‹ Sir Robert PeelChapitre 32 sur 67 · LIGUE CONTRE LES LOIS DES GRAINS · texte numérisé non relu

LIGUE CONTRE LES LOIS DES GRAINS

tous les novateurs sont solidaires, et prêtent, dans les premiers moments, le souffle de leurs passions aux désordres que la plupart d’entre eux sont loin de vouloir. Au fond, M. Cobden et ses amis déploraient une perturbation que les souffrances populaires et les folies chartistes avaient seules soulevée, et lorsqu’au bout de peu de semaines elle cessa devant quelques mesures de répression et par son propre affaissement, ils furent à coup sûr des premiers et des plus sincères à s’en réjouir.

Rentrés par le retour de l’ordre dans leur liberté d’action, ils reprirent leurs réunions publiques : elles avaient commencé dans la salle de spectacle de Bolton ; elles s’établirent dans celles de Drury-Lane et de Covent-Garden, à Londres; le théâtre fut arrangé en salon ; une petite estrade y fut dressée pour les orateurs ; une foule nombreuse de tout rang, de tout état, de tout sexe, remplissait le parterre, les loges, les galeries, et les économistes les plus distingués venaient là périodiquement attaquer le régime protecteur et réclamer la liberté commerciale au nom des principes et des intérêts, de la science et de la charité. Nous avons quelque peine à concevoir et nous ne supporterions pas en France le degré de violence auquel s’emportaient quelquefois les orateurs. Dans l’état de notre société et de nos mœurs, les points d’arrêt sont trop rares et les moyens de résistance conservatrice trop faibles pour que parmi nous de telles attaques contre l’ordre établi et les lois en vigueur se puissent déployer sans péril. Nous l’avons

trop oublié dans nos élans vers la liberté ; nous voulons le torrent et nous détestons les digues ; ce qui a cette conséquence déplorable que, lorsque l’inondation et ses ravages éclatent, nous n’y savons d’autre remède que de tarir les sources mômes, sauf à languir et à dépérir ensuite de sécheresse et de soif. La chaire chrétienne elle-même ne se permettrait pas aujourd’hui, dans nos églises et au nom de la charité envers les pauvres, les tableaux que les apôtres de la liberté commerciale présentaient, dansCovent- Garden, au public anglais : « Voulez-vous, disait là un jour M. W.-J. Fox, qui entra bientôt dans la chambre des Communes, voulez-vous mettre en lumière les plus pernicieux, les plus mortels effets de la loi sur les grains ? Cela pourrait se faire dans cette salle, mais non pas en y réunissant l’auditoire que j’y vois aujourd’hui. Allez dans les impasses, les ruelles, les cours obscures, les greniers et les caves de cette métropole ; réunissez leurs misérables et affamés habitants ; amenez-les ici, dans ces loges, dans ce parterre, dans ces galeries, avec leur chétive apparence, leurs joues creuses et pâles, leurs regards inquiets, peut-être des passions amères et sombres perçant sous leurs traits : vous aurez là un spectacle qui troublerait le cœur le plus ferme et amollirait le plus dur, un spectacle devant lequel je voudrais amener ici le premier ministre, et je lui dirais: — Voyez , délégué de la majesté royale , chef des législateurs, conservateur des institutions, regardez cette masse de misères ; voilà ce que vos lois et votre

LIGUE CONTRE LES LOIS DES GRAINS (183H-1843). U.r,

pouvoir, s'ils ne l’ont pas créé, n’ont pas su prévenir, ni guérir, ni adoucir ! — Je sais ce qu’on nous répondrait, si cette scène pouvait se réaliser; on nous dirait : — Il y a toujours eu des pauvres en ce monde ; il y a beaucoup de maux que les lois ne créent pas et ne peuvent guérir ; quoi qu’on fasse, la misère existera toujours ; c’est la mystérieuse dispensation de la Providence. — Je dirais à mon tour au premier ministre : — « Hypocrite ! ne vous servez pas de cet argument ; vous n’en avez pas encore le droit. Délivrez l’industrie de toute entrave ; retirez de la coupe de la pauvreté le dernier grain du poison du monopole ; accordez au travail tous ses droits ; ouvrez à un peuple industrieux tous les marchés du monde : si après tout cela il y a encore de la pauvreté, vous aurez acquis le droit, peu digne d’envie, de blasphémer contre la Providence. »

Quand une idée s’est ainsi transformée en passion et en vertu, quand la part de vérité qu’elle contient efface et fait disparaître à ce point les objections qu’elle suscite et les autres vérités qui la limitent, on ne délibère plus, on ne discute plus ; on ne veut plus qu’agir, on marche, on se précipite. La ligue fit les plus rapides progrès ; dans la plupart des comtés et des villes, en Écosse comme en Angleterre, des meetings se réunirent, des déclarations de principes turent publiées, d’abondantes souscriptions recueillies en sa faveur. Un siège vint à vaquer dans la chambre des Communes parmi les représentants de la Cité ; M. James Pattison, porté au nom de la

liberté commerciale, fut élu contre M. Th. Baring, candidat conservateur. Le plus considérable des banquiers de Londres, M. Samuel Jones Lloyd, se prononça pour les novateurs. Le Times, qui jusquelà avait fait peu de cas du mouvement, changea d’allure et déclara solennellement : « La ligue est un grand fait. » Le fonds de 30,000 livres sterl. , produit de la première souscription, était épuisé ; on résolut de former un nouveau fonds de 1 00,000 livres sterl. (2,300,000 fr.) ; et dans le premier meeting tenu à Manchester, les souscriptions s’élevèrent immédiatement à 13,700 livres sterl. (312,300 fr.) Enfin une accession nouvelle et peu attendue apporta à la ligue un grand accroissement de crédit ; on tint dans les campagnes, notamment dans le comté de Dorset, des meetings de laboureurs, ces favoris de la protection, et ils y racontèrent leur propre détresse, presque égale à celle des ouvriers dans les manufactures :

« Je suis protégé , s’écria, dit-on, un paysan, et je meurs de faim ! »

Peel suivait d’un œil à la fois bienveillant et inquiet ce grand mouvement ; ami des principes que soutenait la ligue, il était choqué de l’excès de ses paroles comme de l’impatience de ses prétentions, % et plus préoccupé des embarras prochains qu’il en prévoyait que de la force qu’un jour peut-être il en pourrait tirer. La détresse publique, qui ne cessait point, le désolait; il persistait à penser, comme il l’avait dit en prenant le pouvoir, que la loi des grains n’en était pas la seule, ni même la principale cause.

ASSASSINAT DE SON SECRÉTAIRE, M. DRUMMOND. 117 Ni la nouvelle loi qu’il avait fait rendre à ce sujet, ni ses mesures pour l’abaissement des tarifs n’amenaient encore de grands et évidents résultats. Le revenu public était en souffrance ; l’atteinte déjà portée au système protecteur et le péril bien plus grave dont le menaçait la ligue redoublaient la colère des torvs exclusifs ; leurs attaques contre Peel, contre « sa trahison déjà consommée et ses obscurs desseins, » devenaient de jour en jour plus rudes. Il en était plus irrité qu’intimidé ; mais dans ce trouble des partis, en présence de tant de passions ennemies ou compromettantes, de tant de problèmes et de faits encore incertains, il jugeait plus sage de ralentir que de presser sa marche dans la voie difficile où il était engagé.

Un cruel incident vint ajouter à celte disposition de son esprit un sentiment de tristesse personnelle : comme il se promenait avec son secrétaire intime, M. Drummond, un homme inconnu, un Ecossais, Daniel Mac Naughten, arrivé naguère de Glasgow à Londres, se rencontra sur leur chemin, et demanda à des passants si ce n’était pas là sir Robert Peel. Peu de jours après, le 21 janvier 1843, M. Drummond, en traversant la place de Charing-Cross, fut atteint et tué d’un coup de pistolet tiré par Mac Naughten, qui l’avait pris pour sir Robert. Il fut clairement établi dans le procès qu’aucune idée, aucune passion politique n’était mêlée à ce crime, et que la préoccupation insensée d’une prétendue persécution, dont il se croyait la victime et sir

us

SIR ROBERT PEEI..

Robert Peel l’auteur, avait seule poussé l’assassin. II fut enfermé dans une maison de fous ; mais l’impression qu’avait reçue sir Robert de ce malheur était profonde et ne tarda pas à se manifester.

Le 2 février 1843, le jour même de l’ouverture de la session et dans le débat de l’adresse, il s’empressa de déclarer hautement la politique expectante qu’il se proposait de suivre dans la grande question dont le pays était agité : « J’ai fait, dit-il, l’an dernier, dans les lois qui régissent notre commerce, et avec l’aide de mes collègues et de mes amis, des changements plus considérables que n’en avait tenté aucune autre époque. Si j’avais eu en vue d’autres changements étendus et prochains, je les aurais proposés d’un seul coup, dans le cours de la dernière session. Pourquoi ne l’aurais-je pas fait? J’ai exposé alors les principes généraux qui réglaient ma conduite ; j’adhère toujours à ces principes ; si j’avais de nouvelles réformes à proposer, elles y seraient conformes; mais je n’ai autorisé personne à penser que je ferais chaque année de grandes innovations. . . Je ne puis oublier que, dans ce pays, la protection a été la règle, et que sous cette règle se sont créés de nombreux et considérables intérêts. Si, en introduisant de meilleurs principes, vous agissez trop vite, si vous créez des souffrances au moment même où vous vous efforcez d’amener des améliorations, vous courez le risque de retarder le progrès des bons principes mêmes... Je tromperais donc les honorables membres si je les induisais à attendre , dans la session

actuelle, les importantes innovations auxquelles ils ont fait allusion. Je ne veux pas entrer maintenant dans la défense de la loi des grains ; nous aurons sans doute d’autres occasions de la discuter; mais puisqu’on me demande de m’expliquer à ce sujet, je dois déclarer que le gouvernement de Sa Majesté n’a point le dessein de proposer de tels changements. » Devant une déclaration si positive, l’agitation fut vive dans la chambre ; les partisans de la liberté commerciale n’avaient pas suscité au dehors un tel mouvement, et avec un tel succès, pour n’obtenir au dedans que l’inaction. Leurs attaques devinrent pressantes; M. Cobden les rendit personnelles. Après avoir soutenu que le peuple agricole soulTrait de la loi sur les grains autant que le peuple manufacturier, et de la loi nouvelle autant que de l’ancienne, il interpella directement sir Robert Peel : « Quel autre remède avez-vous que le nôtre pour mettre fin à la détresse publique ? Vous avez agi selon votre propre jugement ; vous êtes responsable des conséquences de votre acte;... en faisant passer votre loi, vous avez refusé d’écouter les manufacturiers ; la responsabilité de votre mesure retombe sur vous... L’honorable baronet dit que c’est son devoir de décider avec indépendance et d’agir sans tenir compte d’aucune influence, d’aucune instance ; et moi je dis à l’honorable baronet que c’est le devoir de tout membre honnête et indépendant de le déclarer individuellement responsable de l’état actuel du pays;... je lui dis que toute la responsabilité de ce déplorable et

SIR ROBERT PERL.

dangereux état pèse sur lui. » A ce mot de responsabilité, et de responsabilité personnelle, si àprement et tant de fois répété, sir Robert Peel prit la parole avec une émotion visible : « L’honorable membre v ent de redire ici très-énergiquement ce qu’il a dit plus d’une fois dans les conférences de la ligue, qu’il me regarde comme individuellement, personnellement responsable de la détresse et des souffrances du pays. Quelles que puissent être les conséquences de ces insinuations, jamais aucune menace, soit au dedans, soit au dehors de cette enceinte, ne me fera tenir une conduite que je considère...» Il ne put achever sa phrase ; amis ou adversaires de Peel, beaucoup de membres se demandaient ce qu’il voulait dire et pourquoi il était si ému. On comprit que l’image de M. Drummond poursuivait sa pensée, et que cette responsabilité de la détresse publique, rejetée avec tant d’insistance sur sa tète, le frappait comme une provocation à l’assassinat. A l’instant M. Cobden se récria, protestant avec véhémence contre un si injuste soupçon ; non-seulement les radicaux ses amis, mais les whigs, lord John Russell entre autres, l’en défendirent comme d’une indignité dont il n’avait pu concevoir l’idée, et à la fin de la séance il renouvela lui-mème sa protestation, évidemment sincère et désolé qu’un pareil sens eût pu être un moment attribué à ses paroles. Sir Robert accepta son désaveu, mais sans abandon et gardant un air de froide méfiance. Courageux jusqu’à l’obstination, il était en même temps d’une extrême sus-

ceptibilité nerveuse et enclin aux suppositions les plus amères : amertume excusable et presque clairvoyante dans cette circonstance. La passion se rassure trop par l’innocence de ses intentions sur les effets de ses emportements ; on ne sait pas ce que des paroles prononcées sans mauvais dessein peuvent contenir de venin fatal qui ira enflammer les esprits ardents et pervers, toujours en fermentation obscure dans les régions inconnues de la société.

Un autre fardeau bien plus lourd à porter que la loi des grains et bien plus impossible à écarter, l’Irlande, pesait incessamment sur sir Robert Peel. Après l’émancipation des catholiques, il s’était flatté que cette plaie de son pays et de son gouvernement touchait à la guérison. Sans le proclamer, il avait toujours présent à l’esprit le plan qu’avait conçu M. Pitt lorsqu’en 1800 il avait accompli l’union des deux royaumes. L’émancipation des catholiques, un traitement fixe assuré par l’État au clergé catholique, des établissements d’instruction publique fondés pour donner à ce clergé, dans le pays même, l’éducation qu’il ne recevait pas du tout ou qu’il allait encore chercher sur le continent : par ces trois mesures coordonnées l’union de l’Irlande avec l’Angleterre devait devenir vraie et efficace. Sir Robert Peel avait exécuté la première, et si personne n’osait

encore proposer la seconde, la troisième était depuis longtemps commencée. En 1795, M. Pilt avait fait instituer à Maynooth, dans le comté de Kildare, un collège spécialement destiné à l’éducation des prêtres catholiques; et depuis cette époque, sous tous les cabinets, torys ou whigs, et malgré les réclamations des ultra-protestants, le Parlement avait voté chaque année, pour cette institution, une allocation peu considérable, mais importante par le principe qu’elle consacrait. Le 20 septembre 1841, trois semaines à peine après la formation du cabinet conservateur, l’opposition au vote annuel de ce fonds s’étant renouvelée, sir Robert Peel s’en expliqua hautement : « Depuis trente ans, dit-il, que je fusse ou non dans le pouvoir, j’ai voté pour le don au collège de Maynooth, sans ressentir à ce sujet aucun scrupule religieux ; je me fais donc un devoir de proposer aujourd’hui cette allocation à la chambre. » Elle fut votée par 99 voix contre 23, et le bon vouloir persévérant du premier ministre pour le clergé catholique de l’Irlande fut constaté en même temps que la résistance obstinée qu’il devait rencontrer.

A en juger par les apparences, sa situation dans les questions d’Irlande ressemblait à celle où il se trouvait en Angleterre pour les questions économiques : dans l’un et l’autre cas, il avait pour adversaire les deux partis extrêmes, — là les ultra-protestants et les masses catholiques, — ici les conservateurs intraitables du système protecteur et les avocats populaires de la liberté commerciale, sir

AFFAIKES D’IRLANDE (1848-1844).

Robert Ingiis et M. O’Connell, comme le duc de Buckingham et M. Cobden ; mais au fond la différence des deux situations était immense, et la difficulté des deux tâches incomparable. En Angleterre, la question des céréales n’avait en soi rien d’insoluble, et devait évidemment finir soit par uue transaction, soit par l’adoption d un principe nouveau, plus ou moins fâcheux pour certains intérêts, mais qui ne bouleversait point l’État. Sir Robert Peel avait d ailleurs affaire là, soit dans le camp de la protection, soit dahs celui de la liberté, à<ies adversaires intelligents, expérimentés dans les luttes politiques, que la passion, même violente, ne frappait pas d’un complet aveuglement, et capables dans la victoire de quelque mesure, dans la défaite de quelque résignation. En Irlande, il avait à refaire toute la société en défaisant toute son histoire ; avec des vainqueurs et des vaincus, des maîtres et des sujets, divers de race, de religion, de langue, et après des siècles de guerre ou d’oppression, il fallait former et former promptement une nation de citoyens égaux et libres, gouvernés comme leurs voisins d’Angleterre ou d Écosse. Et à chaque pas dans ce travail surhumain, sir Robert Peel était aux prises d’un côté avec les intérêts et les passions de son propre parti, de l’autre avec les haines, les préjugés, l’ignorance invétérée d’un peuple, et en outre avec l’hostilité personnelle d’un chef populaire, longtemps avocat puissant d’une bonne cause, maintenant charlatan au service d’un désir insensé. Pendant que l’aristocratie protestante

anglo-irlandaise, laïque et ecclésiastique, défendait âprement sa domination, O’Connell réclamait avec fracas, au nom du peuple irlandais, ce qu’en aucun cas, à aucun prix, Peel ne pouvait accorder, la destruction de la grande œuvre de Pitt, le rappel de l’union des deux royaumes.

Pendant les sessions de i 8i3 et 1814, trois grands débats dans les deux chambres, prolongés pendant plusieurs jours, amenèrent l’un et l’autre parti à manifester pleinement, par l’organe de leurs simples soldats comme de leurs chefs, tout ce qu’ils avaient dans l’àme sur l’état et le gouvernement de l’Irlande. Les monuments de cette lutte solennelle nous restent ; en les étudiant avec soin, je suis demeuré confondu, pour les Irlandais du fol aveuglement des espérances, pour les Anglais, whigs ou torvs, de l’inconcevable légèreté des promesses. Dans le premier de ces débats, il s’agissait d’un bill proposé par lord Eliot, principal secrétaire d’Irlande, pour établir quelques mesures de police, la plupart depuis longtemps déjà usitées, sur la possession des armes à feu dans ce pays désolé par les violences et les assassinats. Lord Cléments, député du comté de Leitrim, dans le Connaught, prit le premier la parole : « Ce bill est diabolique... Que dirait le noble lord qui le propose si je proposais pour l’Angleterre une mesure semblable? Nous sommes mécontents en Irlande, très-mécontents. Il nous faut la législation anglaise ; il faut que cette chambre nous la donne. Si nous ne devons pas l’obtenir, plus tôt nous le saurons en

Irlande, mieux cela vaudra... Ce que nous demandons, nous le disons nettement, hardiment : nous demandons que vous gouverniez en Irlande comme en Angleterre, ni plus ni moins. Donnez-nous cela ; sinon nous demeurerons mécontents, très-mécontents, et en perpétuelle agitation. » Deux mois plus tard, un homme éminent, le plus éloquent des représentants de l'Irlande après O’Connell, M. Sheil, avec plus de mesure, tenait sur le même sujet le même langage : « Le peuple irlandais, disait-il, se demandera pourquoi les législatures des deux pays doivent être unies si les législations sont différentes, et comment il se peut que de fortes majorités adoptent pour l’Irlande un bill que, pour l’Angleterre, au milieu des circonstances les plus extrêmes, aucun ministre n’oserait proposer. » L’année suivante, O’Connell lui-même exprimait la même idée d’une façon encore plus explicite et plus absolue : « L’union, disait-il, devait être l’identification des deux lies ; il ne devait y avoir dans l’une point de droits, point de privilèges qui ne devinssent communs à l’autre ; la franchise électorale devait être la même, l’organisation des corporations municipales la même, tous les droits civiques les mêmes. Le comté de Cork ne devait pas plus différer de celui de Kent que l’ Vorkshire ne diffère du Lancashire. Voilà ce que devait être l’union, voilà ce que se proposait M. Pitt. » C’était là en effet l’idée qu’en avait conçue le peuple irlandais ; la complète et prompte jouissance des droits, des lois, des libertés, de la prospérité de l’Angleterre, telle était,

à ses veux, la conséquence nécessaire de l’union des deux royaumes ; on l’irritait quand on la lui faisait attendre ; on l’avait trompé s’il ne la possédait pas.

Il n’y a, en politique, point de plus grande faute, et en morale politique point de tort plus grave que d’exalter sans mesure les espérances déjà si promptes des peuples, et d’ouvrir devant leur imagination, comme leur prochaine conquête, des perspectives dont ils n’atteindront peut-être jamais le terme, et dans lesquelles, en tout cas, ils ne marcheront qu’à pas lents. Ce fut là, à commencer par M. Pitt, la faute, le tort, l’erreur de tous les cabinets anglais envers l’Irlande. Je dis l’erreur, car il y avait dans leur pensée et dans leur conduite une large part de sincérité. Les troubles de l’Irlande devenaient pour eux un sérieux péril ; ses misères pesaient sur eux comme un remords. Animés d’un ardent désir d’y mettre un terme, ils partageaient les illusions qu’ils se plaisaient à répandre. Ils se trompaient euxmêmes, comme ils trompaient les Irlandais, sur la valeur de leurs mesures et l’efficacité de leurs promesses. On n’abolit pas en un jour des siècles d’iniquité et de tyrannie ; on ne régénère pas un peuple par quelques lois. Plus l'Angleterre prodiguait à l’Irlande les espérances , plus l’Irlande s’irritait de ses mécomptes. Accusés tour à tour de l'avoir abusée et tour à tour contraints de la réprimer, les torys et les whigs étaient tour à tour l’objet de ses colères. O’Connell avaient naguère appelé les whigs vils, brutaux et sanguinaires; il avait attaqué lord Grey

comme sir Robert Peel, et les meetings qu’il convoquait pour réclamer le rappel de l’union avaient commencé sous le ministère de lord Melbourne.

Frappé de sa propre impuissance comme de celle de ses prédécesseurs, Peel s’en exprimait avec une îi iotesse profonde : « L’honorable membre, disait-il en répondant à M. Sheil, se montre surpris du calme et de l’apathie avec lesquels je vois, assure-t-il, l’état actuel de l’Irlande. Je puis l’assurer que je vois l’état actuel de l’Irlande avec la douleur et l’anxiété la plus amère. J’ai fait tout ce que je pouvais. J’avais espéré une atténuation graduelle des difficultés et des animosités suscitées par les sentiments religieux. J’avais espéré un rapprochement progressif entre les protestants du nord et les catholiques du midi de l’Irlande. J’avais cru voir, dans les rapports des honorables membres de cette chambre entre eux et dans leurs bons sentiments mutuels, un meilleur état des esprits et l’influence de ces lois qui ont relevé les catholiques de toute incapacité politique, et les ont mis avec nous sur le pied d’une parfaite égalité. Notre commerce avec l’Irlande allait croissant... J’espérais que le rétablissement de la tranquillité attirerait dans ce pays des capitaux qui s’emploieraient en entreprises utiles

pour sa prospérité L’agitation si déplorablement

ranimée en Irlande a déçu toutes mes espérances. »

Le mal devint bientôt plus grave que des espérances déçues. L’agitation prépara ouvertement la sédition. De telles masses de population accoururent aux meetings convoqués pour réclamer le rappel de

l’union qu’on les appela des meetings -monstres , prenant plaisir à étaler leur force, et se flattant que le cabinet en serait intimidé. Le 15 août 1843, cinq cent mille hommes, dit-on, se réunirent à Tara, lieu jadis célèbre, où se faisait, avant l’invasion anglaise, l’élection des anciens rois d’Irlande, et qui avait été naguère, dans la grande insurrection irlandaise, en 1798, le théâtre d’une défaite des insurgés. O’Connell se montra là plus hardi et plus confiant qu’il n’avait jamais paru : « N’en doutez pas, dit-il, l’accablante majesté de votre nombre passera en Angleterre et aura là son effet. Le duc de Wellington a commencé par nous menacer. Il parlait de guerre civile; il n’en dit plus un mot à présent. Il fait faire des meurtrières dans les vieilles fortifications. C’est bien là le fait d’un vieux général; comme si nous voulions aller nous casser la tète contre des murailles! J’apprends avec plaisir qu’on a dernièrement importé chez nous une grande quantité d’eaude-vie et de biscuit. J’espère que les pauvres soldats en auront quelque chose. Le duc de Wellington parle de nous attaquer; j’en suis charmé. Je ne dirai pas le moindre mot blessant pour les braves soldats qui composent l’armée de la reine, et qui se conduisent si bien. Pas un de vous n’a une seule plainte à former contre aucun de ceux qui résident dans notre pays ; ils sont la plus vaillante armée du monde ; mais j’affirme ceci : s’ils nous faisaient la guerre, l’Irlande, animée comme elle l’est aujourd’hui, fournirait assez de femmes pour battre toutes les troupes

de la reine... Voyez comme tout le peuple d’Irlande se lève pour le rappel de l’union ! Lorsque le 2 janvier dernier je me suis hasardé à dire que ceci serait l’année du rappel, ils ont tous ri de moi. Rient-ils maintenant? C’est notre tour de rire. Je vous dis que dans un an le Parlement sera à Dublin, dans College-

Green Oui, le Parlement d’Irlande s’assemblera

alors ; et je défie tous les généraux vieux et jeunes, et toutes les vieilles femmes en pantalons, je défie toute la chevalerie de la terre de nous enlever notre Parlement, quand nous l’aurons repris. »

Peu après ce meeting, et en réponse au discours par lequel la reine avait clos la session du Parlement, O’Connell déclara à son tour par un manifeste que l’Irlande n’avait plus rien à espérer du gouvernement anglais pour le redressement de ses griefs, que les moyens légaux et constitutionnels étaient épuisés, et un nouveau meeting , qui promettait de surpasser en nombre et en ardeur tout ce qu’on avait encore vu, fut convoqué, pour le 8 octobre suivant, à Clontarf, près de Dublin, où les Irlandais avaient jadis remporté une victoire sur les envahisseurs Danois. Tout le programme de cette journée, la marche, l’arrivée, l’emplacement, la tenue des populations furent solennellement réglés d’avance, avec un air de précision militaire, comme s’il se fût agi, non d’un rassemblement populaire à haranguer, mais d’une armée à passer en revue la veille du combat.

A Dublin et à Londres, le gouvernement jugea que le jour était venu où sa patience devait être i\

Si R ROBERT PEEI..

bout. A Dublin, le vice-roi, lord de Grey, et le chancelier, sir Edward Sugden, purs torys, dévoués aux principes et aux intérêts anglo-protestants, déclarèrent qu’il n’y avait pas moyen de tolérer de telles démonstrations, dussent-elles ne pas aboutir encore à des attaques. Le principal secrétoire d’Irlande, lord Eliot, plus libéral et plus bienveillant pour les Irlandais, partagea leur avis. A Londres, sir Robert Peel avait un sentiment trop profond de la mission et de la dignité du pouvoir pour admettre qu’il pût se laisser «V ce point braver et menacer : « Nous maintiendrons la loi, » répétait-il sans cesse à propos de l’Irlande ; il approuva sur-le-champ les propositions du Conseil privé de Dublin. Par une proclamation publiée le 7 octobre, le meeting annoncé pour le 8 fut interdit; le 1 4, M. O’Connell, son bis John et ses principaux affidés furent arrêtés comme prévenus de conspiration, de sédition et de rassemblement illégal, et les formalités de la mise en accusation aussitôt remplies; il fut décidé que le procès aurait lieu devant le jury de Dublin le 16 janvier 1814.

Sir Robert Peel avait vu éclater en 18i3 toutes les difficultés de sa situation ; toutes les questions qui préoccupaient l’Angleterre étaient engagées sur sa tète ; il était aux prises avec tous ses adversaires. Il avait subi quelques échecs, laissé voir un peu de tâtonnement, gardé, dans quelques occasions importantes, une attitude un peu inerte et obscure. Ses ennemis étaient contents et moqueurs. Les journaux l’attaquaient avec insulte. Parmi les spectateurs im-

partiaux, plusieurs commençaient à douter de sa fortune et à parler de ses prochains périls. Ils se trompaient. Quoique la session de 1843 n’eût pas été pour lui aussi brillante ni aussi heureuse que celle de' 1842, sa politique à l’intérieur, soit qu’elle fût active ou expectante, explicite ou réservée, était restée parfaitement la même, û la fois modérée et indépendante avec ses amis comme avec ses adversaires, éclairée et honnête, prudente et patiente sans timidité, préoccupée des intérêts du pays, non des fantaisies du public, comme il convient à un pouvoir sérieux et consciencieux dans un pays libre. Il avait continué à se montrer ce qu’il était réellement, le plus libéral entre les conservateurs, le plus conservateur entre les libéraux, et dans l’un et l’autre camp le plus capable de tous. Il s’était fermement établi dans la confiance de la reine et n’avait pas cessé de grandir dans celle du parlement et du pays. Sa politique extérieure, aussi digne d’estime et encore plus rare, ne contribuait pas moins à honorer son nom et à assurer son crédit.

Quand je dis « sa politique extérieure, » mon langage n’est pas parfaitement exact; sir Robert Peel n’avait pas, à proprement parler, une politique extérieure qui fût vraiment la sienne, dont il se rendit compte avec précision , qui se proposât tel ou tel

plan spécial d’organisation européenne, et dont il poursuivit assidûment le succès. C’est la condition naturelle des pays libres que la politique intérieure, les questions d’organisation constitutionnelle ou de bien-être public, les grandes mesures d’administration et de finances tiennent dans leurs affaires le premier rang. A moins que l’indépendance nationale ne soit menacée, quand un peuple n’est pas un instrument entre les mains d’un maître, le dedans prime, pour lui, le dehors. C’est surtout la condition de l’Angleterre , défendue par l’Océan des complications et des périls extérieurs : « Heureuse nation , disait M. de Talleyrand, qui n’a pas de frontières ! » Je ne me souviens pas qu’à aucune époque le poste de ministre des affaires étrangères ait été, en Angleterre, celui du premier ministre ; c’est au premier lord de la trésorerie que , par l’usage et ses raisons profondes, ce rang a été en général réservé. Sir Robert Peel était essentiellement un premier lord de la trésorerie, chef du gouvernement intérieur dans l’Etat et du cabinet dans le parlement.

Mais si la politique extérieure n’était pas sa pensée dominante ni sa principale affaire, il avait à ce sujet deux idées ou plutôt deux sentiments puissants et beaux : il voulait, entre les États, la paix et la justice, lût ces grandes paroles n’étaient pas uniquement pour lui un drapeau, un moyen d’agir sur l’esprit des hommes : il voulait la paix et la justice dans les rapports de l’Angleterre avec les autres nations , sincèrement , sérieusement , comme une

bonne et habituelle politique. Quoique très-préoccupé de la grandeur de son pays, très-accessible même, en fait de dignité et d’honneur national, aux impressions populaires, il ne formait pour l’Angleterre aucun dessein d’agrandissement, ne ressentait envers les peuples étrangers aucune jalousie égoïste, et n’avait au dehors aucune manie de domination , aucun penchant à déployer une influence importune et arrogante. Il respectait le droit et la dignité des autres Etats, des petits comme des grands, des faibles comme des forts, et ne regardait l’emploi de la menace ou de la force que comme une dernière extrémité, légitime seulement quand elle était absolument nécessaire. Je répète les mêmes mots parce qu’ils sont les plus simples et les plus vrais ; il voulait sérieusement, dans la politique étrangère de son pays, la paix et la justice, c’est-à-dire, pour exprimer ma pensée à son plus grand honneur, qu’il croyait la morale et le bon sens essentiels et praticables dans les relations extérieures comme dans le gouvernement intérieur des nations : lieu commun en apparence, que répètent des lèvres tous les politiques, mais auquel, en réalité, bien peu d’entre eux portent vraiment foi.

Par une bonne fortune rare, ou plutôt par une sympathie naturelle, sir Robert Peel avait placé, dans son cabinet, les affaires étrangères aux mains d’un homme animé des mêmes sentiments et plus propre que personne à les pratiquer. J’ai traité pendant cinq ans avec lord Aberdeen des rapports de

nos deux patries, et de toutes les questions qui en sont nées durant cet intervalle, grande mortalis œvi spatium ; je ne vois pas pourquoi je me refuserais le plaisir de dire, de sa politique et de lui-même, ce que j’en pense, ce que j’en ai vu et éprouvé moimôme. Je ne fais nul cas des réticences et des modesties affectées: retiré aujourd’hui bien loin du monde, je ne sens aucun embarras à dire tout haut ce que j’ai pensé, senti ou voulu quand j’étais mêlé à son mouvement, et j’accepte volontiers, dût-il en revenir à mes amis ou à moi quelque honneur, les occasions de mettre en lumière la politique que, de concert avec eux, j’ai essayé de faire triompher. * Lord Aberdeen avait, pour sir Robert Peel, deux inappréciables avantages : il appartenait au parti tory, à la plus brillante époque des torys, à leurs jours de victoire, et il ne partageait nullement leurs préventions, leurs passions, leurs traditions d’entêtement ou de haine ; esprit aussi libre que mesuré, aussi juste que fin, toujours prêt à comprendre et à admettre les changements des temps, les motifs et les mérites des hommes ; aristocrate avec des formes simples, des sentiments libéraux et un caractère sympathique ; lettré sans prétentions littéraires ; trèsréservé dans la vie commune et plein de charme dans l’intimité ; très-anglais de principes et de mœurs, et pourtant très-familier avec l’histoire, les idées, les langues, les intérêts des peuples du continent. Comme Peel, il voulait la paix et la justice

dans les relations des Etats ; mieux que personne, il

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savait en discerner et en accepter les conditions, n’employer que les procédés et le langage propres à assurer leur empire, et en inspirant, aux hommes avec qui il traitait, foi dans sa modération et son équité, il les disposait à porter de leur côté, dans les affaires, les mêmes sentiments.

Entre ces deux hommes, la confiance devait être et fut entière : le grand seigneur écossais acceptait -franchement et simplement la suprématie du fils du filateur anglais ; le chef parlementaire ne prétendait point diriger les affaires étrangères et imposer à son collègue ses vues, ses goûts, ses façons d’agir diplomatiques. D’accord sur le fond des choses, ils étaient sûrs de n’avoir point à défendre, l’un son autorité, l’autre son indépendance ; ils marchaient loyalement ensemble dans la même voie, chacun à son rang et avec sa mission. Sir Robert Peel n’avait pour aucune alliance, pour aucune amitié particulière sur le continent, une préférence marquée : il mettait un grand prix aux bons rapports avec la France, avec le roi Louis-Philippe et son gouvernement, et ne négligeait aucune occasion d’exprimer les sentiments et de tenir le langage propres à assurer cette situation; mais il attachait aux bons rapports avec l’Allemagne ou avec la Russie la même importance, et s’empressait également de le témoigner. Lord Aberdeen, tout en se maintenant dans les meilleurs termes avec toutes les puissances, avait surtout à cœur d’établir entre l’Angleterre et la France une intime entente, profondément convaincu que les

deux peuples qui pourraient se faire le plus de inal sont aussi les plus intéressés à bien vivre ensemble, et que les grands intérêts humains, aussi bien que leurs intérêts nationaux, sont engagés dans leur pacifique accord.

Le cabinet conservateur, en arrivant aux affaires, trouvait la situation extérieure chargée de complications graves ; en Asie, la guerre avec la Chine et dans' l’Afghanistan ; — avec les Etats-Unis d’Amérique, trois controverses anciennes et récemment ravivées : au nord la délimitation des frontières, à l’ouest la possession de l’Orégon, sur les mers la répression de la traite ; — en Europe, la France depuis plus d’un an en état d’irritation contre l’Angleterre, et venant à peine de reprendre sa place dans le concert européen. Aux extrémités du monde, sir Robert Pccl et lord Aberdeen avaient, par la guerre ou les négociations, de grandes et difficiles questions à résoudre, et avec leur plus proche voisin là bienveillance et la confiance à rétablir.

Je doute que deux gouvernemens se soient jamais rencontrés plus sympathiques que ne l’étaient alors les cabinets de Londres et de Paris, soit dans leurs vues de politique générale, soit dans leurs dispositions mutuelles, et qui aient eu à subir, dans cette harmonie, de plus fréquentes et plus délicates épreuves. Comme sir Robert Peel et lord Aberdeen, le roi Louis-Philippe et son cabinet, en 18il, voulaient sincèrement et sérieusement la paix et la justice dans les relations des États. J’ai vécu sous l’éclat des plus

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