus personne; et quand Amélie n'était triste que de ce changement, il aurait juré que c'était le babil du monde qu elle regrettait. Le départ d'un étranger allégeait le cœur de Lionel : il lui rendait son équilibre un instant dérangé ; il emportait une illusion d'Amélie. L'isolement affectait différemment ces deux âmes, en y produisant le même effet. Lionel, à l'aise dans la solitude, y devenait à la fois plus content et plus froid ; Amélie plus gênée y semblait froide, parce qu'elle s'y retrouvait misérable. S'il n'y a , comme je le crois , de félicité possible que loin des hommes , n'est-ce pas là le vrai cachet de l'infortune, que d'avoir besoin de la foule pour se sentir solitaire?

Toutes les âmes ne sont pas faites pour connaître cette pure socialité, qu'ont peinte nos poëtes sous des couleurs si vives, ce charme ineffable de mirer sa vie dans une autre existence, qui double toutes vos joies, qui adoucit toutes vos peines en les réfléchissant ; mais

quand le del vous a donné celte unie, quand on a une conviction intime de cœur et de raison, que tout ce qu'il y a de délices sui- la lerre repose dans la force des liens , dans des liens consacrés aux yeux du monde par la sanction du ciel : quand notre imagination ne peut rien inventer de plus doux pour le paradis , que d'y vivre toujours aimé d'un ami qu'on n'aura pu chérir ici-bas qu'un instant, d'être à jamais de moitié dans ses regards , de moitié dans ses pensées , n'est-ce pas une malédiction de Dieu que de voir un obstacle insurmontable entre soi et cet Eden ! Et quand on le touche , comme Amélie, quand on appartient à 1 être qu'on préfère , quand on sent que nos jours ne sont que l'écho des siens, quand on vit à l'abri du même nom, comme à l'abri du même asile, n'est-ce pas une amère moquerie du sort que de voir le spectre du passé vous repousser sans cesse du présent , et dénouer les nœuds qu'on voudrait resserrer! Elle qui voyait constamment dans son fantôme d'hyménée une ombre de

l'hymen qu'elle avait perdu, qui, semblable aux âmes coupables , regardait l'Elysée pour ainsi dire à travers la porte diaphane qui le sépare de l'enfer, que ne devait-elle pas souffrir ! S'il y a un supplice dans le monde , c'est de savoir de quoi se compose le bonheur, de le sentir possible et de n'y pouvoir atteindre.

Virtutem videant, intabescautque relictàl

Quel beau vers, quand même virtutem ne voudrait pas dire béatitude ! Un tyran des Indes proposait la moitié de ses États à celui qui inventerait un nouveau genre de torture ; il voulait punir un amant de sa femme. Je l'aurais enchaîné au pied de mon lit.

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On ne se figure pas combien le mariage ajoute à l'affection qu'on a pour ses parens , combien l'arae est plus filiale, quand on va partager à d'autres êtres la vie qu'on nous a donnée. On s'attache à sa mère , à son père de tout l'amour qu'on attend de ses enfans. Le besoin, qu'on éprouve d'avance, d'être aimé des fils que

l'on espère , nous feiait regarder comme un crime de n'être pas nous-même assez fils. On gémirait tant d'une ingratitude , qu'on se défend d'être ingrat en multipliant ses preuves de reconnaissance. On donne ce qu'on s'apprête k demander , comme si c'était une garantie pour l'obtenir. On pardonne à des exigences, contre lesquelles on s'est cabré, en prévoyant ce qu'on exigera soi-même. Ces pensées ne pouvaient naître dans le cœur de Lionel ; mais elles exerçaient toute leur force sur l'ame faible d'Amélie. Elle regrettait sans cesse davantage la présence de sa n^ère. Plus elle souffrait , plus elle désirait la voir. Elle voulait déposer sur sa tête lout l'amour, dont elle avait besoin pour appuyer la sienne. Elle ne se lassait pas plus de lui écrire que sa mère de répondre ; mais le pardon de lord Alton n'arrivait pas. Elle ne s'était pas attendue à une si longue inflexibilité. Rien cependant n'avait transpiré sur le secret de leur fuite el de leui' mariage , el Lionel

augurait bien de ce silence: n'était-ce pas assez pour la rassurer ?

Ils avaient dîné seuls pour la première fois depuis un mois, et le ciel étant gris et pluvieux , l'air froid et humide , le téte-à-téte était imminent pour la soirée. Lionel pour l'abréger proposa à sa femme de passer dans le salon de musique. Elle ne refusait jamais ce qu'elle croyait pouvoir lui plaire, mais elle tremblait de tous ses membres à l'idée déchanter devant lui. La musique est la respiration de l'ame ; et elle avait si peur de lui montrer son amour ! elle s'en faisait un remords , et craignait qu'on ne la méprisât d'aimer , ne se jugeant pas digne de l'être. L'amour vrai épure tant les âmes, qu'on croirait volontiers que cette faculté d'aimer ne doit appartenir qu'à la vertu. Elle venait d'exécuter le prélude de ce bel air de Mozart dans la Prise de Jéricho : « Eh , peuton me faire un crime!.... » quand lieureuseraent pour elle un domestique entra, et Veniit une lettre à Lionel.

— On attend la réponse.

— C'est bien. Je sonnerai.

Quoique heureuse d'être interrompue, Amélie frissonna pendant que son mari parcourait cette lettre. Elle crut à un malheur, car il changeait de couleur en la lisant.

— Qu'avez-vous ? lui dit-elle ; mon père....

— C'est une lettre de lui , qui n'annonce rien de sinistre, je vous assure..,.. Voulez-vous que je vous la lise?

— Oui , j'aime mieux que ce soit vous qui 1)1 annonciez un bonheur ; j'y suis accoutumée.

— Ecoutez donc , Amélie.

Et Lionel lut lentement la lettre suivante , en ayant soin d'en commenter minutieusement chaque phrase.

« Monsieur ,

« J'ai reçu les nombreuses lettres que vous m'avez écrites pour justifier, pour essayer de justifier, l'abus de confiance dont je dois me plaindre et vous accuser. Elles ne vous excusent pas : mais je dois dire qu'elles sont lrès=

bien tournées. Je persiste à croire que votre véritable vocation était la diplomatie. Je présume que c'était aussi celle d'Amélie , car ses lettres sont encore mieux que les vôtres. Les femmes aiment à ce qu'il paraît mieux que nous, soit dit sans vous offenser, Lionel. Amélie a su trouver, pour plaider votre cause , des raisons que, malgré votre habileté, vous n'auriez jamais imaginées pour plaider la sienne, des raisons si spécieuses , que je ne sais pas comment y répondre , moi ! et c'est précisément parce que je n'y peux pas répondre , que je viens lui en demander l'explication. Cette explication , je l'attends de suite , et chez vous. Descendez! Vous êtes deux ingrats, mais je ne puis pas me passer de vous , c'est-à-dire , Monsieur, que je ne puis pas me passer d'elle. »

Malgré toute sa science diplomatique , il est probable que l'ambassadeur n'aurait jamais écrit celte lettre sans le conseil de lady Alton , qui connaissait mieux que lui tout le danger

d'une émolion trop vive , et qui sut intéresser son amour propre à l'écrire. Sans elle, il aurait surpris brusquement sa fille , sans se douter qu'il y a des joies qui tuent. Voilà pourtant ce qui arrive , quand on ne croit pas aux passions.

Nul doute qu'il n'eût tué sa fille , s'il fût entré sans la prévenir , comme il en avait l'intention. Depuis quelque temps elle était si nerveuse , si impressionnable , qu'elle tremblait, comme une sensitive , au moindre souffle qui l'approchait; mais Lionel ménagea si bien cette irritabilité par la lenteur de sa lecture , et les pauses explicatives dont il l'entremêlait , qu'avant la fin de ce singulier pardon , elle avait pu deviner, sans risque, que la voiture, dont elle n'était pas d'abord certaine d'avoir entendu le bruit , était celle qui amenait lady Alton et son père.

Quelques minutes après elle était dans les bras , sur le cœur de sa mère , aux genoux de lord Alton. Elle n'eut pas de peine à obtenir la grâce qu'il apportait. Ell«^ n'eut pas non plus

besoin de plaider pour Lionel. Le vieux minis- !re était trop heureux pour paraître long-temps sévère.

<• Pour chanter le retour , point de corde à la lyre! » disait au onzième siècle un ménestrel de la Provence ; c'est encore la même chose au dix-neuvième , non-seulement dans sa patrie , mais partout. Laissons donc cette scène à deviner , à ceux qui ont dans l'ame une corde déplus que la lyre des trouvères ; un battement de cœur est plus éloquent que toutes les paroles. Que dire d'ailleurs quand tous les personnages ne parlent qu'avec des baisers 4 des regards , et des larmes !

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La même attention , qui avait ordonné l'appartement d'Amélie, avait surveillé ceux de lord et de lady Alton. Ils y retrouvèrent les frères jumeaux de leurs meubles d'habitude. Us se sentirent attendus , et ne songèrent pas à se faire regretter. Ils n'avaient pas besoin de

voyager pour retourner chez eux : ils y étaient; ils y restèrent.

L'arrivée de lord et de lady Alton attira bientôt à Greendale toute la haute société des environs. Les bals, les concerts ne tardèrent pas à se succéder presque tous les jours. Il semblait qu'Amélie voulût remercier par des fêtes ses parens de leur retour, jouir de sa joie dans tous les yeux , la voir sur tous les fronts. Hélas ! elle avait bien besoin de toutes ces ruses pour croire à sa présence. Elle avait besoin du monde pour se croire aimée. Elle y entendait iuurmurer tout bas que son mari l'adorait , et, ne pouvant s'en faire une croyance, elle s'en laisait un présage. Si elle voyait des femmes envier son bonheur , elle prenait leur envie pour un aveu de la vérité , et se sentait moins malheureuse-, puis Lionel avait toujours devant le monde mille questions à lui faire, qu'il ne lui faisait pas quand ils étaient seuls. D'un bout du salon à l'autre il semblait l'entourer de son ame, épier ses mouvemens pour lui

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épargner une fatigue , préparer à son esprit là route qu'il fallait suivre pour être aimable. Elle croyait sentir que la pensée de son mari ne la quittait pas, et elle s'ennoblissait de cet hymen public , que dénouait la solitude. Fleur mystérieuse et seule de son espèce, son ame ne pouvait s'épanouir qu'à la chaleur des lustres, au faux jour des bougies.

Chacun vantait sa félicité, mais quel infortuné aurait voulu contre elle échanger sa misère! Elle ne voyait son époux, comme tout le monde , qu'aux heures d'assemblées , presque jamais avant. Immédiatement après le repas du matin, Lionel se retirait dans son cabinet, et né reparaissait plus de la journée. Qu'y faisait-il? Elle eut été si fière d'être initiée à ses travaux ! Lui fallait il donc ne lire qu'avec les curieux dans le livre de ses pensées : et quand elle pourrait y lire, aurait-elle le droit de louer aussi haut ! Lui faudrait-il affecter cette pudeur d'admiration, qui croirait fairesonpropreéloge, en applaudissant l'œuvre de celui qu'on aime !

Si par hasard, lorsqu'elle se proinenail seule dans les sentiers boisés et solitaires de son parc, il lui arrivait de rencontrer Lionel , elle tressaillait, elle rougissait comme s'il eût, en l'abordant , surpris le secret de ses rêves , comme si elle eût été coupable de songer à lui. Elle craignait de répondre en amante aux questions fraternelles de son époux. Elle regrettait qu'il n'y eût là personne pour l'entendre et pour l'encourager. Elle n'osait hasarder de confidence qu'en représentation. Le salon devenait son confessionnal , le sanctuaire où elle pouvait révéler son cœur. Les mystères de l'amour s'étaient transportés pour elle du gynécée dans la foule. C'est là seulement qu'avaient lieu ces rendez-vous , ces têle-à-téle d'ames , où le silence parle aussi haut que la parole. Elle avait peur que Lionel ne connût sa passion! — Eh! comment le saurait-il, disait-elle en pleurant ; je ne l'avoue comme lui qu'aux yeux des autres , et je me lais quand on ne me regarde plus.

Comment saurait-il que je l'aime, puisque je fais comme lui, et qu'il ne m'aime pas!

Un tourment plus aigu vint bientôt s'ajouter à tous ses chagrins : ce fut la jalousie. Parmi les personnes qui venaient le plus souvent au château, était un vieil officier qui avait servi sous Lionel , et qui avait le talent de fatiguer, Amélie , en lui racontant les belles actions de son mari. Il fallait qu'il fût bieu profondément ennuyeux ; c'était dans le fait le second volume du général Monlévron. Toute sa vie, toutes ses [)ensées, l'univers même, pivotaient dans sa conversation autour d'une seule bataille. Le malheur voulut que, s'il ressemblait au général Montévron , il eût une nièce qui ressemblait à sa fille, et qui paraissait, comme elle, préférer un entretien souple et varié à l'éternel récit qui était toujours suspendu sur ses oreilles. Elle croyait peut-être que Lionel avait contribué à faire tuer son mari, qui n'étaitguère plus amusant que son oncle. VA\e s'en montrait aussi reconnaissante que si c'était vrai. 11 y a peu

d'hommes , dans la position de Lionel , qui sachent résister aux agaceries d'une jolie femme, et il y répondit. 11 se trouvait aussi libre que s'il n'était point marié. IN'ayant engagé que son nom, il se croyait permis de disposer du reste. Il était sûr d'avoir pour sa lémme toujours les mêmes égards, les mêmes attentions, le même attachement; mais, comme il n'avait point d'amour pour elle , comme il ne lui était pas entré un moment dans la tête qu'il pût lui en inspirer, il ne se crut pas obligé à se refuser une distraction ou un plaisir qui ne nuisait à personne. Tout vieux qu'il pouvait être par la pensée et l'expérience, il était de fait trop jeune encore pour ne pas s'apercevoir qu'il était homme. Il s'en aperçut, et il fut bientôt certain pour Amélie, mais pour elle seule, que lady Clémence Wittingham était la maîrresse de son mari.

Qui pourrait dire ce quelle endura, elle qui n'osait pas se plaindre, qui ne pouvait pas même se confier à sa mère ! Sa mère ! Elle avait déjà

tant souffert de sa faute : comment se liasarder à la faire soutfrir de son amour! Puis d'ailleurs il est des secrets, de vagues secrets de cœur, qu'on s'avoue à peine à soi-même. Comment déposer dans le sein d'un autre ces ombres de pensées, qui n'ont rien de certain que le poids dont elles nous étouffent! — O mon Dieu! disaitelle souvent en priant pour lui : il n'est pas même infidèle! Je suis obligée de le justifier à moi-même de ce qui me lue. 11 faut que je l'approuve de me fuir, il faul que je voie du respect d'affection dans son éloignement. Oui, il m'estime davantage en me fuyant. Il ne me regarde pas comme un jouet destiné à ses plaisirs. Il me relève, il veut me relèvera mes yeux en n'acceptant pas l'héritage d'un autre. Ses baisers me reprocheraient ma faute. O mon Dieu! se peut-il qu'il ait plus d'estime pour moi , et plus d'amour pour elle! J'aurais mieux fait de mourir ! — Vingt fois elle eut le projet de lui écrire, d'implorer sa pitié. Il nous semble quelquefois, dans nos misères, qu'une lellre

aura plus de puissance que nous ; que ces ciis muets et supplians d'un cœur qui se brise s'adressent plus directement à l'ame, y pénètrent plus avant que les sanglots qui frappent l'oreille. On voudrait du moins l'essayer. — Je lui dirai que son amour me déchire : je le conjurerai de le cacher. Il est si généreux ! Hélas ! n'a-l-il pas assez fait pour moi? Pourquoi abuserai-je de sa bonté? Ne suis-je donc pas assez en travers de son destin? Sans moi.... il serait libre! Rends-lui donc sa liberté, pauvre femme! meurs et tais-toi !

Elle revenait alors à ses premiers projets , à cet éclair de pensée qui lui avait fait accepter le sacrifice de Lionel , à ce serment qu'elle s'était fait de mourir, aussitôt quelle aurait reçu

le baptême de son nom. Mais elle n'osail

plus. N'eût-elle pas eu la crainte d'être parjure au ciel, elle aurait encore hésité. Il y a dans les infortunes de l'ame quelque chose qui répugne à la mort. On voudrait que le désespoir nous tuât ; on ne voudiait pas tuer le dé-

sespoir. Il semble qu'on vive par ciiriosilé , pour apprendre jusqu'à quelle limite du malheur il pourra nous pousser. On devrait bien savoir pourtant que le malheur n'a pas de bornes : c'est un tyran dont l'empire n'a pas de frontières.

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Epouse de nom seulement , lady Lionel d'Arquenay allait être bientôt mère. Sa santé affaiblie depuis quelque temps , surtout par le chagrin , la retenait quelquefois des journées entières dans ses appartemens. Qu'eût-elle fait dans le monde? La foule pour elle était rede-

venue la foule. Lionel , il est vrai , s'y mon» trait toujours le même. Mais elle ne pouvait plus s'abuser : elle ne pouvait plus prendre une illusion pour une espérance. Ces indispositions éloignèrent bientôt les habitués du château , et l'antique silence de l'abbaye de N*** vint remplacer à Greendale le tumulte des réceptions. Lady Clémence partit des premières» forcée, bien à regret sans doute, d'accompagner son oncle à Londres. Amélie remercia Lionel dans son a me de paraître insensible à cette absence. L'œil en effet le plus perçant (et celui de la jalousie peut se vanter de l'être, puisqu'il voit souvent ce qui n'existe pas encore}, le regard le plus pénétrant n'auraient pu surprendre sur son front la plus légère trace de regret et de tristesse. Lady Clémence, au fait, n'était rien , dans sa vie, qu'une femme qu'on possède un jour de désœuvrement , et qu'on laisse le lendemain avec autant d'indifférence qu'on l'accepte.

Malgré des souffrances presque continuelles,

Amélie commença à éprouver une sorte de satisfaction d'autant plus vive qu'elle y avait moins compté. Son mari venait dix fois par jour s'in- Ibrmer de sa santé , et il demeurait chaque fois plus long-temps. Il faut si peu de chose pour être heureux à quelqu'un qui a l'habitude de ne pas l'être!

Tandis qu'elle était emprisonnée chez elle par une langueur fiévreuse qui l'abandonnait rarement , lord Alton eut un accès de goutte si violent , que lady Alton fut obligée de quitter le sofa de sa fille pour le chevet de son mari. Pendant quelques jours que sa femme ne put sortir, Lionel crut de son devoir de remplacer près d'elle lady Alton, et il serait possible que, pour la première fois de sa vie, Amélie regrettât moins vivement la présence de sa mère. Il n'y avait cependant que de la charité d'affection dans la conduite de Lionel. Lady d'Arquenay était dans un état de nonchalance maladive, où la moindre occupation est une fatigue , où on no lirait pas l'autein-

qu'on aime le mieux, pour n'avoir pas la peine (le tenir son livre. Témoigner peu d'inquiétude ou d'empressement pour sa femme, c'eût élé instruire ses gens de son indifférence pour elle, el cuire le sentiment de délicatesse qui le lui défendait, il lui portait réellement trop d'attachement pour vouloir ajouter à ses ennuis le malaise de l'isolement. 11 lui tenait donc fidèle compagnie. H l'entretenait des sujets qu'il croyait devoir lui plaire; ii lui lisait les ouvrages qu'elle préférait ou qu'elle désirait connaître; quelquefois même il travaillait près d'elle, et s'il eût tourné la tète, il eûtpu remarquer que les yeux d'Amélie suivaient tous les mouvemens de sa plume. Elle traduisait dans son ame les caractères qu'elle devinait. Elle assistait de cœur à ses pensées. H aurait pu ne lui rien dire de la journée : elle ne se serait pas plainte un instant; il était là! Et comiuent ne leùl-elle pas aimé? Il avait l'ame d'une mère pour elle. Il retrouvait , pour la distraire de son abattement, ce zèle ingénieux dont il l'entourait dans

le monde. 11 lui semblait alors que ses souffrances faisaient cercle autour d'elle , et qu'il lui témoignait devant ces douleurs la même religion de tendresse qu'il lui montrait en public. Alors elle eût voulu vivre malade, et ses maux devenaient ses fêtes. Peut-être faudrait-il inventer une langue pour nommer tous les soins <(ue lui prodiguait Lionel: mais il en faudrait encore une autre , pour exprimer ses bénédictions.

Elle essayait souvent, malgré cette espèce de répugnance que donne la fièvre pour le moindre mouvement, de quitter le divan où elle reposait pour aller respirer, dans sa galerie des fleurs, cette atmosphère de printemps réfugié, qui fait tant de bien à Tame, qu'on prend ses parfums pour de la joie. Si elle tentait ces efforts, c'est qu'il lui fallait les bras de Lionel pour la soutenir dans sa marche, et elle s'y liouvait si bien! S'il faut avouer la vérité, Lionel aussi n'embrassait pas sans trouble le corps défaillant de cette femme qui l'adorait. 11 v a,

sans doute, dans le toucher quelque chose de magnétique qui vous répond à lame, quelque chose de contagieux dans Tamour , qui passe d'un cœur à l'autre, quand ils s'approchent : il faut le croire , car Lionel se sentait quelquefois aussi ému qu'Amélie. H y a tant de grâce d'ailleurs , tant de grâce captieuse dans une femme qui souffre, tant de langueur enivrante dans ces maladies qu'on devrait ne devoir jamais qu'à l'amour, que le charme est souvent presque irrésistible pour ceux même qu'elles pourraient blesser. Amélie était d'une beauté ravissante, d'une douceur angélique dans ses tourmens, qu'elle cachait comme une impiété; elle mettait de la pudeur à paraître forte. Jamais un murmure n'effleurait ses lèvres. Elle devinait l'inquiétude, pour rassurer par un sourire. Lionel s'étonnait parfois de se sentir palpiter pour une femme dont chaque douleur était un aveu de son crime. Il se prenait à la plaindre de ne pouvoir inspirer que de l'amitié , et cette idée n'était pas loin de lui inspirer davan-

lage. Il la trouvait si malheureuse, qu'il s'allachail à elle de toute la force de sa faute. 11 cherchait , pour ainsi dire , à combler de son affection l'abîme qui la séparait du bonheur. Il l'aimait de tout l'intervalle qu'il y avait entre leurs sorts. Je ne sais si Amélie s'en aj)ercevait, si elle avait la conscience , l'instinct de cette singulière compassion , mais elle devait sentir dans son cœur le désordre qui s'élevait dans celui de Lionel. S'il y a un sentiment au-dessus de l'idolâtrie, c'est celui-là qui se glissa dans son ame sous les traits de la reconnaissance.

— Lionel, lui dit-elle un soir après une conversation où la familiarité avait souvent frôlé l'attendrissement, est-ce bien le soleil couchant qui rougit ainsi le clocher de nos montagnes?

— Non, chère enfant, ce sont les feux du phare.

Ce mot doux et intime, le premier de ce genre qu'eût prononcé Lionel, fit tressaillir la pauvre femme. S'il eut fait moins obscur, il aurait pu voir des larmes dans ses yeux.

— Le phare ! Je ne savais pas

— Quoi, Amélie, vous ne savez pas que vous avez un phare dans vos domaines?

— Vous ne me l'aviez pas dit, Lionel ; c'est donc un de vos bienfaits?

— Oh! non, car, voyez-vous, Amélie, quoique j'aie la prétention de me croire bien vieux, j'avoue que je n'ai pas trois siècles, et il y a à peu près ce temps que cet édifice est debout sur nos rochers.

— J'ai toujours cru que c'était le clocher d'une église abandonnée , la dernière tour de quelque ancien couvent.

— C'est aussi un clocher. Se peut-il, Amélie, que je ne vous aie jamais raconté l'histoire de ce monument?

— Jamais.

— Cela nous prouve, Amélie, à quel point j'ai oublié d'être poëte, car il y a huit ou dix ans que, tel que vous mcToyez, j'ai fail sur ce sujet un poëme, un long poëme ;i la manière de S penser.

— Oh , j'aime tant cette mesure ! Est-ce que vous

— Eh hien! vous n achevez pus, Amélie? Je parie que vous vouliez me demander pourquoi j'avais choisi précisément ie mètre le plus difficile. Que voulez- vous? on est présomptueux quand on est jeune ; mais je me suis corrigé.

— Ce n'est pas là du tout ce que je voulais dire, Lionel. Je voulais vous prier de me lire

cet ouvrage, et j'ai eu peur de vous déplaire

en vous le demandant.

— Vous ne pouvez pas me déplaire, Amélie; mais je vous aime trop pour vous obéir.

Je vous aime trop! Ce sont des mots bien simples : mais Amélie avait tant besoin de les entendre, que, de peur de ne plus écouter, elle n'osa plus parler.

Voyant qu'elle ne répondait pas, Lionel, qui craignait plus de la contrarier que de paraître mauvais poëte , reprit d'une voix si douce , qu'elle avait l'air caressant :

— Si vous y tenez pourtant, Amélie, je n'ai

jias lissez (ramour-propre pour vous refuschi Je suis plus modeste que vous ne croyez.

— Oh l soyez bon ! Je serai si heureuse !

— Je le veux bien, Amélie I Mais il faut que je vous quitte, pour vous aller chereher le bonheur; je ne l'ai pas sur moi. Je ne sais pas troj) où le trouver, mais puisque c'est pour vous.

Et comme il se levait pour sortir :

— Ne soyez pas long-lemps !

— Je reviendrai si vite, que vous ne me croirez pas parti.

l'm half reîii)-i)'<j hcfoie î gti.

Amélie croyait déjà qu'il y avait deux heures qu'il était parti, quoiqu'il n'y eût pas vingt minutes, lorsqu'elle reconnut le bruit de ses pas h l'extrémité de la galerie. Quand les oreilles sont au cœur, on entend de bien loin.

— Je vous ai fait attendre, Amélie; mais sans arrière-pensée, je vous assure, de me faire désirer. J'ai bien craint de différer indéfiniment

noire soirée littéraire ; je ne pouvais pas retrouver mon chef-dœuvre. Je l'ai cru perdu, et cela m'aurait contrarié. Vous ne l'auriez peut-être pas cru, vous.

— Pourquoi cela? Je crois tout ce que vous me dites, Lionel. Allons-nous commencer tout de suite?

— Je ne demande pas mieux ; mais cette table est si mal placée que, si vous ne me prêtez pas un coin de votre divan, je me trouverai à la fois trop loin de vous et de la lumière ; c'est peut-être la même chose.

Amélie se recula sans dire un mot, et Lionel se plaça près d'elle. Elle trembla comme si l'enfer se fût assis à ses côtés. Ce n'était pas de douleur pourtant.

— Je vous gêne?

— INon, non, dit-elle vivement comme si le ciel allait la quitter.

Lionel, qui s'était à demi levé, se rassit, replaça sous sa tète les coussins dérangés.

— Etes-vous bien?

— Toujours.

— Mon poërae n'a pas de nom : mais je crois me rappeler que mon projet était de l'appeler le Phare. J'ai peur que ce ne soit là ce qu'il y a de plus brillant dans l'ouvrage, l'intention du titre.

— Nous verrons.

— Je me trompe ; il y a quelque chose de mieux, c'est l'épigraphe de Pétrarque, que je puis bien vous adresser comme une prière de ne pas méjuger trop sévèrement.

Voi ch' ascoltale

Spero trovar pietà , non che perdono.

Le bon Dieu lui-même serait venu lire à Amélie un ouvrage de sa composition, qu'elle ne l'aurait pas écouté avec une aussi religieuse attention. Le poëme de Lionel était assez médiocre : mais c'était une légende d'amour, et

Ij&Ti sentait dans certains passages qu'il avait

pleuré enJes écrivant.

C'éjôit l'histoire touchante d'une jeune fille» v^^- àjfffk l'amant était allé chercher aux Indes la ■^■- fortune qui pouvait le rapprocher d'elle. Son vaisseau, chargé de ses trésors, périt au retour sur les écueils voisins, et la mer ne rejeta qu'un cadavre à la jeune fille, qui attendait sur le rivage. Lors un deuil profond s'empara de son ame en peine : elle ne parla plus que de mourir, et , à force d'être appelée, la mort par hasard daigna venir. Avant d'expirer, elle demanda que son tombeau fut placé sur le clocher de l'église, d'où elle avait épié si souvent une voile à l'horizon. — Je veux, dit-elle, au prix de tout cet or qu'on m'a légué trop tard, qu'on entretienne à toujours une lampe sur mon cercueil ; qu elle éclaire , comme un rayon de mon ame, les flots où mon espoir a fait naufrage. Puisse, un jour, cette étoile funèbre et protectrice , ramener à quelque autre plus fortunée l'amour qu'elle attendra, comme j'attendais le mien ! Vous qui

serez heureux, vous ne m'oublierez pas : votre bonheur priera pour moi.

Il est rare qu'un homme, qui sent vivement, ne rencontre pas de temps en temps des traits de sensibilité qui émeuvent, et il y en avait quelques-uns de ce genre dans l'œuvre un peu pâle de Lionel, qui pouvaient racheter plus d'une faute, eût-on le cœur moins prévenu que celui qu'il captivait. La fin surtout était simple et touchante; il avait trop souffert de l'infidélité d'une femme pour ne pas bien peindre la constance. Puis, qu'importait à Amélie! La voix aimée colore ce qu'elle prononce : elle embellit l'aridité, comme l'amour anime les déserts. L'ame attentive remplit si bien de sa tendresse l'intervalle un peu large des beautés, qu'Amélie put croire de bonne foi qu'elle n'avait rien entendu de plus sublime. Lionel ne parlait plus ,

(ju'elle écoulait encore ce qu'elle pensait

|)eut-étre.

— Vous me trouvez bien froide, Lionel?

mais mais je ne puis pas dire ce que j'e-

prouve.

Et elle fondit en larmes. Lionel effrayé lui prit la main ; elle était glacée. Tout le sang était au cœur.

— Amélie, qu'avez-vous? lui dit-il, avec ce ton d'anxiété qui ressemble à une prière de ne plus souffrir. Tu souffres !

— Oh! non, dit-elle en sursaut; non, pas maintenant.

Et le sourire, qu'elle avait commencé comme un remercîment, ne put disparaître de ses traits évanouis. Lionel envoya chercher lady Alton, dont les soins eurent bientôt rappelé sur les lèvres d'Amélie la Gn de son sourire. Elle vit Lionel avant sa mère : que le ciel le lui pardonne! Elle vit sa pâleur inquiète avant que la joie vînt l'effacer :

— Je vous ai donc bien effrayé, mon ami. Oh ! je suis bien , maintenant. Merci !

ZZT

M. J. Smith avait tellement peur, en racontant ces mémoires, qu'on ne lui supposât plus d'imagination qu'il n'en avait, qu'aussitôt qu'il se sentait au bord d'un événement un peu moins en ligne droite que les autres , il prenait soin d'étouffer, par ses averlissemens, le moindre

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germe de surprise et d'inléièl. Il résultait de ces ingénieuses précautions, que ce qui aurait pu frapper ne frappait pas plus que le reste. I! en était ravi. — Savez-vous, disaitril, pourquoi je n'écris jamais d'ouvrages, cjuoique j'en compose beaucoup? C'est que je ne sais pas, la plupart du temps, quel coslume donner à mes situations. Je n'ai pas l'adresse d'en élaguer toutes les circonstances qui pourraient les empêcher de paraître bizarres ou rechei'chées. J'aime mieux ne rien dire que de heurter sur ce point la sage réflexion de madame de Staël , savoir : qu'il n'y a rien de plus déplacé dans un roman , que les événemens romanesques ; c'est lui retirer son plus grand charme, sa ressemblance avec l'histoire. Il est vrai que, si on les ôte de là, je ne sais liop où on les mettra. Mais peu m'importe : je ne ne suis pas chargé de leur trouver une place. L'essentiel, en ce moment, c'est qu'il se présente ici, dans nos annales, un incident qu'on pourrait prendre pour une fable, si je n'avais l'attention de vous pré-

venir. Ce n'e&t pas que cel incident soit fort extraordinaire, tant s'en faut; mais il est ou paraît de la même race que ces fictions, jadis brillanles , un peu frippées maintenant , qui traînent dans tous les livres de nouvelles , fabriqués depuis le déluge jusqu'à madame de Genlis. Je ne serais même pas étonné qu'on le retrouvât dans Duci'ay- Duminil. C'esl un malheur : mais le fait est véritable; ce n'est pas ma faute. Accordez-moi la j^^râce de penser que, si j'inventais quelque chose, cela vaudrait mieux que ce que je vais vous rapporter. Tout ce que je puis faire pour en corrig^er le principal défaut, c'est d'y ajouter une préface que n'y eût certes pas adaptée l'illustre auteur àk Alexis ou la Maisonnette dans les bois.

Quand on se trouve, en ce monde, placé d'une manière qui contrarie les règles ordinaires de celte vie (généralement si simple , quoique personne n'en convienne) , les moindres détails s'en ressentent, et s'y imprègnent d'une couleur inusitée qui tranche sur les tons gris

de notre existence. C'est ce qui arrivait a Amélie. On ne peut pas dire que sa situation fût surnaturelle , et il est certain qu'elle ne l'était pas ; mais on peut affirmer sans présomption qu'elle n'est pas celle de toutes [es femmes. Cela suffit pour justifier notre proposition, qu'il ne faut qu'une seule circonstance singulière pour jeter un reflet d'étrangeté sur nos jours ; car les siens, grâce à une seule anomalie, semblaient se dérouler dans un cercle où les nôtres n'ont pas l'habitude de tourner. Nous choisirons, dans les mille et une raisons qu'on peut donner d'un fait, celle qui nous paraît la moins mauvaise.

A force de se voir enclavé dans une destinée moins vulgaire que de coutume, on rassemble, on groupe spéculativement autour d'elle une suite d'accidens imaginaires qui nous aident à la débrouiller, à l'éclaircir, à déterminer une solution. Eh bien ! à force de calculer des chances , il arrive très - souvent qu'on en amène une. Il semble que , par la seule puis-

sancc de la pensée, on contraigne ses rêves à entrer dans l'ordre des faits. Amélie ne faisait pas autre chose que d'essayer k son sort tous les moyens possibles de délivrance, et elle s'arrêtait toujours au même moyen d'en sortir. Quand on ne sait que faire de la vie, il est assez naturel de songer à la mort. On se réfugie avec ténacité dans ce dénoiiment inévitable; on n'en varie que la forme. On l'arrange, on le dispose de façon à se faire pleurer, h léguer aux vivans des regrets qui vous raniment. Lors il advient souvent qu'on ne regarde plus son dernier moment comme le dernier; on ne voit dans cette heure d'adieux qu'une heure de réconciliation, et on se remet à échafauder la vie sur les assises de son tombeau. Parvenu en esprit aux limites de l'existence, on se demande s'il n'y aurait pas une force qui pourrait nous ramener en arrière : on se la crée, et on n'en profite que pour recommencer intérieurement ce déplorable voyage, qui aboutit à un petit royaume souterrain de six pieds de long sur trois pieds de large. C'é-

tait dans ce dédale capricieux de rêves mélancoliques que se perdaient incessamment les méditations d'Amélie : le sort parut bientôt consentir à la mener au but qu'elle invoquait.

Cette espèce de révélation intime qu'elle avait eue de l'amour de son mari, était loin d'avoir amorti ces élans de l'ame vers la mort. Celte idée l'avait ranimée, avait dissipé sa langueur et rétabli ses forces : mais elle n'en appelait que plus vivement ce remède glacé qui dispense de tous les autres. On tient peut-être davantage à l'existence quand on y souffre, que lorsqu'on y est bien. Altéré de bonheur, lecœurdeThomme cherche à prolonger ses battemens jusqu'à ce qu'il le rencontre. Réussit-il h le connaître ! il tremble tellement de le perdre, qu'il veut mourir heureux de peur de ne plus l'être. Telle fut l'ambition d'Amélie.

Il suffit d'une étincelle de joie pour réchauffer un cœur perclus de larmes. Un seul de ses rayons guérit des fièvres d'une année. L'amour est puissant comme Dieu; il relève d'un mot les

infirmes, il rend la vue aux aveugles. Une parole de Lionel avait ressuscité sa femme. Cette parole vivifiante l'avait ti^ouvée faible et couchée. Elle était debout maintenant. Son ame avait redressé son corps. Elle était forle, elle marchait I Où allait-elle? Au-devant du terme qu'elle avait tant souhaité ! Sa soif d'être heureuse un moment étanchée , lui rendit celle de mourir. On eût dit qu'elle ne reprenait à la vie que pour franchir d'un pied plus ferme le seuil de l'autre monde.

Lord Alton venait de s'endormir, et Amélie, en quittant son père, demanda à Lionel s'il ne voudrait pas, pour essayer sa nouvelle vigueur, la reconduire chez elle en passant par le parc. Il ne savait pas lui refuser ce quelle désirait, et tous deux respirèrent bientôt ensemble la fraîcheur embaumée du crépuscule. Celait une de ces belles soirées, qui finissent l'été et commencent l'automne, qui tiennent du charme des deux saisons. L'air tiède et caressant était comme imbibé du parfum de ces dernières fleurs,

qui font leurs adieux au soleil. Le rossignol, comme dit un de nos grands poêles, égrenait ses cadences sous les feuilles du tremble, et elles tombaient lentement autour d'eux, comme une pluie de perles harmonieuses, comme un nuage de mélodie, qui descendait du ciel avec la rosée. Le firmament, pavoisé d'étoiles, apparaissait entre les branches des arbres , comme un rideau de dentelle noire chamarrée de bouquets d'or. Le temps était si pur, qu'il y avait presque du bonheur à respirer. Quoiqu'elle s'appuyât sur le bras de son mari, Amélie, fatiguée, eut la fantaisie de se promener sur le lac, et lui ne sut qu'y consentir. Us entrèrent donc dans la chaloupe, et commencèrent à sillonner lentement la surface polie des eaux, qui se déroulaient au loin devant eux , éclairées par la lune, comme une nappe de neige ou de lait électrisée. Le chant nocturne des oiseaux accompagnait le bruit mesuré des rames, et les deux époux parlaient bas , comme s'ils eussent craint d'effrayer le bonheur, qui voltigeait sur leur tète.

— Ne Irouvez-vous pas, Lionel, qu'il y a une tristesse indicible à contempler ainsi la lune réfléchie dans les ondes? Ce globe que l'on dit éteint, et qui semble quitter son ciel pour se reposer dans les flots morts de la terre ; cette espèce d'éclipsé humide qui s'étend sur sa pâleur ; cet astre mélancolique et doux , qui dort dans un abîme ; cela me fait mal à regarder , et je ne puis m'empécher d'y arrêter les yeux. Quand je passe ainsi entre la lune du ciel et la lune des eaux , cela me rappelle que la vie glisse entre deux espèces de néants , celui qui précède la naissance , et celui qui l'achève ; et j'ai envie de pleurer. Je pense que la lune est un astre funèbre , et il me semble que ce bateau est mon cercueil, placé entre deux lampes qui lui disent adieu.

— Si cette barque est un tombeau , vous n'y êtes pas seule, Amélie, votre frère est partout avec vous. Mais pourquoi , chère enfant , ces idées nébuleuses, dans une nuitsi pure, sicalme, qu'elle ferait croire à Dieu , si Ton en doutait

le jour? Pourquoi ne verriez- vous pas un eai- Wéme de paix et de sérénité dans celle blanche image qui tremble sous les eaux? Pouiquoi, s'attachant à ce qu'elle peut avoir de triste, négliger ce qu'elle a de céleste et d'enivrant ? Croyez-moi , mon amie , le découragement est une faute. 11 est facile d'être sombre, mais c'est un privilège plus beau , plus rare , plus sacré, que de voir les compensations de nos maux là où le ciel les a placés. Pourquoi faire de la lune un sépulcre lumineux suspendu sur nos télés? IN'est-il pas mieux , Amélie , d'y voir , avec les poètes, un séjour de repos et d'amour, préparé aux saintes âmes qui n'ont pas sur la terre désespéré du bonheur, qui ont fait une religion de leurs amitiés, une religion, dont ils retrouveront plus haut les autels? Essayez de voir avec moi dans cet astre, que vous croyez mort, on Eden qui parle d'avance à ce monde, qui réclaire de ses promesses, pour en adoucir l'obscurité , pour nous réconcilier avec les ténèbres , et vous ne verrez plus lien de lugu-

breà ce fanal d'argent endormi dans nos lacs. Vous croirez au contraire que c'est le ciel qui s'approche de nous, et quand notre bateau glissera sur l'onde , vous penserez qu'il vous y mène.

— Ohj! si c'était la route !

— Nous arriverions ensemble , Amélie

îVe le voudriez- vous pas ?

— Quelquefois pas toujours!

— Et aujourd'hui?

— Aujourd'hui, dit-elle en souriant , donnez-moi celte rose qui se penche sur l'eau , et qui se demande aussi peut-être si l'astre, qu'elle y voit, est le paradis des fleurs.

— Eh bien , que ce soit un talisman , qui conjure les mauvaises pensées ! me le promettez-vous ?

— Oui, puisque vous le voulez.

Lionel se leva pour lui complaire , et tandis que la barque obéissait à son dernier coup de rame , il cueillit l'amulette embaumée , que demandait Amélie. C'était son rameau d'or pour

ouvrir l'Elysée. Mais à peine le tenail-il, qu'il s'aperçut que le bal eau allait toucher la lerre, et , pour éviter une secousse à sa sœur , il lui jeta de loin son bouquet.

— A vous le talisman, Amélie, et à moi l'aviron !

Il saisit ses rames ; mais Amélie ne sut pas retenir la fleur , qui tomba dans l'eau à quelques lignes de la barque. Elle fil un mouvemenlpour ratteindre,etce mouvement lui fut fatal. Lionel n'entendit pas son cri : il n'entendit que le bruit de sa chute. Il fut au fond du lac avant elle , et il l'eut bientôt ramenée sur la rive. Amélie évanouie tenait sa branche de rose à deux mains. On eût dit qu'elle avait cru se sauver , ens'attachant de toutes ses forces à ce dernier don de Lionel. Quand elle rouvrit les yeux , elle était dans les bras de son mari , qui la portait au-devant d'un secours. Elle les relerma presqueaussitôt. Peut-être se crut-elle dans le ciel, dont il venait de lui parler. Elle ne voulait pas se désabuser.

L'ayant confiée aux soins de ses femmes , Lionel s'éloigna et alla lui-même prévenirlady Alton , de peur qu'une imprudence ne lui annonçât l'accident de sa fille. Une minute après, elle était au chevet d'Amélie , et elle y rappela presque aussitôt Lionel.

Elle était sur son lit, blanche comme les mousselines qui l'enveloppaient ; mais ses couleurs revinrent quand il entra. Ne sachant comment le remercier , elle sourit en le voyant : et soulevant la fleur , qui avait failli lui coûter si cher , elle en respira le parfum avec une sorte d'enthousiasme et de recueillement. C'est aux femmes à nous dire s'il se cachait sous cette action un mystère de délicatesse et d'amour. Un homme peut le soupçonner , et peut même le comprendre ; mais il ne saurait pas l'expliquer. Il lui faudrait des paroles aussi déliées que l'émotion qu'elles voudraient rendre : et ces paroles ! il n'y a que les femmes qui les trouvent. Amélie, voyant son inquiétude, trouva pour le rassurer la voix qui

lui manquait pour le bénir. Mais au moment où elle s'applaudissait tout haut de ne pas souffrir, elle disait tout bas à sa mère: Oh ! je vous en prie , ma mère , éloignez-le : je me meurs.

ZZTI

Lionel se retira dans le salon qui précédait la chambre d'Amélie , étonné peut-être de son attendrissement , mais incapable d'y résister , ne pouvant se résoudre à s'éloigner d'un appartement où se mourait avec fermeté une femme, bien plus malheureuse que coupable , et qui

avait assez de vertu pour se croire criminelle. Il entendit marcher et parler à voix basse dans l'appartement d'Amélie. Il soupçonna son supplice, aux san^o^lots de sa mère. Car pour elle aucune plainte, aucun gémissement ne trahit son agonie. Malgré ses tortures , son oreille avait suivi le bruit des pas de son mari , et elle savait, elle sentait plutôt qu'il était resté, qu'il n'était pas loin d'elle. Elle craignait dans son amour de l'offenser par des cris. Elle mettait de la chasteté dans son silence. L'excès de son courage n'était qu'un excès de pudeur. Un si pur repentir ne vaut-il pas mieux que l'innocence? Je l'espère.

Tout ce qu'une femme peut endurer pour obtenii" le bonheur d'être mère, Amélie l'endura pour avoir, non pas le désespoir, mais la lionle de l'être. Après d'atroces tourmens , elle mit au monde une fille, si frêle, si délicate, que la science même pouvait n'en attrir huer la naissance qu'à l'accident qui avait compromis sa vie.

Enfermé chez lui depuis quelques heures, Lionel marchait à grands pas dans son cabinet , perdu dans le chaos de ses pensées , ne se souvenant distinctement que d'une chose , des douleurs d'Amélie. II. cherchait vainement à prévoir quelle face allait prendre pour lui l'existence ; il songeait à ce nouveau mascjue d'affection qu'il allait falloir se mettre publiquement sur les traits, aux devoirs que lui imposerait son mensonge de paternité : et il marchait , comme si le mouvement eût été une solution de cette énigme, comme s'il eût pressenti qu'il fallait étourdir sa vie , pour l'oublier. Une fois que l'ame, stimulée par l'inquiétude, se met à ouvrir et à parcourir le champ des spéculations, il n'y a pas de terme où elle s'arrête; et; c'est une chose remarquable que l'espèce de sang-fi'oid douloureux, avec lequel on envisage les malheurs qu'on redoute le plus , que ce coup-d'œil sec et estimatif qui fait d'avance le devis des événemens qui doivent vous navrer, que ce calcul involontaire de l'esprit qui vous

pousse à peser rigoureusenienl les conséquences vitales d'un fait qui vous tuera. C'est un travail atroce, qu'on ne manque guère de s'imposer dans les grandes crises. Tel était le genre de méditation où Lionel était plongé. Il aimait assez, pour être sur que la perte d'Amélie empoisonnerait toutes les sources de son existence, et il était là à se demander quelles en seraient les suites , à s'arranger le tableau d'un veuvage, qu'il n'aurait peut-être pas été capable de supporter deux jours. Voilà, entre mille, un des heureux privilèges d'une forte pensée ! Il faut qu'elle s'occupe n'iraportecomment, qu'elle s'occupe comme la hyène, qui se suce le sang quand elle n'en a pas d'autre à boire , qui se ronge elle-même quand elle n'a pas d'autre chair à dépecer. Je voudrais qu'on donnât vingt-quatre heures de génie à ceux qui le vantent le plus ! ils cracheraient dessus à la vingtcinquième. Il est possible que ce soit un don sublime; mais les volcans sont beaux aussi ! et ils dévorent la terre qui les porte. Lionel

en était déjà à se bouleverser de tond en comble, quand lady Alton entra.

— Mon fils , Dieu vous a envoyé une fdle, qui n'est point à vous : ayez pitié d'elle !

— J'espère qu'elle ne s'apercevra jamais que je ne suis pas son père; et Amélie?

— Ma pauvre Amélie est aussi bien qu'elle peut l'être. Elle ne vous a pas demandé ; mais je suis sûre qu'elle voudrait vous voir. Peut-

clre Elle est triste Elle pleure. ?^''irez-

vous pas la consoler ?

— Allons y ensemble. Vous présenterez ma lille à lord Alton. Vous lui direz que je passe la nuit près de ma femme — que je n'ai pu la quitter. Venez-vous ?

Lady Alton serra la main de Lionel , et tous deux se rendirent où le cœur les appelait.

Il reçut dans ses bras , avec un mélange de tristesse et d'émotion qu'on pouvait attribuer à un retour pénible sur les douleurs de la mère , J'enfant sans nom qu'il adoptait , et s'approchant du lit d'Amélie :

— Nous voilà tous heureux , lui dit-il tout haut , de voir qu'il y a maintenant dans le monde un être de plus pour vous aimer. Vous ne manquerez pas d'amour, Amélie. Vivez pour nous le rendre.

Il prit sa main qui tremblait, puis lui parlant tout bas d'une voix douce et pleine de larmes , il inclina la tète vers la sienne , et déposa , sur le front pâle de la martyre , un baiser de grâce et de bénédiction.

Amélie était trop faible pour celle émotion , et elle faillit mourir de cette preuve de tendresse. Elle resta plus d'une heure évanouie dans les bras de sa mère ; et rencontrant , à son réveil , les yeux de Lionel qui interroj;eaient sa pâleur :

— Que Dieu est bon pour moi ! s'écria-t-elle. Etait-ce Dieu quelle voulait dire '? Oh, sans

doute : il n'y en a qu'un, quand elle soutire, dans le ciel d'une femme qui aime.

ZZTI!

C'est un senliinent à part de lous les aulres que le sentiment maternel. Un homme peut repousser Tenfanl qui est le sien , sur le simple soupçon d'une faute, qui en aura , je ne dis pas précédé, mais suivi la naissance. Dans le système injuste de ses rétributions masculines il

fera peser sur une tête innocente la dette impérimable de ses ressentimens. Le cœur d'une femme est autrement organisé. Jamais , quoi qu'il arrive , elle ne hait son enfant. Qu'obligée de sacrifier un premier amour à ces prétendues convenances , qui font tant de misérables ,. elle soit jetée sous un joug qui lui répugne , dans les bras d'un époux qu'elle déteste, et qui mérite son aversion , elle n'en chérira pas moins le gage de cette espèce d'adultère légalisé. Elle s'y attache en raison des liens qu'elle exècre , comme à une réparation de son meilleur, de toute la force du dégoût qu'elle peut avoir pour le père. Je dirai plus : cet homme s'efface , disparaît tout entier devant sa maternité. Il n'a pas droit de partage dans l'existence qu'elle a donnée. C'est son œuvre et son bien à elle , rien qu'à elle. Elle aime son enfant de toutes les pensées qui battaient dans son sein pendant qu'il y dormait. Elle en a tissu, abreuvé sa jeune vie : et ce n'est pas le fruit d'un hymen odieux qu'elle a mis au monde! c'est, pour

elle du moins , le fruit mystérieux d'un hymen idéal , d'une alliance en-dehors et au-delà de l'humanité ; c'est son sang , son intelligence et sa chair, qui s'anime à ses yeux de son souffle, et de son souffle seul. Avant de lui donner son lait, ne l'a-t-elle pas, pour ainsi dire, pendant neuf mois, allaité jour à jour de son ame? Souvent même , si le sort la ramène dans les bras où elle aurait voulu vivre, elle n'aimera pas mieux les rejetons d'un mutuel amour , que ceux d'un mariage maudit. Dieu ne compte pas, pour choyer sa créature, tous les grains de sable dont elle est pétrie ; pourquoi une mère y regarderait -elle? Tout ce qui vient d'elle n'est-il pas sa création? n'en est-elle pas, de par le ciel, la divinité gardienne? Il serait bien insensé à un homme d'être jaloux ou affligé de l'amour d'une épouse pour les témoins d'un autre hymen , en supposant qu'il s'y mêle un sentiment de regret pour leur père. Cela peut être, sans doute : mais ce n'est pas là le foyer de sa dévotion. Sa tendresse indépendante et

spontanée n'a de règle et de loi qu'elle-même. S'il était possible, à un sexe aussi rude que le nôtre, de définir l'affection d'une mère, je dirais que c'est de l'amour de soi sans égoïsme. Et dans le fait , elle veille , elle soigne ses fils comme autant de parties d'elle-même , sans aucun retour sur elle. Malade de leurs maux , heureuse de leur bonheur et joyeuse de leur joie, elle se multiplie sans personnalité pour jouir et pour pleurer. Et ce qui retire , à cette espèce d'égoïsme éparpillé, ce que le nôtre plus concentré a presque toujours de repoussant , c'est qu'en souffrant pour eux , elle ne les lait jamais souffrir pour elle. Elle ne leur distribue de la vie, qui lui reste après la leur, que ce qu'elle a de félicité ; elle garde , autant qu'elle peut, le malheur et le diagrin pour son compte. L'homme n'aime guère ses descendans qu'en vertu de sa sollicitude pour celle qui les lui donne. Il est pour si peu de chose dans leur naissance , que leur mort ne le décomplète que de reflet. Une femme , elle, est mutilée, quand

elle perd son enfant. La moitié de son âme lui manque. On nous fait un grand mérite dans le monde de traiter presque aussi bien que notre lignée les legs vivans d'un premier lit , eî pn blâme amèrement l'autre sexe de n'avoir pour eux que de l'éloignement et de l'antipathie. Le monde à cet égard est , suivant son habitude , aussi fautif dans ses éloges que dans sa censure. Une marâtre n'a certainement pas raison de maltraiter des êtres qui auraient besoin de protection : les mauvais traitemens ne sont jamais raisonnables ; mais il est tout simple qu'ils lui déplaisent. ' Ils ne peuvent être pour eile que des étrangers , admis par la loi â une communauté que son cœur ne peut admettre. Et qu'est-ce que cette loi pour elle? Fera-t-elle couler de sa vie dans des veines où il en coule une autre? L'homme, lui, justement parce qu'il n'est à peu près pour rien dans le don qu'il confère , peut ne pas distinguer des siens les héritiers de sa compagne. C'est elle qu'il embrasse dans une postérité qui la double. J'ai

vu un homme résister à la mort d'une femme qu'il idolâtrait, et lui survivre courageusement . Quelques années après, je l'ai vu succomber au chagrin d'avoir perdu ce qui lui restait d'elle, une orpheline , dont le père avait été son ennemi. Le grand poëte Young n'a jamais pardonné à son fils qui avait failli , et il a pleuré trente ans Narcisse, qui n'était que sa pupille , son Antigone d'adoption.

Ces réflexions ne sont pas aussi déplacées (ju'on pourrait le supposer ; c'est de l'histoire humaine , et de l'histoire qui explique si naturellement l'attachement d'Amélie pour sa fille, et plus lard la prédilection de Lionel, que nous n'avons pas cru devoir les supprimer : nous les aurions plutôt inventées.

Lionel avait trop de pénétration de cœur pour ne pas sentir tout ce que devait éprouver Amélie , pour ne pas deviner le sentiment impérieux qui l'entraînait vers son enfant, pour ne pas démêler l'instinct de pudeur qui pouvait lui défendre de témoigner son amour. Amélie

en effet tremblait d'offiir sans cesse aux yeux de son mari la preuve irrécusable de sa faille; elle avait peur d"* effaroucher son attachement pour elle , en adorant sous ses yeux un être , qu'il n'avait légitimé avant sa naissance , que par héroïsme de pitié. Elle n'eut pas longtemps ces combats à soutenir. Lionel devina ses frayeurs pour les dissiper. Il parut attacher ' autant de prix qu'elle-même à la présence d'un berceau qu'il avait tant de raison de repousser. Il s'inventait par délicatesse une affection qui n'existait point encore : et sa pauvre obligée , qui ne croyait pas pouvoir gagner en reconnaissance , fut forcée de s'avouer qu'elle en avait deux fois davantage. Elle croyait aussi ne pouvoir aimer Lionel de plus d'amour. Elle se trompait. Le cœur d'une femme ne se dédouble pas , parce qu'il en bat la moitié dans la poitrine de son enfant. Elle en a au contraire un de plus pour aimer : Amélie ne fut pas longue à Tajjprendre.

iN'eussions-nous exprimé qu'un rêve, en di-

Mnt (jiie les mères imbibent de leur esprit îe p^erme intelligent qu'elles portent dans leur sein , et que le fruit de leurs entrailles n'est souvent pour elles que le gage d'un hymen ronlracté dans les cieux, Berthyle aurait prouvé que le rêve se réalise. C'était l'aveu vivant des secrètes préoccupations de sa mère. Amélieavait imprimé à cette jeune argile l'image qu'elle couvait dans son cœur, et l'argile docile avait fidèlement rej)roduit, fidèlement gardé, l'empreinte chérie que lui confiait l'ame maternelle. Malgré des traits à peine formés , i\ était impossible de n'y pas reconnaître le portrait affaibli de Lionel : cette ressemblance ne pouvait qu'augmenter en grandissant. Etait-ce une promesse du ciel , que le furtif amour dont on l'avait tacitement trempée , devait se développer comme elle, et devenir plus saillant avec l'âge! Qui sait?

Si Lionel avait été soigneux po^u' sa femme pendant la première période d'une maladie dont la cause le faisait rougir , il ne le fut pas

moins loi'Scjtril eut lieu d'eSpérer son rélàblissémeilt. Il ne la quittait que rarement le jour , et jamais la nuit , devinant ses désirs , ëjulant son sommeil , berçant ses douleurs par ses récits , égayant sa tristesse, lui parlant de son enfant comme s'il eût été le sien , s'efforçant de lui taire oublier qu'il y avait entre eux une barrière insurmontable , l'oubliant luimême quelquefois. Amélie se laissait aller à l'illusion qui la charmait , puis venant à penser (si la frayeur est une pensée) que le retour de ses forces éloignerait celte espèce de familiarité conjugale , qui était venue s'établir entre eux , elle désirait souffrir long-temps , pour être plus long-temps heureuse.

Le sort parut vouloir obéir à ce vœu qu'on n'oserait point appeler insensé. Elle n'avait pu nourrir sa fille, et ce fut à cette cause que le médecin attribua l'invasion d'une de ces maladies dévorantes qui vous enveloppent en un clind'œil , et mettent tantôt une minute , tantôt des mois h votis détruire. FJIe était trop faible

pour que son délire fût violent ; mais elle resta pendant neuf jours plongée dans une sorte de léthargie fiévreuse , où elle bégayait sans cesse le nom de Lionel. Elle le prononçait si souvent, qu'il semblait qu'elle ne vécût que pour le répéter, et ne pût vivre qu'en le répétant.

Lionel ne pouvait voir périr , sans l'aimer davantage , un être si doux , si gracieusement bon , qui semblait dans son mal l'invoquer comme un dieu. Son amour commença par l'inquiétude , s'exaspéra par la crainte , et quand, le malin du dixième jour, le médecin, le prenant à part , lui annonça qu'il n'y avait plus rien à faire , plus rien à attendre, il ne se borna plus à aimer le bien qu'il allait perdre , il l'adora.

ZZTIII

Il était nuil. Dans une chambre faiblement éclairée, un homme était assis au chevet d'un lit , le front penché sur une main , tenant de l'autre celle d'une femme mourante , et pleurant; c'était Lionel au chevet d'Amélie. On entendait au loin les derniers roulemens d'un

prage qui expirait dans la monta^^ne , la pluie qui frissonnait sur les arbustes du balcon , et la bise gémissante qui se plaignait dans les corridors. Lionel ne donnait aucune forme distincte à ses idées, mais il sentait tout ce qu'il y avait d'accords de tristesse entre son ame et la natti re. Le tonnerre lui semblait un écho sympathique de ses pensées tumultueuses ; les cris du vent, des adieux ; et il écoutait vaguement en luimême les gouttes d'eau qui tombaient en mesure, lentes ou précipitées comme les pulsations fébriles du cœur qui s'éteignait. Oh! ce sont de tristes heures que celles qu'on passe ainsi aux pieds de celle qu'on ainie , les dernières de sa vie , les premières du veuvage , quand la douleur irop vive , trop large pour le sein qui l'enfeinne se jette hors de nous , et s'attache, s'enlace à tout ce qui nous entoure. Tantôt on craint que le moindre son, qui passe, ne nous empêche d'entendre un soupir d'adieu ; tantôt on guette avidement tous les bruits comme un démenti delà mort. On se prend à espérer que

c''est la vie qui revient, que c est elle qu'on entend. Souvent aussi on y puise des surcroîts d'affliction , comme si l'on n'avait pas assez de celle qui nous accable. Que de fois le balancier, monotone d'une pendule a fait palpiter plus vite ceux qui veillent près des mourans ! Il y a quelque chose de si douloureux dans ce vol sourd du temps qui poursuit sa route , quand il y en a une qui s'arrête , dans cette heure terrestre qui tinte à côté de rélernité! Il est déchirant de compter seul ce qu'on fut deux à compter. Cette voix inarticulée rappelle autour de nous l'essaim des illusions qu'elle sut jadis évoquer. On recompose un instant en soimême le brillant palais de ses songes, on s'y endort quelque minute , hélas! et l'on se réveille au milieu de ses débris ; et la source rêveuse dont le murmure y mesurait les jours , elle coule; elle murmure encore , mais à travers des ruines , au milieu du silence de la destruclion, toute seule ! Quelquefois encore on se met à désiier (pie les roues de llioilogc

continuent à tourner. Il semble qu'on y transporte la vie qui se ralentit, qu'on l'alonge de cesraouvemens; on craint presque autant l'inertie subite de cette machine, que l'extinction du souffle qu'on lui compare. Les veillées de jour soDt moins pénibles. La lumière est comme une promesse d'existence; il semble qu'on ne peut pas mourir au jour. Mais la nuit , il semble que c'est l'ange noir du jugement qui vient nous arracher ce que nous aimons. Tout tait peur, tout fait tressaillir notre ame , tout la presse et la froisse. Lionel à chaque minute passait et repassait à travers ce conflit d'émotions désolantes. Un calme aride et profond régnait dans l'appartement. Mais ce calme n'est pas muet pour le cœur. Il souffrait cruellement , bien plus peutêtre que celle qui allait cesser de souffrir. Placéesurune console, une lampe faisait trembler ses ombres sur le visage pâle d'Amélie. Elle semblait morte. Il ne s'apercevait qu'elle respirait qu'aux baltemens énervés de son pouls. Il crut voir remuer ses lèvres, il s'ap-

procha pour recueillir au moins ses dernièies paroles , pour donner à celle anie qui s'échappait le tombeau d'une autre ame. Amélie murmura quelques mots ; mais ils n'avaient rien de distinct et d'articulé; c'était moins des paroles , que les vibrations plaintives d'une corde effleurée par le vent. Au milieu de cette nuit elles semblaient solennelles, comme les soupirs d'un orgue frôlé le soir part les plumes d'un séraphin qui s'envole , et dont le bruit des ailes se meurt sous les arceaux émus de la cathédrale qui dort. Petit à petit pourtant les sons devinrent moins vagues , moins confus, et, au milieu d'accens décolorés, il entendit distinctement ces mots.

— Lionel , es-tu là ?

— Oh ! oui , ma fille, toujours.

— Tu ne me quitteras pas ?

— Je ne vous quitte jamais , Amélie.

Elle ouvrit ses yeux presque éteints , et reconnaissant Lionel :

— Toujours lui!

Ses yeux se refermèrent , et elle parut s'endormir mourir.

Quel est l'homme qui ne devient pas religieux , quand toute la terre lui manque ! Lionel tomba à genoux , couvrant de larmes et de baisers la main amaigrie de sa femme, cherchant une prière au fond de son ame , et n'y trouvant que des pleurs. Qu'importe? si le ciel doit entendre, il entendra nos larmes aussi bien que nos cris.

Cependant la main d'Amélie ne se refroidissait pas dans sa main , et l'espoir rentra dans son ame. 11 interrogea son cœur , il battait bien faiblement.... mais il battait. Il

approcha ses lèvres des siennes , pour se convaincre qu'elle respirait: elle vivait ! Lui avait-il donné de son ame , lui avait-il infusé de sa vie dans un baiser? Peut-être ! Il y en a tant (jui font mourir , pourquoi n'y en aurait-il pas qui ressuscitent ?

La nuit passa 1 Le médecin, qui croyait k la pâture autant qu'à la science , crut pouvoir

assurer le lendemain qu'elle était sauvée. Lionel se crut sauvé lui-même.

Secourue par son amant , par son époux , par celui qui réunissait pour elle tous les noms que peut inventer l'amour, la convalescence d'Amélie fit de rapides progrès. Comme la vaiisnérie qui croît sous l'eau, el qui, s'arrachant de son lit de gravier, s'élance et s'épanouit sur l'onde , pour recevoir dans son calice la poussière aimée qui nagea sa rencontre, Amélie, s'élançant des liens du mal , semblait aussi s'épa^ nouir au jour, pour recueillir dans son ame les soins tendres et dévoués de son ami.

Surveillé par sa femme avec autant de soin qu'Amélie par son époux , lord Alton fut moins heureux , si c'est vraiment un bonheur que de revivre. Malgré le zèle assidu de lady Alton, il succomba , la nuit même de la renaissance d'Amélie. Il y avait plus de quinze jours qu'il n'avait repris connaissance , et il s'éteignit sans la reprendre , sans savoir ce qu'il aurait pu craindre pour sa fille, sans avoir à re

mercier la Providence de son dernier bienfait.

La pauvre lady Alton ne pouvait pas même se consoler de son chagrin , en demeurant constamment près des êtres qui lui restaient , près du seul et dernier témoin de son hymen. Elle était obligée de s'éloigner de temps en temps du chevet de sa fille , pour lui éviter des soupçons qu'elle était trop faible pour supporter. Quand lady Alton entrait , Lionel à son tour s'éloignait sous prétexte de la remplacer près du malade. Quand Amélie demandait des nouvelles de son père, on lui répondait toujours : Il est tranquille... il ne souffre pas... il dort de ces mots officieux dont la bienveillance cherche à voiler la vérité , sans mentir , et qu'on adresse à ses enfans pour déguiser à leur petite ame la nudité de la morl. Il y a beaucoup du jeune âge dans la convalescence : il faut la traiter de même.

Petit à petit lady Alton resta plus long-temps près d'Amélie. Petit à petit elle y resta avec Lionel. Quand elle fut en état de se lever ,

Lionel et sa mère restèrent toute une journée près d'elle, sans la quitter. Elle ne demanda

plus de nouvelles de son père mais elle

pleura.

Quelques jours après elle put descendre au jardin. Elle était en grand deuil. Pauvre femme ! elle ne revenait à la vie que pour y porter les couleurs de la mort. On met une robe blanche aux enfans qu'on baptise. On les revêt d'avance de la pureté qu'on leur rend : ils ressuscitent du péché avec la livrée de Tinnocence. Mais elle ! Son vêtement de résurrection fut noir. Était-ce donc un présage!

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On était dans les premiers jours d'avril, ce rianl malin de l'été dont l'automne est le soir, à ces premières heures du jubilé des oiseaux et des roses. L'haleine du printemps était dans l'air, ses colliers d'émeraude suspendus à tous les arbres. Pour accoutumer à sa verte panne

des yeux long-lemps fixés sur la neige, il avait attaché ses panaches d'argent aux buissons d aubépine, et brodé les gazons de Falbâtre soyeux des marguerites. Les pelouses, semées de blancs sillons, semblaient des pâturages où les génisses , en marchant , auraient laissé couler leur lait, et cette voie lactée de fleurs sur un firmament de verdure faisait cueillir aux regards de douces pensées pour le cœur. Des grappes de glaïeuls roses semblaient mirer leur beauté nouvelle dans les ondes du lac diaprées de toute part d'insectes amoureux. De petits papillons lilas voltigeaient, comme des violettes de l'air, sur des touffes de pensées sauvages, qui ressemblaient à des papillons enchaînés dans les feuilles. Des guirlandes de liserons couraient sous l'herbe des chemins comme des clochettes de cristal, des perles tombées pendant la nuit de la chevelure des fées. Chaque arbre avait son orchestre d'oiseaiix, et leur ramage, s'épa-^ nouissant dans l'air comme des fleurs sonores, abreuvait l'oreille d'une molle harmonie. Un de^

nos poêles dit que le parfum est la mélodie des piailles, pourquoi le chant de nos chardonnerets et de nos fauvettes ne serait-il pas le parfum de ces bouquets de plumes qui volent? Oh ! c'est un beau moment pour renaître, que celui où tout reprend sa vie, où l'existence paraît si facile, qu'on serait tenté de ne plus croire à la mort. Malgré son voile noir, qui ne lui rappelait que trop qu'elle est possible, et qui formait un triste contraste avec le rajeunissement de la terre, Amélie était heureuse, car elle s'appuyait, d'un côté sur Lionel, de l'autre sur sa mère, et l'on portait sa fille devant elle. Pourquoi de si belles journées sont-elles plus courtes que les autres, ou pourquoi n'ontelles presque jamais de lendemain !

Ce n'est pas sans raison que l'on compare aux enfans la première saison de l'année. Le printemps est frais et vermeil, mais fantasque et inconstant, comme eux. Tantôt il rit , tantôt il pleure, quelquefois il rit et pleure en même temps. Des heures moroses succèdent à ses

liemes triiilarilc, et iiolrc humeur à nous s'êrt ressent, à nous qui ne sommes que des enfans un peu plus robustes que les autres. Amélie subit bientôt toutes les chances de ces caprices , et d'autres influences vinrent encore s'y mêler. La perte de son père amena bientôt un grand changement, un grand chagrin dans sa vie; c'est la même chose quand on est bien. Le mieux est si rare, (pj il n'arrive jamais: c'est pour cela, sans doute, qu'on les dit ennemis. Quand lady A lion put passer toutes ses journées près de sa fille, quand Amélie n'eut plus besoin que de ces soins qu'à la rigueur on peut prendre soi-' même, elle vit moins souvent Lionel , et ce fut une amère déception. A mesure qu'elle reprit des forces, elle vil disparaître sa familiarité, et revenir ses attentions déUcates, mais recherchées, qui n'étaient plus, comme autrefois, nuancées d'amour et d'entraînement. — Il ne m'aimait donc pas! dit-elle ; j'aurais dii mourir quand je le crovais. Pourquoi ne pas mourir aux premiers ravons de bonheur? On ne verrait pas la nuit,

et la nuit vient si vite ! Le malheur est si prés des heureux !

Elle reprit, avec la santé, ses habitudes de tristesse et de mélancolie ; mais ses heures n'étaient plus si pénibles. Quand son mari élait absent, elle avait là son enfant. Elle pouvait presque baiser les yeux de Lionel sur les siens, . le remercier en caressant sa jeune image , et quand Berthyle lui rendait ses caresses , elle ressemblait tant à Lionel, qu'elle croyait respirer deux amours dans celui de sa fille.

Lionel était moins bien partagé dans ses chagrins qu'Amélie dans ses peines. Il élait seul, seul avec sa pensée , uniquement occupé de ce qu'il fuyait. Si les hommes sont souvent maladroits à deviner l'amour qu'on a pour eux , c'est surtout quand ils en ont. Puis , d'ailleurs, il se serait cru adoré qu'il n'en eût pas moins souffert. Il faut du temps pour s'accoutumer à l'idée que celle qu'on chérit fut coupable; il faut que le cœur soit bien long-temps éprouvé par la passion, avant qu'il puisse se réconcilier avec l'i-

dée d'une faute, et s'élancer des bas ressentimens de la terre vers les hautes régions du pardon. Et la passion, chez les êtres ombrageux comme lui, est d'un caractère si exclusif, si scrupuleux, si jaloux, si prompt à regarder dans tous les temps ! Il en était encore à s'indigner d'aimer , et quand la rougeur qu'il fait naître ne tue pas l'amour , cette rougeur l'aiguise.

Pour étouffer le poison , qu'il 5'était inoculé lui-même en soignant sa femme, Lionel s'absorba plus que jamais dans l'étude. Il n'en faut pas davantage pour ruiner la constitution la plus robuste. Vouloir combattre un sentiment par le travail, c'est s'administrer deux philtres mortels à la fois. Pour peu que la pensée soil forte, et l'on ne pouvait refuser cet avantage ou ce malheur à Lionel, elle use le corps. Elle se substante aux dépens des fonctions vitales , et vieillit l'homme avant l'âge. La raison en est sensible. Nous n'apprécions le temps que par les intervalles qui séparent nos pensées. Or, si l'on

pense autant dans un quait-d'heure qu'un autre dans un jour, il est certain qu'on vit, daos le même espace de temps , quatre fois plus que lui. Newton, vBrt-on dire, le plus grand génie peut-être qui ait vécu, est mort octogénaire ! Oui; mais Newton, d'abord, ne jetait pas dans sa pensée géométri(jue le vitriol des folies du cœur! C'est là, surtout, ce qui rend le génie mortel. Puis, ensuite, il a commencé et achevé toutes ses découvertes de bonne heure. Il y a , dans cette longue existence mathématique , vingt ans de vie et soixante ans de corollaires. L'amour qui souffre n'empêche pas les pensées les plus hautes , les plus profondes , d'arriver, celles même qui lui sont le plus étrangères. 11 est comme un accompagnement sourd qui suit tout bas le chant de l'inlelligence. G'estcette présence inexpugnable qui fait tant de mal à l'ame, qui dégiade la masure qu'on appelle son temple. Quand on ne fait que penser, il y a un moment de repos inévitable. Le cerveau s'arrête : il faut que le baume du sommeil revienne

en graisser les rouages , préparer ses ressorts à une nouvelle impulsion. Lorsque l'on aime et qu'on pense à la fois, il ny a plus de repos. Quand on ne pense plus, on aime encore.

Si Lionel eût soupçonné le secret d'Amélie , peut-être se serait-il épargné bien des chagrins à lui et à sa femme. Car un de ses supplices, à cet homme qui s'humiliait de sa passion , c'était de s'en croire seul atteint. Il se serait au moins justifié son affection par celle qu'on lui portail. Quelquefois il voulait s'assurer de son sort en avouant ce qu'il éprouvait; puis il reculait devant l'idée qu'on ne l'écouterait que par devoir, et il joignait en lui-même, à la honte d'aimer, l'affront de ne pas l'être. Il l'était , mais il était à cent lieues de l'imaginer. Plus son cœur spongieux s'imprégnait dHdolâtrie , plus il sentait s'éveiller en lui ces soubresauts d'aigreur qui l'avaient tant affligé de la part d'Amélie, quand elle n'était pas sa femme, et plus cette fièvre acariâtre s'emparait de son ame , plus il retrouvait chez sa

femme celle douceur inaltérable qu'il lui témoignait jadis pour attirer sa confiance. Comme il n'avait alors que de la bienveillance, il attribuait les mêmes effets à la même cause. S'il était permis à la passion de suivre un raisonnement en ligne droite, il se fût bientôt aperçu de son défaut de logique. Mais, nous l'avons dit mille fois, un des caractères les plus sensibles du véritable amour est d'argumenter toujours contre lui. Il a plus vite trouvé cent moyens de ruiner une espérance qu'un motif d'en avoir une.

Amélie autrefois ne montrait de froideur et d'éloignement à Lionel que dans la crainte assez plausible d'exciter une affection qu'elle réprouverait , qu'elle croyait de son devoir de prévenir ; elle raisonnait , pour ainsi dire , ses caprices , et une fois qu'elle s'était donné la fièvre , elle n'avait plus qu'à obéir. C'était tout autre chose pour Lionel. Il n'avait nullement l'intention de servir d'épouvantail à l'amour : il ne le combattait qu'en lui, et il voulait

cacher la lutte. Inégal et bizarre, il cherchait à se montrer ce qu'il avait toujours été , tranquille , uni , serein. Il gouvernait tyranniquement son ame ; et, dans les momens où elle était le plus pressée, il cherchait à paraître aussi libre qu'il l'eût jamais été ; il ne réussissait qu'à paraître affecté. Il était facile de discerner qu'il y avait de la contrainte dans ses égards , de la gêne dans ses soins , dans ses moindres attentions -, la source était embarrassée. Son front, naguère si calme, restait souvent plissé sous le poids d'une pensée pénible. Sa voix devenait caustique, saccadée comme son humeur. Ses paroles souvent semblaient en contradiction avec le ton dont il les prononçait. Il ne lui restait de son jugement que la faculté de s'en apercevoir : alors il se retirait immédiatement ; et il laissait Amélie aussi étonné de ses muettes sorties , qu'elle aurait pu l'être d'un mouvement de colère.

Et le voilà, cet homme qui croyait avoir subjugué sa fougeuse virilité, avoir assis à demeure

sur un trépied de teu le flegme el le désintéressement. Oh ! c'est qu'il est facile d'avoir du sang-froid , quand on n'a pas de sujet d'irrita^ tion , il est facile de braver la tempête , quand elle n'existe pas! Mais que de fois, quand l'orage aiTive , il se joue de nos grands moyens de défense! Que de fois la foudre tombe à côté du paratonnerre qu'on a dressé pour la désarmer ! Ij€s êtres passionnés n'en ont jamais fini avec les passions. Insondable comme l'Océan , leur ame, long-temps calme en l'absence des vents, se relève au moindre coup de leurs ailes , et dévore ses rives. Haute el puissante comme les Alpes, leur Etme étale, quelque temps immobile et glacée , les trésors fugitifs de l'hiver : mais que le soleil volcanique des passions la louche , et il en fait bientôt crouler toutes ces froides avalanches qu'y amasse l'indifférence. Comme tout ouvrage de main d'hommes , le caractère qu'on se fait ne résiste pas aux allaques du sort. 11 n'y a que la nature qui puisse vaincre ce qui vient de la nature.

La santé de Lionel , sous Tinfluence corrosive de son falal hymen , commença à suivre les mêmes erremens que sous le règne de madame de Cerizy , c'est-à dire qu'elle commença à s'altérer visiblement. Malgré ses efforts d'indépendance, il avait lair constamment préoccupé. Il répondait à des questions qu'on ne lui faisait pas. Il en adressait d'étranges , qui n'étaient naturelles que pour lui , parce qu'il savait seul le chemin qui l'y avait amené. Par suite de ses abstractions continuelles , il porta un jour sans ie vouloir un coup mortel au bonheur d'Amélie.

Inquiète de sa pâleur, de la mélancolie qui semblait le miner, de la peine évidente qu'il se donnait pour n'être pas taciturne, Amélie , enhardie par sa crainte (on est souvent bien fort quand on tremble ) , lui reprocha doucement un soir l'excès de travail auquel il paraissait se livrer. Ce ne fut que le prétexte d'une conversation , où elle lui demanda avec toute l'adresse d'une femme qui voudrait tout savoir,

el qui a peur d'apprendre , s'il ne se repentait pas de sa générosité , s'il ne commençait pas à s'apercevoir qu'il avait entrepris »me tâche au-dessus de ses forces. Lionel , qui en était resté au point de départ , s'imagina qu'elle faisait allusion à un ouvrage qui l'occupait , et il répondit sans amertume, mais froidement :

— Oui , je commence à croire , comme vous , que le fardeau est trop lourd : j'y renoncerai. Je suis jeune encore , je redemanderai du service, La vie active me distraira de la vie méditative qui me tue. J'aurais du me mieux consulter. Je suis plus faible que je ne pensais. J'ai plus d'orgueil que de force. Ce serait le contraire qu'il faudrait pour réussir.

Amélie se tut. Elle crut que son mari venait de prononcer sa sentence, et elle ne songea plus qu'à s'imposer un sacrifice qui pût réparer en partie celui qu^elle n'aurait pas dû accepter. Sans doule elle aurait dû réfléchir qu'il était iujpossible que Lionel lui eut pour ainsi dire reproché le dévouement qu'il avait eu pour

elle. Ses égards minutieux de politesse et d'attention auraient pu la rassurer sur le but de ses paroles. Mais puisqu'elle aimait autant que Lionel, pourquoi aurait-elle réfléchi plus juste que lui?

Il y avait quelques mois que lord Alton était mort, et ils étaient sur le point de partir pour Londres, où les appelaient les affaires d'une succession embrouillée , quand lady Alton, qui luttait depuis des années contre une santé délabrée, tomba dangereusement malade. Lionel et Amélie ne la quittèrent pas un moment , et ils retrouvèrent leur inti'nilé, pour mêler leurs soins et leurs veilles. Singulière destinée de celte femme! Il semblait qu'elle ne pût jouir du bonheur d'être aimée qu'au milieu des souffrances et de l'affliction , que la fleur de son amour eût besoin pour s'épanouir d'être arrosée par la douleur. Lionel , en effet , quand il la vit pleurer , quand il fallut l'aider à secourir leur mère , laissa tomber malgré lui le masque dont il couvrait sa tendresse. Il eut moins peur

d'en révéler le secrel , quand il put lui prêter la langue des consolations. Il retrouva près d'un lit de misère tous ces mois familiers de l'affection , qu'il lui avait prodigués , quand elle-même y gémissait, qui vibrent si longtemps dans le cœur , quand ils viennent le trouver au milieu de ses larmes, quand ils en paraissent baignés. Près de sa mère qui se mourait , combien de fois elle pleura de se senlir heureuse I

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Quel triste destin que celui de rhuriianilé ! On n'arrive au monde qu'avec la perspective de regretter ceux que l'on s'habitue à chérir. Le sort le plus indulgent nous cloue après nos jours deux malheurs presque inévitables, qu'il faut subir , pour peu qu'on vive. La moitié de

nos jours s'écoule entre deux sépulcres parallèles. Celle nécessité n'est-elle pas à dégoûter de l'exislence les cœurs les plus tenaces qui s'entêteraient à l'aimer ! Oh, regardez-y bien ! La douane du chagrin nous plombe à l'entrée de la vie , et scellé de ce lourd cachet , qui pend à nos maillots , l'homme , esclave de sa marque , n'en est délivré que pour être ficelé dans un linceul et cerclé dans sa bierre. C'est bien triste de vivre pour pleurer ceux qui nous ont fait le malheureux présent de la lumière ! Mais comment s'y prendre pour ne pas s'agenouiller à leur tombe , quand ils ont tout fait par leur amour pour nous dédommager de leur don, pour réparer aulant que possible leur fatale générosité? On s'imagine, pour aigrir sa douleur, que leur chaîne à eux était douce , qu'ils portaient légèrement le fardeau qui nous pèse , et l'on se fait un remords de garder le jour qu'ils ont perdu ; il semble qu'on n'existe qu'à leurs dépens. Oh i que je plains les orphelins , et que je plains Amélie qui va l'être ! Il

y avait déjà un tombeau à la gauche de son chemin, et, tandis que je parle, voilà le second qui s'ouvre, le tombeau de droite qui s'élève !

Pourquoi ressusciter dans nos phrases l'agonie d'une mérePPiien ne put la sauver, ni soins, ni larmes, ni prières. Quand la lampe de la vie va mal , on en peut quelquefois réparer les ressorts ; mais, quand l'huile manque à la flamme, tout est dit; the Icwip is not ta be replenislid, 11 n"y avait que Dieu qui pût ranimer lady Aiton , et Dieu ne voulut ^as; elle s'éleignit dans les bras de ses enfans, en bénissant sa fille, qu'elle supposait heureuse, el son fils, qu'elle ne savait pas malheureux. Elle mourut! Pleurez ceux qui restent : et si vous croyez, priez pour eux ; ils en ont besoin.

Qui pourrait expliquer la bizarrerie du chagrin, sonder dans tous ses replis le cœur énigmatiquede l'homme ! Comment se fait-il qu'un éclair de bonheur puisse traverser, ne lùt-ce qu'une seconde , l'épaisse nuit du deuil. Il faut le dire pourtant , un battement de joie souleva

le sein d'Amélie, quand, ne sachant où se réfugier contre la perte de sa mère, elle se jeta, sans le vouloir peut-être , dans les bras de Lionel, quand elle sentit Irémir contre le sien le cœur désolé de son mari, quand elle sentit sur ses joues d'autres larmes que ses j)leurs de femme. Se peut-il que l'amour puisse ainsi trouver place entre deux désespoiis ! Oh ! oui, sans doute, et c'est là surtout qu'il se plaît. Quel miracle y a-t-il h mêler deux repos pour n'en faire qu'un seul ! Mais jeter, entre deux cœurs qui souffrent, un arc-en-ciel imprévu d'espérance et de félicité , un météore aimanté qu'il éteint, aussitôt qu'il l'allume! c'est là ce qu'il Veut, ce qu'il aime ; car on lui paie , en chagrins comptans, cette auréole fugitive, qu'il a fait luire devant nous. Il se prouve sa force par le mal qu'il nous fait. Dans ces embrassemens douloureux de deux âmes orphelines , l'affliction d'Amélie devint peut-être un instant moins cuisante ; mais Lionel n'y puisa qu'un surcroît de tristesse. Son affection ne s'v fortifia

^UG pour souffrir. Il fut presque épouvanté de la violence de son émotion. C'est surtout quand le malheur frappe, qu'on juge de la profondeur de son amour. Ce levier ne bouleverse le cœur que pour ramener à la surface toute ia lie de tics secrets , tout le sédiment de nos misères.

Après ce rayon de joie , qu'elle s'accusait d'avoir laissé briller sur ses angoisses , Amélie ne devait plus , de long-temps au moins, connaître que des jours d'ombre et de ténèbres. Elle cédait, en les écoutant, aux consolations de celui qu'elle aimait j mais à peine éloigné , elle ne les attribuait qu'à la pitié , et la pitié fait bien mal, quand on la prend pour la charité. Quelques mots mal interprétés de Lionel usurpaient souvent dans sa mémoire les souvenirs de sa mère ; ils lui résonnaient dans l'ame comme une cloche prophétique , qui annonçait sa mort. Quand elle avait laissé , le jour, ses larmes se sécher aux caresses d'une parole, l;i soiijce plus vive se réveillait la nnil.

Elle pleurait dans le silence sa mère et son époux.

Le temps ne console guère que ceux qui n'ont pas besoin de Têlre : mais s'il ne guérit pas toujours nos peines , il en adoucit l'expression. Il apprend à nos blessures à ne plus saigner qu'en dedans. Une ferma pas les plaies de Lionel et d'Amélie ; mais il ramena les deux époux au sentier de leurs habitudes. Quand il eut jeté sur leur front le voile extérieur d'une douleur plus calme , ils ne se virent plus, comme autrefois , qu'aux heures accoutumées des repas. Ce négligé de cordialité, qu'entraîne l'hymen de- deux chagrins qui ont besoin de s'appuyer l'un sur l'autre, fît place à cette politesse attentive et soigneuse, qui est à la bonne amitié ce que la toilette est à la robe de chambre. Us se plaisaient ensemble , mais ils ne le croyaient ni l'un ni l'autre.

Il y avait environ deux mois que lady Alton les avait quittés lorsque Lionel annonça l'inlenlion dç partir pour Londres.

.rrr î^sl-cc quo Hous ne VOUS SU ivvon.s p?,^,? deiijancja tiiqicleiiienL Amélie. .^'in'-

— Je q'ïii parlé que de rïV>i , tJit-il , pîureê que j'ignorais vos projets. Vous saveî, ^mél.ic^ ([ue rien n'est plus éloigné de ma volonté que l'idée de contrarier la vôtie. Si vous m'accompagnez, j'en serai heureux : si vous restez , je le serai peut-être encore , en songeant que Vous l'avez préféré.

C'était toujours sur ce ton qu'il lui parlait , et il Y a bien peu d'amour (en apparence au mojns ) dans celle bienveillance arrangée, qui sent le pompon et Tétiquelte. Comment comprendre un amour qui ne parle jamais quechapeau bas , et à la troisième position , qui se costume pour dire un mot comme monsieur de Buffon pour écrire une page ?

Amélie ne vit dans la condescendance de son mari que l'indifférence qu'il avait pour elle, tlle hésita long-temps sur le parti qu'elle avait à prendre. Puis comme on a toujours, quand on aime, mie raison qui balance toutes les au-

très , et qui vous entraîne à suivre ce que vous aimez, Amélie finit par ne plus hésiter , et, quand le jour du voyage arriva, Lionel ne partit pas seul.

ZZZI

Le pèlerinage fut Iriste et doux à la fois pour tous deux. On était au milieu de l'automne, et cette saison mélancolique l'est surtout pour les voyageurs , que tourmentent leurs pressentimens, des affections contrariées, et l'incertitude

de l'avenir. Les palmes jaunes des arbres, qui se détachent, au moindre souffle, de leurs branches noircies, sont comme nos espérances lanées qui tombeni, et nous laissent, pâles et décharnés, trembler au venl froid de la solitude. C'est un spectacle amer que de voir la terre s'ensevelir ainsi sous son drap de feuilles mortes : et si nos yeux se reportent vers le ciel, dont les nuages couleur d'ambre semblent réfléchir l'or terne des forêts, on dirait que ce sont nos illusions flétries qu'a soulevées l'aquilon, et qui vont frapper avant nous à la porte des cieux. Les paysages voilés par la brume ressemblent à la vie douteuse qu'il nous faut traverser. La bise du nord a des cris fatidiques. On se sent l'ame faible et vieillie, valétudinaire comme la nature. L'hiver qui s'annonce, on le voit s'élendre comme un désert entre l'automne où l'on est et le printemps ({ui viendra. On désespère de franchir cette Arabie glacée pour aborder aux beaux jours, pour renaître avec la verdure, pour épanouir, comme la chrysalide, nos

fraîches ailes aux rayons chauds du soleil. Quelques pensées plus douces serpentent cependant par intervalles dans nos rêves douloureux. C'est un conseil à donner contre Thumidité du matin, une précaution à prendre contre les brouillards malsains du soir. On voudrait, à forcé de soins, changer l'air et le ciel autour de sa maîtresse. Le rideau de vapeurs qui rétrécit l'horizon rapproche l'un contre l'autre les cœurs altérés de battre ensemble. L'ame s'attache au vol de la cigogne ou de l'hirondelle, dont les couples frileux regagneiTtde plus doux climats. Qui saiti nous ies verrons peut-être aussi ces vei'meilles contrées qui ies appellent ! C'est un dernier espoir qui survîtà la chute des autres. Les cglantines attardées qui tremblent aux buissons, ies pervenches courageuses qu» ne veulent pas s'effeuiller, invitent à regarder s'il ne reste pas dans le cœur quelques bouquets d'illusions plus vivaces que les autres ; on en rencontre quelquefois. O l'auloraDe! C'est une belle saison que rauloume. Hélas! elle

n*existe plus où je suis. L'homme vieux de douleur est rivé sur les rochers du pôle. Il n'y a pas là de vaulour qui le ronge, comme l'impérissable Titan du Caucase -, mais ses regrets hurlent autour de lui comme les ours blancs du Spitzberg, et s'ils ne le dévorent pas, ils le foulent sous leurs larges pieds pour renfoncer dans la glace les clous rouilles qui l'y enchan nent. Que dites-vous de cette image? Qu'elle n'a aucun rapport avec ce que je veux vous dire! C'est vrai. Lionel avait beaucoup souffert, mais il était loin de ces déplorables latitudes. Il était jeune encore — bien jeune! Il espérait.

Jamais poëte découragé ne fut moins brillant que notre philosophe guerrier durant cette courte excursion ; mais jamais son esprit ne s'était montré sous un jour plus attrayant, sous une forme aussi captieuse, avec autant de grâce et d'abandon. 11 était triste : mais il y avait tant de cœur dans sa tristesse, une douceur si contagieuse dans sa rêverie, ([uc l'armure la mieux trempée d'indillérencc u'eùl pas défendu long-

temps le sein qui la portait. Que devait donc éprouver Amélie! Si elle ne l'eût point aimé, elle aurait commencé. Il y avait de l'adieu dans les soins qu'il lui rendait. On eût dit que, prêt à la quitter, il s'entourait en elle de tout ce qui pouvait prêter du charme à son souvenir. Allait-il donc s'en séparer ! Prêt à la fuir, voulaitil, dans l'égoïsme de sa prévoyance, la prémunir contre une autre affection , voulait-il la désenchanter d'un autre amour , en parfumant sa jeune ame de tous les rêves du sien ! Peutêtre.

On arrive toujours trop vite, quand on pense, comme Amélie, que c'est la route qui est le but , el sa voilure était à Londres, que son cœur n'était encore qu'à quelques lieues de Greendale. Ils descendirent à l'hôtel de lord Alton, désormais le leur. C'est un spectacle si pénible que l'appartement désert de ceux qu'on a chéris, quand nous savons qu'ils n'y peuvent jamais rentrer, que Lionel aurait voulu sauver celle émolion à sa femme; mais elle ne voulut

pas consentir à se l'épargner. Ces meubles, qui semblent prives de vie parce que leurs maftres n'y sont plus ; ces sièges qui paraissent enracinés dans les parquets, parce que ce n'est plus leur main qui doit les déranger ; ces lustres qui n'éclaireront plus ceux qui les ont suspendus ; ce lemps qui marche dans sa prison de bronze , quand ceux pour qui ses pas retentissaient dorment, silencieux et sourds, dans leur cachot de pierre, tout cela fait mal ; et Amélie sanglotait, quand elle entra dans la chambre de sa mère. Elle se prosterna devant son lit comme devant un autel, comme pour obtenir une seconde bénédiction, la bénédiction de son ombre. Cette ombre, elle y était peut-être ! S'il y a des âmes qui puissent tromper la morî, ce doit être celle des mères. Pourquoi, quand on les rappelle, leurs baisers ne redescendraientils pas sur nos lèvres? Pourquoi ne viendraientils pas se mêler dans notre air, comme le sang du Rédempteur, qui tombe de la croix dans le pain de sa table? Ce mystère d'eucharistie

maternelle est-il plus inaccessible à ceux qui ont la foi que celui qui se cache sous l'hostie ? Quand on ne doute pas de l'un , pourquoi douterait-on de Tautre? S'il y a une religion révélée dans ce monde, n'est-ce pas, î30ur l'homme , le culte de sa mère. 11 suffit de l'aimer pour en êlre le préf re , et je n'en connais pas qui ait eu plus d'autels.

Ce fut avec une autre émotion , bien triste aussi , qu'Amélie revit le parloir où elle avait reçu Lionel à son retour. Elle y revenait amante, elle y ramenait le titre d'épouse, et le titre plus doux qui lui succède; mais, hélas! elle y rapportait aussi le malheur. Cette pauvre orpheline, elle traînait après elle, comme autant de chagrins , tous les noms adorés qui peuvent aider à vivre. Il y avait partout de la mort pouielle. Elle ne pouvait rien voir qui ne lui rappelât des larmes, qui ne lui promît quelque douleur : et la douleur , on le sait , ne manque jamais de parole.

Ces nouvelles peines ne devaient pas se faire

attendre. Une existence qu'elle ne connaissait pas allait commencer pour elle. Elle voyait peu Lionel à Greendale, mais le verrait-elle autant à Londres! Quelque réserve, quelque gène qu impose une union aussi étrange que son hymen, il y acependant, dans l'isolementde la vie de campagne , un penchant qui entraîne parfois à l'intimité. Rien ne rapproche les âmes comme la nature, rien ne les sépare comme le monde. S'il existe des vérités innées , celle-là en est une. Qu'allait donc devenir, dans ce monde qui dénoue, un hymen qui, dans la solitude, ressemblait déjà à un divorce.

La rigueur du deuil ne permit pas, dans les premiers momens, à sir Lionel et à lady d'Arquenay d'ouvrir leurs salons aux désœuvrés , qui ne demandaient pas mieux que de les remplir, à tous ces clients de la mode, qui, ne sachant pas s'ennuyer chez eux , prennent le parti de venir ennuyer les autres ; mais bientôt, malgré eux, le cercle des exceptions s'élargit, et, quoiqu'ils eussent annoncé l'intention de ne

pas recevoir plus de visites qu'ils n'en pou-" vaient rendre, ils en recevaient tous les soirs beaucoup plus qu'ils ne voulaient. On leur rendait pourtant service : c'était leur permettre d'être ensemble.

Lionel n'était venu à Londres que pour surveiller les intérêts d'Amélie, et liquider la forlune de lord Alton. Moyennant quelques sacrifices qu'autorisait sa grande fortune, il eut bientôt débrouillé le chaos de cette succession. Pendant un mois, cependant, Amélie ne vit, à vrai dire, son mari que de rencontre, et comme une visite. Le matin, le soir, il était occupé de conférences, de consultations, de tout ce qui ferait regretter les morts , quand on n'aurait pas d'autres raisons de les pleurer. Elle s'en affligeait ; mais il y avait, pour l'adoucir, de la reconnaissance dans son chagrin : elle savait qu'il ne travaillait que pour elle. Elle crut qu'il retournerait h Greendale aussitôt que ses affaires seraient terminées; mais elle se trompait.

Lionel lui en annonça la conclusion, et ne parhi pas de son dépari.

Le lait est que Liojjel, qui détestait la ville, ledoutait le séjour de la campagne. Il avait peur de s'y trouver seul avec sa fpmujc. Il sentait qu'il devait être une uiaussade compagnie pour elle , et comme i] avait promis de la lejadre heureuse , il voulut la dédommager de l'obligation de le voir , par la société choisie qu'il lui composerait. Lui de son côté deve^it chei?^ cher à s étourdir sur ses chagrins en fixant un but à son orgueil. L'homme ne peut guère échapper à une passion que par une autre. Malheureusement ces passions, qu'on s'impose comme remède ou comme préservatif, n'occupent jamais le cœur ou lesprit tout entier. On se fait joueur , on se lait ambitieux d,c sangfroid ; of^ calcule l'elfe,! que peut produire telle ou telle dos,e de l'électuaire qu'on s'administre, et le calcul paralyse le remède. Auxilium moi bas trahit y comme dijt Sénèfjue.

Bons ou mauvais , une fois ces projets arrêtés , l'existence d'Amélie changea totalement de face. Elle eut sa maison à part, comme Lionel avait la sienne. Excepté au dineretle soir qu'il passait ordinairement chez lui ( at home\ elle ne le vil plus de la journée, c'est-àdire qu'elle ne le voyait jamais seul.

Tant que dura l'étiquette des regrets de cérémonie, ils n'allèrent pas ce qui s'appelle dans le monde ; mais tout ce que Londres avait alors de plus distingué dans les sciences , les lettres , ou les arts, se réunissait dans leurs salons. Amélie aurait préféré la société intime de son mari , tel qu'elle l'avait connu dans ses jours de souffrance , à celte brillante aristocratie du génie qui s'assemblait chez elle. Il est triste et gênant de se faire gracieux pour vingt personnes , quand on ne voudrait Tètre que pour une seule. L'esprit s'accommode mal de cette bride , et son t^llu^e pénible accuse souvent ses entraves. Il est difficile de courir la poste avec la moitié de ses roues enrayées ; mais on sac-

coutume à tout. Si Lionel n'était plus pour Amélie ce qu'il s'était une fois montré, quand il avait peur de la perdre, elle le retrouvait au moins tel qu'il était à Greendale dans les premiers temps de son mariage , quand il semblait ne s'occuper que d'elle , en s'occupant des autres , quand amenant toujours la conversation sur les sujets qui pouvaient l'intéresser et lui plaire, il préparait si bien la route à ses saillies , qu'elle s'étonnait de les avoir. Il était loin cependant d'être le même , et elle s'en serait sans doute aperçue, si l'agacement du cœur ne bouleversait toutes les lois de l'optique. Lionel affichait autrefois de l'amour par bienséance, et il était parfaitement à Taise dans sa généreuse imposture. Son regard toujours vif ne changeait pas d'expression; sur de ce qu'il voulait dire, sa voix était toujours nette et limpide, son sourire complaisant et facile. Il y avait de l'attention dans ses égards, et jamais d'émotion. C'était maintenant tout autre chose; il ne s'inquiétait guère d'Amélie que par rapport au monde, il

lie s'inquiélail aujoiii d'iuii du inonde que par l'apport à Amélie. Ses déférences n'avaient plus la même souplesse, la même légèreté d'abandon. Elles étaient comme glacées de timidité et d'embarras. Confiant autrefois dans sa bonté, dans la pureté de son zèle et de son amitié, il voulait rendre sa femme heureuse , et ne songeait nullement à lui plaire. Sans peut-être s'en rendre compte, il n'aspirait maintenant qu'à lui paraître plus aimable que ceux qui l'étaient le plus , et il y avait , dans les soins qu'il prenait pour le devenir, la crainte de ne pas l'être assez. Son regard variait incessamment comme sa voix. Il se rendait chez lui, comme à un rendez-vous , où il ne se croyait pas attendu , mais où il était sur de rencontrer ce qu'il cherchait. Il épuisait ses larmes quand il était seul, et n'avait plus que des yeux rians pour aborder sa femme. Mais qui l'eut observé aurait vu facileînent des pleurs cachés dans le pli de son sourire. Ce voile (Fnménité déguisait mal sa tiislesse; e! un membre de la société rovnle des

antiquaires disait un jour de lui dans son style derudil, avec plus de vérité que d élégance, que le visage de sir Lionel était un manuscrit palympseste, où, sous une ode d'Anacréori, il était facile de lire une tragédie de Sophocle. Ce qu'il y a de fâcheux pour lui , c est que » s'il était changé , Amélie l'était aussi. Quand il lui témoignait librement un amour qu'il ne ressentait pas, Amélie, encouragée par l'aisance de ses paroles, laissait presque entrevoir l'affection qu'elle éprouvait. Elle partageait aujourd'hui sa contrainte comme elle avait partagé son assurance. Elle ne répondait qu'avec une sortederaideur à sa vétilleuse galanterie. Fidèle à réfléchir l'apparence des impressions qu'elle recevait, elle paraissait insensible, quand son mari ne l'était plus : et lui qui l'avait supposée adroite, quand elle était sincère, la croyait lasse de son rôle et rendue à sa froide nature , parce qu'elle craignait de laisser poindre une passion qu'elle ne croyait pas réciproque. Plates de manière à ne se jamais comprendre , il

fallait une révoliilîon pour que ces deux êtres se devinassent. Ils étaient à côté l'un de l'autre sans se toucher, sans pouvoir se joindre, semblables à ces astres qui nous paraissent si étroitement unis qu'on les prendrait de loin pour les deux yeux d'un ange , et qui sont cependant à de telles distances que l'infini passe entré leurs rayons. Quelle commotion ne faudrait-il pas, pour qu'ils fussent ce qu'ils semblent être!

ZZZII

«. God tlie firsl giiidi'ii inade: aiid llie firsl city, Caïnl»

a Dieu créa le premier jardin : el Gain , la première cité, » dit énergiquement Cowley qui a rarement le mérite d être aussi simple et aussi vrai. Je ne suis jamais entré dans une ville, quelle que lui la saison, sans nie citer

:îil

intérieurement cet admirable vers. Ce n'est pas que je déteste les hommes , qui sont mes frères : mais je les aime en perspective; j'ai toujours cru que leur souvenir valait mieux que leur présence. Ce n'est pas dans leurs ruches de pierre qu'il faut vivre , pour les estimer ; on s'en dégoûte trop promptement à les voir affairés pétrir de la poussière et de la boue qu'ils appellent du miel. Tout ce que la Providence peut leur avoir donné denoble et de généreux disparait dans ces temples bourbeux de legoïsnie et de la vénalité, dans ces cloîtres malsains et populeux où l'on vend de tout , comme au marché, excepté du bonheur. Les hommes des cités sont durs comme les dalles qu'ils foulent. Ils ont tous , au lieu de cœur , un moiceau de grais dans la poitrine. Loisqu'une pareille pensée nous tourmente à toutes les époques de l'année, même l'hiver, où la nature engourdie paraît presque aussi moite dans les campagnes que la vertu dans nos bazars , son-r gez quelle racine vigoureuse elle pousse au

cerveau , quand celte nature se réveille , quand une sève énergique y bouillonne, et déborde dans les champs en feuillage et en fleurs. IS' 'est-ce pas une vraie calamité, avec ces idées à la léte , de se sentir claquemuré dans le bagne lépreux d'une ville , d'y coudoyer au bruit de leurs juremens tous ces galériens de l'ambition, tous ces ivrognes d'argent , avec lesquels on n'a rien de commun que la forme, d'y respirer avec leur haleine la poudre qu'ils soulèvent , de se brûler les pieds aux pavés de leurs chemins , de n'avoir d'ombre que celles des lazarets qu'ils nomment leurs maisons, d'autres nuages que le plâtre de leur route et la fumée de leurs cuisines; et tout cela, quand la terre s'égaie, quand l'oiseau chante sous la ramée , quand le velours des gazons verts semble inviter nos pas , quand le renouveau s'ébat dans les jeunes franges des forêts, quand des giboulées de Heurs tombent au moindre vent dans les vergers , quand les nues blanclies et dorées qui se pavanent dans l'azur , nout pas l'air , comme

dans le ciel sablonneux de nos capitales , d'une défroque de bal salie parles quinquels?Si Lionel pensait comme nous , et il y a tout lieu de le croire, il dut bien maugréer, de se sentir enfermé dans les briques de Londres , au milieu detous nos fourbisseurs d'affaires et de plaisirs, quand le vent du printemps soufflait à Greendale, quand ses frais rossignols l'appelaienl dans ses bois, et les lilas dans ses jardins, et les violettes au bord de ses fontaines. Et Amélie aussi dut souffrir : car elle aimait, et l'amour a besoin des champs, et de leur solitude. On ne peut aimer que là , parce qu'il n'y a là ni mensonge ni vanité. Dans le monde, oii il n'y a que le vice qui ne soit pas ridicule , on vous montre au doigt, quand on aime; un cœuipur fait tache sur la gangrène.

L'hiver en France est la saison des fêtes. Nous cherchons à tromper par leur faux éclat l'engourdissement passager de la terre , à oublier dans le luxe des salons le morne aspect de la nature. C'est l'inverse en Angleterre. Le

'plaisir , ou ce qui jiasse pour lui , s'éveille avec les ileurs. Le caquelage des assemblées renaît avec les concerts des campagnes. Cette époque des soirées revenue, il fallut que lady d'Arquenay se résignât à ne plus recevoir qu'une fois par semaine, à n'attendre que du hasard ou de l'adresse l'heur de rencontrer son mari.

Lorsque Lionel à son retour des Indes vint habiter l'abbaye de IN***, on peut se souvenir qu'Amélie avait paru fort peu curieuse d'avoir la preuve de son génie , et qu'elle avait même une fois répondu à une confidence par un sarcasme. On peut se rappeler aussi qu'il n'y a pas long-temps, elle s'affligeait à Greendale de n'être point dans le secret de ses travaux. Cette peine était devenue pour elle un de ses tourmens les plusaigus.Elle craignait autrefois d'avoir quelques raisons de plus d'aimer, et elle multipliait ses moyens de défense ; mais aujourd'hui qu'elle avait reconnu la vanité de ses etforls, qu'elle ne vivait plus que dans celui qu'elle aimait, rclail im sup[>lic<' jtour

elle que de ii être point admise à ses pensées : il lui man(|uait comme une partie d'elle-même. J'ai connu un homme, d'un esprit remarquable, dont une violente hémiplégie avait fort affaibli les facultés. — Je souffre bien , me disait-il un jour avec tristesse. Il me semble que mon être s'est divisé , qu'un mur s'est élevé au milieu de mon cerveau. Je sens que ma raison est d'un coté , et mon talent de l'autre. Tenez , toutes mes grandes idées sont là, ajoutait-il, en me montrant la portion paralysée de sa tète, et je n'y puis pas rentrer, je n'y rentrerai jamais : cela me fait bien du mal! — Cette anecdote me paraît expliquer parfaitement la situation morale d'Amélie. Elle s'était par son amour identifiée avec Lionel , et n'existant qu'en lui , elle sentait cependant que la plus pure , la plus noble portion de son ame lui était interdite. En vain s'efforçait-elle, par les questions les plus subtiles, les plus adroitement détournées, de s'initier dans le mystère des occupations de son mari; il lui était iuq)ossible d'en obtenii'

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un mot sur ce sujet. Il ne pailait jamais que d'elle, jamais de lui: et c'était là surtout ce qui lui faisait croire qu'elle n'était point aimée: car à force de le désirer, elle l'espérait quelquefois. — S'il m'aimait seulement d'amitié , disaitelle , ne saurait-il pas que ce qui m'intéresse le plus au monde, c'est lui! Il n'a d'autre affection pour moi que la reconnaissance qu'il devait à ma mère ! — El l'infortunée se prenait quelquefois à être jalouse d'une ombre qu'elle adorait. Amélie ne se souciait pas plus du monde que Lionel , et elle y allait sans cesse pour le rejoindre, comme il s'y jetait toujours pour la voir. Quand on y réfléchit, c'est une chose léellement bien singulière, que cet amour aux flambeaux , au bruit des fêtes , ces confidences publiques de deux amans , qui étaient libres de s'entretenir h toute heure, et qui ne causaient jamais intimement qu'à celle où toutes les intimités se taisent. Cette situation bizarre ne pouvait pas durer : car rien ne dure au monde, pas même le malheur, quoi qu'en dise

Pélrarque. Je ne veux pas dire pour cela qu'il s'éteint ;- je veux dire seulement qu'il chauge de face. La jalousie se chargea d'opérer ce changement.

Lady d'Arquenay avait revu dans le monde madame de Cerizy. Elle ne demandait pas mieux que de l'éviter, soupçonnant, à juste titre, des liaisons qu'elle ne redoutait plus, mais dont l'idée lui était importune ; plus on doute du présent , plus on est jaloux du passé. Trop habile pour ne pas remarquer leur affection mutuelle, madame de Cerizy était trop désintéressée pour ne pas le pardonner intérieurement; mais ce spectacle la gênait. Il est toujours désagréable pour une femme d'avoir été l'objet de tous les soins d'un homme qu'on remarque, et de n'être rien, absolument rien pour lui. Elle avait eu trop peu d'amour pour que le temps daignât s'en apercevoir et s'occupât de le détruire : mais elle avait conservé pour Lionel une sorte de goiit et d'attrait ; et il lui était d'autant plus amer de voir qu'il ne songeait pas à

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elle, qu'encore assez jeune pour être recherchée, elle avait à peu près autant de courtisans qu'elle en voulait. Or, comme nous Tavons observé, on désire toujours ce qu'on n'a pas, et les hommages présens de Lionel manquaient à sa collection du jour. Je ne sais quel mauvais génie la piqua, la difficulté peut-être , mais elle se mit dans la lète , sinon de reconquérir ce qu'elle avait perdu, au moins de le l'aire croire. Elle aurait tout aussi bien fait de chercher un moyen d'aller se promener dans les étoiles. Le cœur de Lionel était de cendre. Toutes ses mignardises belligérantes venaient s'y amortir et s'y émousser. Ce n'était pas qu'il partageât l'éloignement d'Amélie ; au contraire , il était aussi gracieux près d'elle qu'avec toutes les femmes, mais elle n'était rien de plus que toutes les femmes, et elle s'irritait de celte amabilité négligente, qui accusait à chaque instant l'oubli le plus complet. Elle avait totalement disparu de sa vie. Ne pouvant plus y compter par le bonheur, elle voulut au moins conlri-

huer à la lioubler. Sachant par exj)érience combien Lionel élail accessible à la jalousie, elle essaya de soulever contre une autre le sentiment , qu elle ne pouvait plus éveiller contre elle-même. Ses etTorls ne réussirent pas non plus de ce côté. Rien d'elle désormais ne pouvait prendre sur l'ame dont elle selait rayée, ni le bien , ni le mal. De ces deux êtres, dont l'un avait été si largement remué par la passion, et l'autre si peu, un seul avait de la mémoire, et ce n'était pas le premier. Qu'un roc poussé par l'ouragan vienne à tomber dans un lac ! l'onde écuuie et se gontle, bouillonne et s'élargit en cercles : la vase remonte à la surface : la trouble épaisseur des vagues en atteste l'agitation : puis le rocher qui descend s'engrave au fond dans la bourbe, qu'il faudrait ime convulsion de la terre pour l'en déraciner; puis l'eau s'apaise, redevient claiie et transparente ; il n'y parait plus. Le lac, c'est famé de Lionel. Maintenant, qu'un brin de paille soit envové parle vent dans la mer! à peine si cette chute

en ride un seul moment l'azur. Il v tournoie, il s'y balance, il plonge sans jamais se fixer. Dans son imperceptible agilité, il peut rester des années à la surface. Voilà pour madame de Cerizy! L'ame d'une coquette n'est-elle pas comme un océan où vont se perdre les hommages? Quoi qu'on pense de ces comparaisons , madarne de Cerizy ne put jamais ramener le moindre U'ouble dans le Lionel-lake , qu'elld avait tant agité. Elle n'avait pas même la puissance de faire le mal : il faut être bien déchu ! C'est qu'une fois que la raison a opéré l'espèce de cataracte volontaire que s'impose la passion , il n'y a plus d'aveuglement possible. On vous crèverait les yeux qu'on y verrait toujours. On serait ^eapahle, comme dans la catalepsie, de voir par le diaphragme.

C'est encore une chose à observer en passant, que Lionel, qui avait été d'une susceptibilité si pointilleuse, fut aujourd'hui insensible h toutes les piqûres de la médisance, fut de bronze aux coups envieux de cette lancette qui

lui voulait inoculer la jalousie. Était-ce madame de Cerizy qui discréditait le fiel en le versant? Je ne crois pas. Lionel croyait au fond du cœur, quand il aimait i\larguerite, qu'elle avait jdu et pouvait accorder à d'autres les faveurs qu'elle ne lui refusait pas. Il doutait de sa constance et de sa probité sans avoir la preuve d'un parjure. Le caractère de sa maîtresse lui faisait croire au crime qu'elle niait. Près d'Amélie, il était rassuré par sa faute, qu'elle ne lui avait point cachée. Il comptait sur son repentir comme sur une vertu. Il la croyait à jamais fortifiée contre des séductions dont elleavait tant souffert. On dit qu'il est plus aisé de rencontrer une femme qui n'ait pas eu de faiblesse, qu'une femme qui n'en ait eu qu'une ; c'est possible, quoique je pense à part moi que l'un ne soit pas plus facile que l'autre; mais qu'est-ce que cela prouve? Que les femmes, qui en ont deux , ne se sont pas repenties de la première : ce qui est ti'ès-heureux pour l'humanité.

Hô.?

Quand madame de (lerizyse lui bien convaincue qu'elle ne parviendrait jamais direclement jusqu'à l'ame qu'elle attaquait, elle eut un double intérêt h la blesser obliquement. Elle lourna le virus de ses batteries du côté d'Amélie, présumant, avec ce tact qui distingue les Machiavels Femelles, que le mari aurait le con- Ire-gout du poison qu'elle distillerait dans le cœur de sa femme. Elle vit promptement qu'elle ne réussirait pas en disant du mal de Lionel, elle eut recours au vieux moyen, toujours nouveau, d'en dire du bien. L'éloge est une arme qui coupe de tous les côtés. La louange calomnie à merveille. Elle mord avec du miel aux dents ; mais le miel fait entrer le venin.

Un jour qu'Amélie, dans je ne sais quelle assemblée, causait avec une ancienne amie de sa mère, elle entendit, à quelque pas d'elle, prononcer le nom de son mari. Elle écoula, et reconnut madame de Cerizy qui répondait à mivoix ; — Sans doute qu'il n'est pas loin , lady

Kllesinère est là. — Chut, lui dit-on, lady d'Ar- <|uenay pourrait vous entendre! — Marguerite l'espérait bien.

Ce soir-là, ce fut Amélie qui rechercha mavlarae de Cerizy avec autant de soin qu'elle en mettait ordinairement à l'éviter. Elle voulait se convaincre de son malheur. On fait quelquefois plus de sacrifices, pour connaître son infortune, que pour prolonger son bonheur. Pourquoi?

Ce soir-là, madame de Cerizy eut l'art d'être toujours entourée d'assez de monde pour éluder la curiosité d'Amélie.

Ce soir-là, Lionel fut en vain aussi aimable avec sa femme qu'il Tétait toujours. Le nom de lady EUesmère lui tombait à chaque instant sur le cœur. Il bruissait dans ses oreilles : il lui couvrait les yeux comme un bandeau. Ce soirlà, elle rentra chez elle jalouse et désespérée.

ZZZIII

Lionel devait un soir accompagner sa femme et une de ses parentes à un brillant concert chez lady N***, non pas celte noble poêle de nos jours , dont je vous ai montré le portrait dans le New montlhy Magazine^ qui a su vous attendrir sur les chagrins de Rosalie , et les

niisèies iiiipérissables de l'homme qui ne meurt pas : il n'y a point de ces femmes-là dans lous les siècles , de ces femmes qui sont si belles , que leurs plus beaux vers semblent des rayons épars de leur beauté, des fragmens brisés dé leur miroir , qui ont gardé quelque chose de leur image; mais rien ne vous empêche de croire que c'était sa tante ou sa grand'mèrei Elle ne faisait pas de poèmes , mais elle faisait delà musique, qui n'est qu'une variété de la poésie. Sa maison était de celles que préférait Lionel ; mais ce soir-là une lettre qu'il reçut immédiatement après le diner dérangea ses projets. — Amélie , lui dit-il, je ne pourrai vous accompagner, comme je l'espérais, mais je vous rejoindrai peut-être. Et il sortit.

Amélie fut médiocrement contrariée de son absence. Elle espérait rencontrer madame de Cerizy, et pouvoir éclaircir quelques-uns de ses doutes. Il y a de ces amertumes magnétiques, qui appellent malgré nous nos lèvres : il Taiil vider la coupe une fois qu'on l'a goûtée.

Sans avoir l'air de chercher à rejoindre Marguerite , Amélie s'arrangea cependant de manière à ne pas s'en éloigner. Mais elle eut beau employer tous les stratagèmes de la conversation pour amener le sujet qui l'intéressait, elle ne put y parvenir. Elle ne put jamais amollir la cuirasse de discrétion, dont s'était armée son antagoniste. Marguerite savait trop que plus elle piquerait sa curiosité en tardant à la satisfaire , plus, quand elle y répondrait, la blessure irait à fond. L'amour d'une femme est bien ingénieux : mais je crois sa haine plus habile.

Bientôt inatlentive aux paroles ambiguës de madame de Cerizy , Amélie finit par ne pas mieux écouter la suave harmonie qui s'exhalait autour d'elle. Il était plus de minuit, et son mari qui avait promis de la rejoindre n'avait ])oint encore paru.

Enfin, dans un entracte elle entendit prononcer le nom qu'elle attendait depuis si longtemps y mais... il ne fut pas seul annoncé : on

y joignit celui de lady Henriette Ellesmère. Amélie changea de couleur , en les voyant entrer. Lionel s'approcha presque immédiatement, et elle eut la faiblesse d'en être heureuse. — J'ai cru, Amélie , que je ne pourrais venir vous chercher. J'espère que vous me le pardonnerez, quand je vous expliquerai pourquoi. L'idée que son mari avait une confidence à lui faire, et qu'il la lui ferait , suffit presque à la consoler. Oh ! il ne faut pas grand'chose à l'amour pour se nourrir : il vit long-temps d'une miette d'espoir. Son bonheur d'une seconde n'en dura pas une autre. Lionel s éloigna , et la jalousie vint s'asseoir à sa place à côté d'Amélie. Aux aguets de ses émotions , Marguerite s'en aperçut.

— Milady , lui dit-elle de sa voix la plus mielleuse, vous m'accuserez d'être bien indiscrète; mais la curiosité est si naturelle. Ditesmoi donc tout bas quel jour doit paraître l'ouvrage de sir Lionel ?

plie n'eut pas de peine à remarquer qu'A-

mélie n'était pas plus instruite qu'elle-même»

— On dit qu'il ne le fait imprimer que pour ses amis.

— Mais , oui.... je le présume — je ne sais pas....

— J'ai presque peur qu'il ne m'oublie

mais, vous, j'espère, vous ne m'oublieriez pas.

— Oh! sans doute.

— Grâce à lui , j'entends un peu votre langue , et je ne sache pas de livre que je sois plus curieuse de connaître. J'ai su que l'autre jour, en petit comité, il en avait lu un fragment admirable

— Oîi donc?

— Chez lady Ellesmère. Elle a bien de l'esprit , elle est bien moqueuse ; mais elle était enthousiasmée.

Le coup avait porté ; mais Amélie ne se déconcerta ponit. Elle avait trop d'intérêt à tout savoir pour vouloir rien ignorer : et Marguerite, d'un autre côté, se croyait trop d'intérêt à tout .dire pour vouloir rien cacher. Amélie

sut tout ce qui devait la navrer , (juoique Marguerite eût l'air de ne rien croire de ce qu'on pouvait conclure de ses discours , qui se composaient comme à l'ordinaire de logogryphes à facettes ; ils étaient seulement un peu moins entortillés. Elle ne dit rien de positif, mais Amélie n'eut aucune peine à deviner que son mari était éperdument amoureux de lady Henriette , et que, s'il l'aimait , il n'en était pas moins aimé. Marguerite réfutait longuement les Caits qu'elle n'énonçait qu'à demi , de manière à laisser à Amélie tout le temps de s'en convaincre et tout l'honneur de la découverte. Elle savait que le malheur qu'on devine a toujours quelques points de plus. On se récompense, en l'aiguisant, du mal qu'on se donne pour l'apprendre. Il n'y a personne qui pénètre mieux nos moindres qualités qu'un rival. Tout ce qui nous irrite doit être une vertu , et qui pis est , une vertu qui nous manque. Aussi Amélie ne fui pas longue à s'énuraérer tous les moyens de séduction de lady EUesmère. Elle était jeune et

belle, immensément riche , et passait pour une des femmes les plus spirituelles de l'Angleterre. Veuve depuis deux ans d'un vieux mari qu'elle

détestait (Je ne sais pas si c'est la même

chose à Paris, mais les veuves de Londres ont toujours délesté leur mari: c'est de règle. Peutêtre , quand elles sont jeunes , qu'elles croient rentrer dans leur virginité par la haine , ou n'avoir pas perdu ce qu'elles n'ont pas donné de bon cœur. Jusqu'à cinquante ans,

elles ont toutes la prétention de ne pas être des meubles d'occasion : c'est une chose toute naturelle.) Au reste kdy Ellesmère était veuve, elle n'avait pas aimé son mari , et tout le monde s'étonnait qu'elle ne fît pas un choix parmi ses nombreux admirateurs. Amélie crut en démêler la raison , et être plus savante que tout le monde. C'est une satisfaction qui coûte cher , et je dirais volontiers avec saint Arsène : « On ne se repent jamais d'ignorer : on regrette souvent de savoir, » surtout, pourrait-on ajouter, quand on sait de travers.

ZZZIT

La première chose qu'on fait , après s'être convaincu d'un malheur, c'est d'en douter. Quand on a bien travaillé pour rassembler tout ce qui peut établir une croyance, on amasse avec autant de soin tout ce qui peut la combattre et l'ébranler. Ce serait à merveille si on

s'arrêtait là, mais on s'en garde bien. Quand on est parvenu à trouver de bonnes raisons pour ne pas croire une chose , on se met à les discuter, jusqu'à ce qu'elles changent de face, et l'on finit par les transformer en autant de preuves , dont on se déchire à plaisir. Pendant les premiers jours qui suivirent sa découverte, c'est ainsi qu'Amélie passa tout le temps qu'elle ne mit pas à la pleurer.

Avez-vous remarqué que lorsqu'on est vivement préoccupé, tout dans le monde semble se donner le mot de notre préoccupation , et vient nous apporter un tribut qui l'augmente? Il n'est pas étonnant que lorsque l'on est triste , notre pensée déteigne sur tout ce qu'on aperçoit , et qu'on finisse par en voir partout l'image ou le reflet. Tout semble vert à travers des lunettes vertes, tout semble noir, quand on est sombre, parce qu'on regarde à travers son ame : c'est tout simple. Ce qui Test moins, c'est de heurter à point nommé contre des circonstances qui correspondent exactement à nos pensées. On

dirait véritablement que c'est le destin qui nous les envoie. J'en citerai un exemple qui m'est personnel. Je me mis, il y a quelque temps, dans la tête d'écrire quelque chose sur la chute de INinive; c'est bien innocent , et il faut avoir le cœur bien libre pour se livrer à de pareilles spéculations ; quand vous aurez cinquante ans, vous en ferez peut-être autant. Pour en revenir au principe de ma thèse, je vous dirai qu'après avoir médité une demi-journée sur mon sujet, je me trouvai tout-à-fait arrivé aux limites de mon imagination. J'en conclus qu'il fallait nécessairement nourrir mes idées de quelques lectures assorties , et , pour m'évi^^ ter de faire des recherches qui m'ennuyaient, j'allai me promener. Au lieu d'oublier ce qui m'occupait, je ne fis pas autre chose que d'y penser. Je rentrai chez moi , et , pour me distraire, j'ouvris au hasard un volume du Quarterly Revieiv. Le premier artic laque j'abordai était les réflexions d'un docteur très-faiiieux , dont j'ai oublié le nom , sur la chute e^

les ruines de Babylone. Je le lus tout entier, puis, pour me débarrasser de la satisfaction que je venais d'avoir, je pris la Revue d'Edimbourg. On y rendait compte d'un assez mauvais poëme de M. Atherstone sur la chute de Ninive. Je changeai la Revue d' Edimbourg contre un recueil de poésies de plusieurs mains. Trois dithyrambes de suite sur le festin de Balthazar et la chute de son empire , un de Barry- Cornwall qui ne vaut rien , un de Croly qui ne vaut pas mieux , et le dernier de mistris Hemans que j'aime beaucoup (mistriss

Hemans). Là-dessus je vois qu'il est temps d'aller me coucher, si je ne veux pas mourir d'asphyxie orientale Mais voilà qu'en saisissant un flambeau avec impatience , je fais tomber un gros volume qui était sur ma cheminée. Je le ramasse : c'était le Belteshazzar^s Feast , de M. Hart Milman , professeur de poésie à Oxford. Vous m'avouerez que c'est un concours de circonstances fort extraordinaires. Je ne pus m'empêcher d'y voir un avertissement du cieU

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ei saisissant la plume, j'écrivis, au lieu de dormir, un poëme qui vous endormira peut-être, mais que je vais vous réciter.

TBS rALL OF NIIVEVBH.

— Comme vous n'avez pas écouté un mot de mes vers, qui sont cependant fort beaux, reprit tranquillement M. Jujius Smith esq., vous avez dû réfléchir à quelle occasion je les composai. Gela m'épargnera de nouvelles remarques, et vous serez moins étonné qu'Amélie ait rencontré pour fortifier sa pensée autant d'accidens qu'il m'en arriva pour corroborer la mienne. Voici le dernier de tous. Jamais elle ne s'avisait de lire les journaux qu'elle recevait le matin. Mais un jour, dans un de ces momens d'affaissement, où l'on sait moins ce qu'on fait que ce qu'on pense, elle se mit à couper machinalement les .pages du Gentleman s Ma-

3 ne

gazine qui gisait sur sa table à ouvrage. Ce qui lui arriva en celle occasion est déjà arrivé à madame de Cerizy ; mais ce n'est pas ma faute ^ si le sort se plaît à reproduire les mêmes événemens. La nature, dit Lopez de Véga, est quelquefois si lasse d'inventer des visages , qu'elle en fait de pareils. Pourquoi n'en seraitil pas ainsi des faits? Pourquoi un auteur, en supposant que je le sois, serait-il plus fécond que la nature? Il est vrai que je n'ai pas tant de choses à faire que la nature , mais on invente en proportion de ses moyens. Voici, nonobstant ces billevesées, l'article que le destin fit tomber sous les regards d'Amélie , et dont les lettres semblaient s'élancer de la page au devant de ses yeux :

« Il n'est question , dans le grand monde, que d'un ouvrage philosophique d'une haute portée , qu'on attiibue à l'un de nos généraux les plus distingués. »

N. B. Notez, je vous prie , qu'on traite tou- |ours les écrivains qui n'ont encore rien fait

absolument comme les morts. Ce sont tous des phénomènes. On annonce leur naissance en style d epitaphe. C'est bizarre.

« On assure que lauteur sir L*** a , sous ime forme pittoresque et animée, traité les questions les plus ardues, discuté les théories les plus abstraites de l'ordre social, et que sans s'écarter en rien de la sévérité de l'histoire , de l'exactitude mathématique de l'astronome, il a eu l'art de faire avec de la science le plus intéressant des romans. L'auteur en a lu récemment quelques morceaux chez lady H . E*** et notre grand poëtesir W.Hailey qui lésa entendus en parle partout comme d'un chef-d'œuvre qui doit faire époque dans toutes les littératures du monde. Cet ouvrage qui ne sera imprimé, dit-on, qu'à cinquante exemplaires, doit s'appeler le Génie DE l'humanité. Si nous sommes assez heureux pour nous le procurer , nous en entretiendrons nos lecteurs. »

Quoiqu'Amélie se sentît mille fois plus heureuse de ces éloges, que s'ils s'adressaient à

elle-même , elle ne put retenir les larmes d'égoïsme, qui coulèrent de ses yeux comme pour effacer le nom maudit de lady Ellesmère. — Et c'est par un journal, se disait-elle , que j'apprends ce qu'il fait , ce qu'il pense ! Je suis la dernière dans le monde à savoir qu'an l'applaudit ! Je suis la seule exclue de l'admiration qu'il inspirel lime méprise ! Il ne se rappelle que ma faute ! Il, ne me pardonne pas un crime dont je ne suis pas coupable, moi qui lui pardonne son amour pour une autre! Je suis malheureuse ! oh ! oui , bien malheureuse ! mais ce n'est pas une raison pour qu'il le soit.

Quand on a été long-temps courbé, terrassé par le malheur, le dernier coup qu'il vous porte ne vous écrase pas, il vous relève. Au lieu d'accabler Amélie , cette dernière attaque du chagrin stimula sa force et son courage. Elle mit le pied sur sa peine , et résolut de se venger. Une fois qu'on s'est déterminé à une action forte , dût-elle nous coûter la vie, on ( st tranquille. On n'en calcule pas les suites ,

on ne se rejette pas clans le passé pour l'ébratifer : elle usurpe en entier vos facultés , et l'on est tranquille , parce qu'elle vous sort d'une incertitude. La certitude peut tuer: mais le doute torture; qui pourrait balancer! Passe pour la mort ; mais l'aj^nie est de trop.

Pâle de sa lecture , Amélie eut bien de la peine h dominer son chagrin , à en effacer les traces sur ses traits. Mais elle avait devant elle une journée de solitude pour y parvenir, et elle réussit. Elle eut même à dîner le courage d'être plus gaie que de coutume. Elle alla disperser sa soirée dans deux ou liois salons, s'y laissa entraîner comme à l'ordinaire aux soins empressés de son mari, et il ne lut rien sur son Iront du trouble de soii ame*

11 ne tarda pas cependant à remarquer un changement notable chez sa femme. II l'aimait trop , pour n'être pas sensible à la moindre variation : il l'observait avec trop de zèle , pour ne pas saisir les moindres nuances de son caractère. Or ce n'était pas seulement une

déviation passagère de ses habitudes qu'il avait à constater, c était une révolution complète. Il vit bientôt qu'au lieu de répondre comme autrefois à celte cour d'affection qu'il lui faisait dans le monde, elle ne l'accueillait qu'avec une négligence qui approchait du dédain. Ce n'était point artifice de la part d'Amélie. Elle ne songeait nullement, comme les reines de la mode, à stimuler le désir par l'indifférence , elle s'occupait fort peu de calculer la portée d'un regard, d'un sourire, ou d'un mot, d'essayer une contenance comme on essaie une robe; tout était simple et vrai chez elle. Elle était froide parce qu'elle était triste; cela se ressemble souvent. Ces preuves d'un attachement, qu'elle croyait simulé, lui faisaient mal : et, en n'y répondant pas, elle espérait les détourner. Vous voyez qu'elle était revenue pas à pas à son existence de l'abbaye , quand elle se défendait d'éprouver ce qu'eHe craignait d'inspirer. Elle n'avait plus cette frayeur ; mais le combat était le même. C'est qu'on a beau faire pour donner

une aulre ('orme à sa vie , (ant qu'ort reste é'rt fait d'amoiir dans urte situation qui nà rien de décidé, la vie revient dans la même rainure. Quelque mouvement qu'on lui imprime, c'est un mouvement qui l'y ramène. Celle raison est encore de celles qui plaident en favear thi mariage. L'homme est mal à l'aise dans ^t^ liens, tant qu'il en croit pouvoir sortir. Il tïdnsurae ses jours à faire dêsr essais dé liberté. Sait-il que ses liens sont à perpétuité! Qu'ils lui pèsent , ou non , l'habitude les allège , et seâ actions ne sentent pas l'esclave qui lutte avec ses fers. C'est triste à dire : mais l'homme n'est libre qu'enchaîné. Il est vrai que Lionel était marié : mais c'était comme s'il ne l'était pas.

Artiélié, dont l'existence morale n'avait pas ifdatériellement changé, reprit à peu près côliiplètement le costume de roideur qu'elle avait porté chez sort père. Mais la vie de Lionel subit de graves modifications. Il s'inquiétait peu naguère d'une indifférence, qui n'atteignait pds les cordes les plus délicates de famé : il ne la

laissait pas entamer sa bienveillance. Aujourd'hui qu'il aimait, comme on l'avait aimé, celte l'roideur lui faisait mal. Elle devint contagieuse. Il réfléchit la teinte des nuages d'Amélie. 11 devint silencieux comme elle. Obtenant peu de réponses , il fit peu de questions. Il ne fut pas jaloux ; mais il sentit l'absinthe du dégoût bouillonner de nouveau dans ses veines. Il était obhgé de se taire pour ne pas stigmatiser de temps en temps la vie de ses mordantes ironies : je dis la vie , car il arrive un âge où Tàcreté de nos discours ne s'en prend plus aux individus ; elle s'attaque plus haut. Et nous le remarquerons ici pour la dernière fois : c'est un étrange effet des blessures du cœur que ce penchant morbide à l'épigramme , cette salivation sardonique qui nous mouille les lèvres , ce besoin impérieux d'expectorer du fiel. Il serait facile d'en donner la raison : on n'aurait qu'à regarder les enfans tirer la langue à ceux qui les foueltenl ; mais j'aime mieux vous citer à ce sujet un poëte arabe que moi seul connais. « Le

grès use le fer, et fait couper l'acier qu'il amincit. La meule de la douleur ne brise pas notre esprit : elle l'aiguise, et lui donne le tranchant du sarcasme. » Cette phrase me paraît fort belle, mais une pensée tout aussi vraie, c'est que l'esprit ainsi repassé n'est rien moins que gracieux. Lionel n'était pas le dernier à le savoir, et, comme nous l'avons vu , il échappait tant qu'il pouvait à cette irritabilité bilieuse par la fuite et le silence : cette précaution ne le rendait pas beaucoup plus aimable. A force de se combat tre, il finit cependant par se contraindre. Mais il n'en devint , en apparence au moins , que plus invariablement glacial : et Amélie, oubliant qu'elle l'avait voulu , s'en affligea comme d'un divorce de plus.

Quand toute explication est impossible entre deux amans qui se brouillent sans se connaître, il n'y a pas de raison pour que la rupture ne soit pas complète. — Puisqu'elle n'a plus besoin de moi pour être heureuse, qu'elle vive sans moi , dit Lionel. Je la gênerais par ma pré-

seiice : je ne la verrai plus! — Il s'enfonça si bien dans la résolution de ne plus la voir, qu'il ne dîna plus chez lui, et cessa tout-à-fait d'échanger son désert contre celui de la foule. Cette manière de se conduire lui était horriblement pénible; mais il n'en bronchait. L'homme est lent à se décider, il hésite long-temps avant de se mettre à creuser la fosse de sa félicité ; une lois le premier coup de bècbe donné, rien oele dérange, il poursuit avec acharnement son fatal sillon : on dirait qu'il ne peut pas enterrer assez profondément son bonheur; il ne s'arrête (jue pour se coucher avec lui dans le Ht qu'il s'est taillé , non pas mourant , mais mort. C'est long !

Amélie souffrit cruellement aussi de son côté, mais bien moins. Les femmes, quoi qu'elles en disent, ne souffrent pas comme nous. Leurs chagrins, comme leurs joies , comme leurs affections, sont en raison de leur organisme. Elles ont peut-être plus de délicatesse, des perceptions de sensibilité plus ex-

quises, mais moins de vigueur et d'énergie, moins de persévérance surtout. Leur ame plus moelleuse et plus souple s'imbibe aisément de toutes les consolations , comme leur peau de tous les parfums. Elles n'ont pas comme nous la douleur échevelée : elles auraient trop peur d'effaroucher une distraction , dont elles ont besoin. A moins qu'elle ne soit mère, et que ce ne soit pour son enfant , il n'y a pas une femme qui ne calcule , en versant une larme , de combien de manières elle peut être essuyée. Que voulez-vous? c'est leur nature. Leurs faibles nerfs se briseraient, s'il leur fallait vibrer à l'unisson des nôtres. Leur amour est comme certains arbres d'Amérique , qui s'élèvent souvent à des hauteurs prodigieuses , mais qui ne tiennent pas au sol. Un coup de vent les abat. Le notre est comme ces grands chênes , qui ont autant de racines que de branches. L'orage peut les casser , mais le tronc déchiré reste debout , menaçant le ciel de ses échardes , et repoussant par le pied. Si la tempête les arrache,

la terre se crève autour d'eux, el ne vomit Jeur souche qu'en ouvrant un abîme.

Amélie cependant au milieu de ses angoisses, quelle qu'en fût l'intensité, se préparait au dénouement de ce déplorable drame. Rencontrant rarement lady EUesmère dans le monde, et jamais son mari , elle supposa qu'il passait la vie chez elle. Madame de Cerizy, qu'elle voyait souvent, eut soin d'entretenir ses soupçons en les aigrissant. Ce Fut alors qu'elle leçut, k'I'appui de ses doutes, si elle en conservait encore, un billet passionné de Lionel à lady EUesmère. C'était une attention de Marguerite, qui gardait comme un trophée les lettres de son ancien amant, et qui trouvant dans sa correspondance une épitre sans date, où il maudissait les liens de i'ev qui l'attachaient , avait ci'u qu'elle ne pouvait manquer d'intéresser vivement ladv d'Arquenay. La santé de cette malheureuse femme aurait succombé à ces assauts, si elle uavait été soutenue intérieurement par sa rébolulion. La vengeance a toujours de l'attrait

pour les femmes : mais elle en a bien plus, quand la veng-eance est un bienfait; et ce que je dis là est vrai , quoique ce ne soit pas une épigramme. Car il y en a , comme Amélie, qui sont presque parfaites (des femmes), et c'est très-malheureux ; car on espère toujours rencontrer de ces perfections , et on se trompe sans cesse. Si on était une fois bien convaincu qu'il n'en existe pas, on n'aimerait personne, et cela vaudrait mieux. Au reste, j'ai tort ; les femmes sont si heureuses de nous faire de la peine, que ce serait dommage de les en priver. Puisqu'il faut qu'il y ait du bonheur sur la terre, autant que ce soit pour elles que pour nous. Laissons donc les choses telles qu'elles sont, et n'en parlons plus.

Quant à Lionel , qui n'avait pas d'idées de vengeance pour consolation , il était beaucoup plus malade qu'Amélie. Si elle eut aperçu seulement son ombre, elle eut deviné , sans beaucoup defforts , que ce n étail pas de la prospérité qu'il mettait en s'isolant tant de soin à lui

cacher: il passait à vue d'oeil à l'élat de spectre. C'est sans doute, pour compléter la métamorphose, qu'il sollicita du ministère un nouveau commandement dans l'Inde. Amélie ne sut rien de cette demande : mais elle apprit un jour par sa camériste que son mari était parti pour Windsor. 11 devait y rester huit jours.

Depuis qu'Amélie était mariée, elle n'était jamais entrée dans l'appartement de son mari. Elle profita de son absence pour satisfaire cette curiosité du cœur, qui veut tout connaître de ce qu'on aime. Il semble que tout ce qu'on en sait est un lien de plus qui nous y attache. Je

vous l'ai déjà dit, en parlant de Greendale : le séjour habituel d'un homme fait en quelque sorte partie de lui-même. On y Ht ses secrets encore mieux que dans la lettre la plus familière, sa pensée d'autant plus intime qu'il n'a })as songé à l'exprimer. Pour ceux qui la visitent avec quelque intérêt, il semble avoir laissé dans sa retraite quelque chose de sa présence. On se sent admis en la parcourant à ses moindres occupations. Les moindres objets qui lui appartiennent semblent, disséminés autour de nous, autant de fragmens de son image que le cœur s'occupe à recomposer. Chaque détail est un chemin qui nous ramène à lui , qui nous identifie davantage avec son ame. Il n'est personne qui n'ait éprouvé l'émotion dont je veux parler, en pénétrant dans la chambre d'un frère qui vient de nous quitter, et que peutêtre on ne reverra plus. Est-on jamais sûr de se revoir quand on se dit adieu? Mon Dieu, quand on peut l'éviter, qu'on est fou de se quitter , mêuie une heure , dans ce monde où

Tion n^est pas sûr d'une minute! Vous qui l'avez senti , n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus doux et de plus irisle à la lois, que le logement désert d'un ami? Les plumes dont il s'est servi , et qui sont peut-être encore humides de sa dernière pensée , les livres qu'il a lus , encore ouverts comme s'ils attendaient ses yeux, un gant oublié, combien toutes ces bagatelles rous affectent ! comme elles font rctiograder notre esprit jusqu'à la présence qu'on regrette. Oh! ce n'est pas la curiosité qui nous dirige dans ces pèlerinages , c'est de la religion. Le mot religion ne veut-il pas dire l'action de recueillir toutes les pensées qui font aimer?

Ce sentiment se compliquait de bien d'aulres dans l'ame froissée d'Amélie. Prête à fuir pour toujours le seul être qu'elle eut aimé, le seul qu'elle pût chérir, elle croyait en emporter un portrait plus enlier, en emportant le souvenir des lieux qu'il habitail. Une des peines les plus amcres de l'absence , c'est d'ignorer où peuvent être les bannis que nous pleurons.

Quand notre aine rcul les visiter, elle ne sait où les prendre. Ne sachant où les voir , on ne sait plus comment se les représenter. Leur image nous apparaît bien plus vive , quand nous pouvons Tencadrer de leur demeure. Le cœur les reconnaît mieux , quand on les revoit au centre de leurs habitudes ; on se croit presque avec eux, quand on peut sefigurer ce qu iîs font , quand on peut suivre de loin leurs mouvemens, assister à leur repos , les surprendre en songe à la place qu'ils affectionnent, quand la mémoire de leurs meubles vient ajouter un trait de plus à l'esquisse de leur ombre. « Vous partez , disait une femme à celui qu'elle aimait, et je ne connais pas même de nom les pays où vous allez ! où donc mes larmes iront-elles vous chercher! » Amélie pensait comme elle. Elle voulait savoir où diriger ses pleurs.

Je vous parlais de religion tout à l'heure ; j'avais raison. Amélie éprouvait en contemplant ces pièces sacrées pour elles, (pielque chose de (CUe sainte émotion qui nous saisit , quand

nous passons le seuil d'une de ces vieilles cathédrales, dont on nous a souvent parlé, quand nous abordons ces grands vaisseaux de pierre, à l'ancre depuis des siècles dans les tempêtes du monde. Tout y est muet , mais le silence y parle : et l'on marche lentement , comme si le mouvement était un manque de respect , comme si l'on avait peur de coudoyer un Dieu qui passe , de réveiller le sommeil d'un ange. Amélie s'arrêta surtout long-temps dans le cabinet d'étude de Lionel. C'est là qu'il demeurait tout le jour , souvent toute la nuit. Ces murs témoins de ses pensées lui en semblaient pour ainsi dire imprégnés , comme les lambris spongieux d'un temple qui paraissent humides d'un brouillard d'encens. Ces bustes, ees portraits , le regardaient écrire ! et Amélie s'asseyait à sa place comme si ces portraits et ces bustes avaient dû la regarder à son tour, et prendre son ombre pour la sienne. On raconte qu'une jeune Arabe, ayant perdu son bien-aimé , allait chaque jour, revêtue du

rosi urne de son amant, se pron)ener sur ies rivages qu'ils foulaient jadis ensemble , et se plaisait à voir marcher sur la terre une onibre qui ressemblait à celle qui ne la suivait ])lus. H y avait de ce sentiment dans l'ame d'Amélie: les superstitions du cœur sont de tous les climats. Elle examinait chaque détail, elle îouchait chaque objet , comme si elle eut dû en garder ainsi une empreinte plus indélébile. Un porte-crayon d'argent qu'elle reconnut pour lui avoir appartenu , quand elle était enfant , séparait les premiers feuillets du dernier volume des Poésies de Cowper. Amélie voulut lire le dernier passage, que devait avoir lu Lionel, croyant ainsi remonter jusqu'à la pensée qu'il avait en le parcourant. Les derniers ver3, qu'il avait notés, étaient ceux (jue nous avons déjà cités :

Doniëstic happiness! tlioii oniy bliss Of paradise, thaï has siiivivcfl ihe fall!

Amélie devait se tromper au senliincnl (jui

avail fait noler ces vers par Lionel. Elle criil n'y voir qu'une allusion, ironique peut-être, à son bonheur domestique. II n'y avail pourtant dans ce coup de crayon que du désir et du i-egret.

Amélie examina tout avec une curiosité inquiète , mais respectueuse. Plusieurs letlies étaient ouvertes sur le bureau de Lionel : elle n'en dérangea aucune. Peut-être eut-elle quelque tentation de voir, s'il n'y en avait pas quelqu'une de lady Ellesmère. Il était peu probable, si elle lui écrivait , qu'il laissât sur sa table les preuves parlantes d'une correspondance qui doit toujours être cachée. Mais il y a des hommes si négligens ! Parce qu'on a du génie , ce n'est pas une raison pour qu'on ait du soin. Au reste, si elle eut cette tentation elle y résista. La seule indiscrétion qu'elle se permit fut de s'emparer d'un exemplaire de l'ouvrage de son mari, qu'elle aperçut dans une des cases de sa bibliothèque, et qu'elle reconnut au litre,

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