F.T M. CANNING
naissant» obligée en face d’une protection un peu hautaine et d’une méfiance mutuelle. M. (’anning ressentait vivement ces désagréments et ces embarras ; mais il connaissait aussi sa force et savait en user. Adroit en même temps qu’indispensable, et aussi aimable dans la vie privée que puissant dans les débats publics, il prit de sa position incertaine un soin intelligent et assidu. Il avait des amis dévoués, quelques-uns bien en cour, et qui l’aidèrent à rentrer en bons termes avec le roi. Au sein du Parlement et parmi le public, il chercha et trouva dans l’opposition libérale la faveur qui lui manquait dans le parti du gouvernement. Par ses discours, par ses mesures, en reconnaissant les républiques de l’Amérique espagnole, en protestant avec éclat, bien que sans action, contre l’entrée de l’armée française en Espagne, il changea bientôt, plus tôt peut-être qu’il n’en eût eu envie s’il n’en avait pas eu besoin, la politique extérieure de l’Angleterre, et la fit passer du camp de la résistance et de l’ordre européen dans celui du mouvement et de la liberté. Il déployait en même temps dans les questions étrangères à son département, en matière de finances surtout, une étendue et une souplesse d'esprit, une facilité à tout comprendre et à tout embellir en l’exposant, une élégance et un éclat de talent qui, de jour en jour, l’élevaient plus haut dans le sentiment public, et faisaient de lui le chef réel de ce cabinet au sein duquel il vivait comme un collègue péniblement subi et toléré.
Ce voisinage coûtait cher à M. Peel. Bien plus accrédité dans son parti et plus considéré en général que M. Canning, il n’nvait ni, comme orateur, cette splendeur et cet entrainement, ni, comme homme, ce charme, cette séduction de caractère et de succès qui valaient à son rival l’admiration publique et des amis passionnés. On rendait justice à M. Peel, à sa capacité zélée et laborieuse, à sa solide connaissance des questions et des faits, à son jugement sûr et pratique ; on le regardait comme un excellent ministre de l’intérieur, mais on ne parlait plus de lui comme d’un chef nécessaire et prochain du gouvernement. 11 ne descendait pas, mais M. Canning montait rapidement au-dessus de lui. Quelques personnes allaient jusqu’à croire que M. Peel acceptait lui-mème ce fait et se résignait au second rang. On pouvait le dire , car, ni dans sa conduite, ni dans ses discours, rien ne trahissait de sa part la jalousie et l’humeur. Outre la rectitude et l’équité naturelle de son esprit qui ne lui permettaient pas de méconnaître les mérites et les succès même d’un rival , il était d’une fierté susceptible et réservée, et n’avait garde d’engager par amour-propre des luttes douteuses, ou de se mettre en avant avec un empressement prématuré. Il subit dignement et modestement les désagréments de sa situation à côté de M. Canning, blessé peut-être et attristé plus d’une fois dans son àme, mais contenu, patient et persévérant, comme il convient, sous un régime libre, à l’ambition honnête et sensée.
l<a dissolution du Parlement en 182C» vint aggraver
ET M. CANNINO.
ses difficultés et ses ennuis. L’émancipation des catholiques fut, dans les élections, la question dominante, et passionna plus que jamais les esprits. Adversaires ou partisans de la mesure, tous s’y portèrent comme à une lutte décisive. J Dans les attaques dont les Irlandais et le clergé catholique furent l’objet, l’insulte se mêla à la violence : le Times appela les prêtres « des bandits en surplis. » Dans le comté de Waterford, le chef des torys anglicans, lord George lîeresford, réclama presque comme un droit exigible, non comme un acte libre, les votes de ses tenanciers : « La flèche du mépris, dit un proverbe oriental, perce l’écaille de la tortue; » les plus humbles paysans irlandais s’offensèrent, les protestants libéraux s’indignèrent. L’un d’entre eux, M. Villiers Stuart, héritier des comtes de Grandison, opposa sa candidature à celle de lord George Beresford : « J’aime à voir, dit-il, des tenanciers reconnaissants de la protection et des bontés généreuses de leur seigneur; mais la reconnaissance a ses bornes comme la générosité ; une nation ne peut pas faire litière de son honneur, ni une femme de sa vertu , ni un franc tenancier de son suffrage. » Ainsi appuyé d’en haut par un noble élan d’équité morale, le sentiment national et religieux l’emporta en Irlande sur l’autorité et la tradition. Quelques fermiers et quelques prêtres, qui persistèrent à soutenir la cause de leur patron tory, furent honnis de toute la population. L’un de ces derniers, parcourant le comté de Waterford pour recueillir la contribution populaire qui faisait son
Sfi SIR ROBERT PEF.f.
salaire , ne rapporta que 3 shellings , au lieu de îiO ou (K) livres sterling qu’il avait coutume de recevoir. M. Villiers Stuart fut élu. Plusieurs comtés suivirent cet exemple. En Angleterre et en Ecosse, les catholiques gagnèrent peu de voix; mais ils avaient conquis en Irlande leur liberté électorale, et dans le parti libéral des trois royaumes un vif mouvement de sympathie et d’espérance. La motion de l’émancipation avait déjà réussi dans la chambre des Communes et pouvait s’y reproduira avec une force irrésistible. Saisis d’inquiétude, les torvs protestants serrèrent leurs rangs, se préparant à redoubler leur résistance. Le duc d’York, très-malade, écrivit au roi son frère pour le conjurer de résister aussi, en formant un cabinet exclusivement protestant et bien décidé à repousser les prétentions des catholiques et de leurs amis. Lord Liverpool et lord Wellington, à qui George IV communiqua la lettre de son frère, ne s’en laissèrent point émouvoir, et, tout en se montrant résolus à combattre l’émancipation, ils remirent à leur tour au roi un mémoire pour le détourner de tout cabinet exclusif et de tout engagement irrévocable. On dit même que, dans l’intimité, M. Peel dit dès lors à lord Liverpool qu’à son avis c’était uto vain effort de prolonger encore la lutte, et qu’il lui offrit de se retirer du cabinet jusqu’à ce que, par une concession plus ou moins étendue, la question eût été réglée.
Non-seulement il ne sortit point du cabinet, mais quand le débat sur l’émancipation des catholiques
ET M. CANNINO.
recommença dans le nouveau Parlement, il fut, contre eux, plus rude et plus absolu qu’il n’avait encore été. Le duc d’York venait de mourir ; la cause du torisme anglican semblait très-atfaiblie : « Quelque vifs que soient mes regrets, dit M. Peel, en perdant de tels appuis, j’ai du moins cette consolation qu’une occasion m’est donnée de montrer mon ferme attachement aux principes que j’ai adoptés ; si mes opinions sont impopulaires, j’y persiste cependant quand l’influence qui pouvait leur prêter force s’est évanouie, et quand il est, je crois, impossible de supposer que je les soutiens dans des vues de faveur ou de grandeur personnelle. » Ce langage ne rencontra pas une pleine confiance ; c’était au contraire une idée assez répandue que M. Peel, voyant M. Ganning grandir de jour en jour dans le parti libéral, voulait, de son côté, s’assurer la forte adhésion des torys pour arriver un jour, par leur aide, à la tète du gouvernement. M. Canning, avec sa finesse éloquente, ne manqua pas d’exploiter contre son rival cette prévoyance soupçonneuse : « Mon honorable ami, dit-il, le secrétaire d’Ktat de l’intérieur a dit qu’aux difficultés et aux troubles de l’Irlande il fallait opposer beaucoup de fermeté et de décision. La décision et la fermeté sont des qualités admirables, mais elles deviennent des vertus ou des vices selon l’emploi qu’on en fait. Je ne veux pas attribuer dans cette occasion à ces mots le sens défavorable qui semble en général s’y attacher; si je le faisais, je ne porterais certes nulle envie A la main qui serait
SIR ROBKRT PEEI..
chargée de mettre en pratique un tel système. » ) Quelles que fussent A ce moment les vues de M. l’eel, un incident inattendu vint lui enlever toute chance de pouvoir; le 18 février 1827, lord Li verpool fut frappé d’apoplexie ; il fallut chercher au cabinet un autre chef. On tâtonna pendant six semaines : s’arréterait-on dans la voie nouvelle que M. Canning avait ouverte, ou s’y engagerait-on plus avant? Roi, ministres et Parlement, torys, whigs et indifférents, tous étaient perplexes, les uns pressés de résoudre la question <1 leur profit, les autres essayant de l’ajourner. Les tons auraient voulu donner i\ lord Liverpool le duc de Wellington pour successeur ; mais que le commandant en chef de l’armée devint en même temps chef du gouvernement, les maximes constitutionnelles repoussaient cette idée. Dans la même matinée, le roi appela séparément, pour les consulter, le duc de Wellington, M. Pecl et M. Canning. Au fond il détestait le duc de Wellington, comme on déteste un homme de qui on se sent méprisé et avec qui on est forcé de compter. M. Peel, qu’il estimait, lui plaisait peu; il le trouvait dépourvu des manières de cour. M. Canning avait lieaucoup gagné dans sa faveur. Aucun des trois ne tira le roi d’embarras. On proposa de laisser les ministres choisir eux-mêmes et entre eux leur chef, comme cela s’était pratiqué, ou à peu près, pour lord Liverpool ; mais c’était enlever à la couronne le droit de choisir, au moins en apparence, son premier ministre, pour le remettre A une coterie aristocratique, George IV ne
CHUTE DU M1N1STEHE TOKY (18*7).
goûta point cet expédient; M. Canning n’en voulait pas davantage, sachant bien qu’il ne serait pas choisi; il déclara qu’il se retirerait. Par dignité personnelle ou par scrupule constitutionnel, M. Peel lit la même déclaration. Forcé de se prononcer, le roi se résolut enfin à suivre l’impulsion du public, et chargea M. Canning de reconstruire le cabinet. A l’instant, ses collègues torys, le duc de Wellington, le chancelier lord Kldon, les lords Bathurst, Westmorelund, Melville, Bexley et M. Peel, donnèrent leur démission. M. Canning s’etForça, mais sans succès, d’en retenir quelques-uns ; un seul, lord Bexley, consentit à rester. Le roi, piqué de cette conduite fort légitime des torys, qu’il traitait de manœuvre contre le libre exercice de sa prérogative, donna carte blanche à M. < ianuing pour chercher où il voudrait de nouveaux collègues. Canning à son tour promit au roi de laisser dormir la question catholique et de gouverner en général d’après les mêmes errements que lord Liverpool. Un s’entend aisément quand on se contente de concessions et de promesses que de part et d’autre on espère éluder. Canning, en liberté, réunit promptement un cabinet formé de libéraux et de torys modérés ou insignifiants, et de quelques amis personnels. Les whigs, lien sûrs qu’il dériverait rapidement vers eux, lui promirent leur appui, et 31. Peel, sortant des affaires avec tous les hommes considérables de son parti, entra pour la première fois dans l’opposition.
(Juatre mois s’étaient à peine écoulés, et M. Can-
ning, après avoir laugui quelques jours chez le duc de Devonshire, sou ami, à l’ombre des beaux cèdres et sur les beaux gazons de Chiswick, mourait au sein de son triomphe, sans avoir encore rien fait de ce pouvoir conquis avec tant d’efforts; aucun grand succès oratoire n’avait même marqué son court passage ; attaqué dans la chambre des Pairs par lord Grey avec une violence altière et méprisante, il n’y avait été que faiblement défendu par des amis inhabiles ou intimidés, et il en était blessé à ce point qu’il eut, dit-on, un moment l’idée de sortir de la chambre des Communes et de se faire nommer pair, pour aller venger, dans la chambre des bords, sa politique et son honneur. Amis ou adversaires de M. Canning, tous ressentirent et témoignèrent à cette brusque mort une vive émotion. Quiconque aime à regarder en haut s’attriste de voir disparaître un des astres qui brillent au ciel. Les débris du cabinet de M. Canning lui survécurent quelques mois, ralliés autour de lord Goderich ; mais leur insuffisance devint bientôt évidente, et le 8 janvier 1 828, en admettant dans leurs rangs quatre des collègues de M. Canning, les torys rentrèrent au pouvoir, ayant à leur tête le duc de Wellington comme chef du cabinet, et M. Peel comme chef ( leader ) de la chambre des Communes, en qualité de ministre de l’intérieur.