SON SECOND MINISTÈRE
que dans l’administration de la justice ; lord Aberdeen, d’un esprit aussi conciliant qu’élevé, prudent, patient, équitable, et mieux instruit que personne des intérêts et des traditions diplomatiques de l’Europe; lord Ellenborough, le plus brillant des orateurs torys ; — dans la chambre des Communes, lord Stanley, que le noble chef retiré des whigs, lord Grey, regardait, me dit-il en 1NM), comme l’héritier le plus direct de la grande école oratoire de Pitt et de Fox ; sir James Graham, administrateur éminent, raisonneur fécond et animé, plein de ressources dans les débats ; — autour d’eux, un groupe d’hommes jeunes encore et déjà très-distingués , laborieux , éclairés, convaincus, dévoués; M. Gladstone, lord Lincoln, M. Sidney Herbert, sir William Follett: — derrière cet état-major politique, une majorité nombreuse, formée par dix ans de lutte, contente et fière de son récent triomphe ; et à la tète de ce puissant parti et de ce grand cabinet, sir Robert Peel, chef incontesté, éprouvé, accepté de tous, entouré de la considération publique , investi de l’autorité du caractère, du talent, de l’expérience, de la victoire. Jamais peut-être premier ministre n’avait réuni dès son avènement autant d’éléments et de gages d’un gouvernement sûr et fort.
Mais il était appelé à la plus difficile des œuvres, à une œuvre essentiellement incohérente et contradictoire. Il fallait qu’il fût à la fois conservateur et réformateur, et qu’il fit marcher avec lui, dans cette double voie, une majorité incohérente elle-même,
SI K HOUEKT PEEL.
et dans laquelle dominaient, au fond, des intérêts, des préjugés, des [lassions immobiles et intraitables. L’unité manquait à sa politique et l'union à son armée. Sa situation et sa mission étaient également complexes et embarrassées ; c’était un bourgeois chargé de soumettre à de dures réformes une puissante et fière aristocratie, un libéral sensé et modéré, mais vraiment libéral, traînant à sa suite les vieux torysetles ultrA-protestants. Et ce bourgeois, devenu si grand, était un homme d’un naturel concentré et peu sympathique, de manières froides et gauches, habile à diriger et à dominer une assemblée, mais peu propre à agir sur les hommes par l’attrait de l’intimité, de la conversation , des communications expansives et libres, plus tacticien que missionnaire, plus puissant par les arguments que sur les Ames, plus redoutable pour ses adversaires qu’aimable pour ses partisans.
Mieux que lui-même peut-être, ses adversaires se rendaient compte, avec la sagacité de l’esprit de parti, des difficultés qui l’attendaient, et ils n’avaient garde de les lui aplanir. Ministres encore A l’ouverture du parlement, et appelés A rédiger, comme leur testament, le discours de la couronne, les whigs eurent grand soin d’y bien définir la double tAche qu’ils n’avaient pu accomplir eux-mêmes, mais qu’ils imposaient A leur successeur. Ils dirent aux chambres : « Les dépenses extraordinaires qu’ont entraînées les événements du Canada, de la Chine et de la Méditerranée, et la nécessité de tenir sur pied des forces
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suffisantes pour protéger nos vastes possessions, nous obligent à chercher les moyens d’accroître le revenu public. Sa Majesté désire ardemment que ce but soit atteint de la façon la moins onéreuse pour son peuple, et, après mûre délibération, il lui a paru que votre attention devait se porter sur la révision des droits qui frappent les produits étrangers. Vous aurez à examiner, d’une part, si quelques-uns de ces droits ne sont pas à la fois improductifs pour le trésor public et vexatoires pour le commerce : d’autre part, si le principe de la protection n’a pas reçu une extension également nuisible au revenu de l’htat et aux intérêts du peuple. Sa Majesté désire aussi que vous preniez en considération les lois qui règlent le commerce des grains. Vous aurez à voir si ces lois n’aggravent pas les fluctuations naturelles des moyens de subsistance, si elles n’entravent pas le commerce, ne dérangent pas le cours de la circulation monétaire, ne diminuent pas le bien*étre et n’accroissent pas les privations du grand corps de la nation. »
Prenant ainsi, en se retirant, tous leurs avantages, les whigs chargeaient sir Robert Peel de réparer leurs fautes et d’acquitter leurs promesses. U était condamné û relever le pouvoir et à réformer les lois, û combler le déficit et à soulager le peuple.
Avant de se mettre en marche vers ce double but, il employa cinq mois à étudier les faits et à préparer ses mesures. Impatients de reprendre le rôle toujours facile de l’opposition, les whigs se plaignaient de ses lenteurs ; Peel leur répondait avec une poignante ironie : « Si je suis coupable de n’avoir encore rien proposé sur la législation des grains un mois après mon entrée au pouvoir, que faut-il penser d’un ministère qui, pendant cinq ans, jusqu’en mai 1841, a gouverné sans exprimer à ce sujet une opinion arrêtée et unanime ? Si vous êtes à ce point convaincus que les lois sur les grains infligent au pays des maux effroyables, qu’elles sont la cause de la détresse commerciale et des souffrances qui pèsent, dans quelques districts, sur les classes ouvrières, pourquoi avez- vous laissé s’écouler cinq ans sans proposer un remède il ces maux ? Pourquoi avez-vous fait, entre vous, de cette question, une question libre ?... J’en conviens : après avoir été dix ans en dehors du pouvoir, je crois raisonnable de ne pas changer en quelques semaines cette législation, d’examiner tous les renseignements recueillis avant moi, de me rendre compte de tous les faits, de tous les avis... Que ne mettez-vous la chambre en demeure de s'expliquer sur la confiance que je lui demande ? Elle a été élue d’après votre conseil et sous vos auspices ; consul tez-la sur ce qu’elle