‹ Sir Robert PeelChapitre 35 sur 67 · CU · texte numérisé non relu

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SIK ROBERT PEF.L.

l’influence de leur pays; et leur gouvernement, qui le sait, qui recueille le fruit de leur activité, leur gouvernement les suit de ses regards, les soutient, les protège partout où ils pénétrent. En cela, il fait aussi son devoir : à chacun sa tùclie ; aux missionnaires libres la propagation de leur foi religieuse, au gouvernement la protection de ses sujets , même missionnaires, partout où ils vont. La France aussi a scs missionnaires; avant que vous vous en occupassiez, des hommes sincères, courageux, dévoués, des prêtres catholiques, faisaient dans le monde , avec la langue et le nom frauçais, ce que les missionnaires anglais font au nom de leur pays. Ils le faisaient précisément dans les parages qui nous occupent, dans les archipels de l’Océan- Pacifique ; ils travaillaient t\ conquérir à leur foi l’archipel des lies Gambicr, l’archipel des Navigateurs, de la Nouvelle-Zélande et bien d’autres. Pourquoi le gouvernement français ne ferait-il pas pour les missionnaires français catholiques ce que le gouvernement anglais fait pour les missionnaires anglais protestants? Pourquoi ne les suivrait-il pas de ses regards, ne les couvrirait-il pas de sa protection?.... C’est l’histoire, la tradition, la situation naturelle de la France Parce qu’heu-

reusement la liberté des cultes s’est établie en France, parce que catholiques et protestants vivent en paix sur le même sol, sous la même loi, serait-ce une raison pour que la France délaissât son histoire, ses traditions, la religion de ses pères, pour qu’elle cessât de la protéger dans le monde? Non , certainement

non : la France a reçu chez elle la liberté religieuse; elle la portera partout. Je ne vois pas pourquoi la France ne ferait pas dans l’Océanie, dans les établissements français, ce qu’elle fait chez elle-même, sur son ancien territoire. Ce sera difficile , dit-on ; il y aura des embarras, des complications. C’est le métier des gouvernements de faire des choses difficiles, de

suffire aux complications qui se présentent Nous

avons promis et garanti , aux missionnaires anglais qui résident à Taïti, liberté, protection, sécurité, et je n’hésite pas à dire que le gouvernement anglais a pleine confiance dans notre parole ; mais cette parole que nous avons donnée, nous avons à la demander aussi pour nous. Ailleurs qu’à Taïti, dans la Nouvelle-Zélande par exemple, des missionnaires catholiques se sont établis ; un évêque français est à leur tête; ils sont sous l’autorité anglaise : nous avons besoin qu’ils jouissent là de la môme liberté, de la même sécurité que nous garantissons aux missionnaires anglais à Taïti Parlout dans cette Océanie

la religion catholique et la religion protestante sont à côté l’une de l’autre : toutes deux se propagent en

même temps C’est un beau spectacle que ces

missions diverses travaillant paisiblement, librement, à la propagation de la foi chrétienne ; mais c’est un spectacle difficile, délicat, périlleux, qui ne peut durer qu’à la condition qu’il sera protégé par la bonne intelligence, par l’harmonie des deux grands gouvernements sous l’empire desquels ces missions s’exercent. Le jour où cette bonne intelligence aura

cessé, du milieu de cet océan il sortira des tempêtes; ces missions religieuses, catholiques et protestantes, deviendront des principes de querelle, des causes de guerre. Si donc vous voulez que cette grande œuvre, aussi salutaire que belle, continue et réussisse, appliquez-vous à maintenir l’harmonie entre les deux puissants gouvernements qui la protègent. Et quand ces deux gouvernements sont eux-mèmes d’accord sur ce point, quand ils se promettent l’un à l’autre, quand ils se donnent effectivement l’un à l’autre, dans les régions dont je parle, toutes les libertés, toutes les garanties dont l’œuvre que je rappelle a besoin, ne souffrez pas qu’il dépende de la volonté d’un homme, quelque honorable, quelque courageux, quelque dévoué à son pays qu’il soit, et ce n’est pas moi qui contesterai à l’amiral Dupetit-Thouars aucun de ces mérites, ne souffrez pas , dis-je , qu’il dépende de la volonté d’un seul homme de venir troubler un pareil spectacle, et rompre , entre les deux grands pays qui le donnent, la bonne intelligence et l’harmonie qui peuvent seules assurer sa durée et son succès. »

Mise franchement en pratique et adoptée par les chambres après de violents débats, cette politique eut dans le cabinet anglais l’effet que nous étions en droit d’en attendre. Dès qu’on sut que nous n’avions pas ratifié la prise de possession souveraine de Tatti, et que nous nous en tenions au protectorat accepté dixhuit mois auparavant par les indigènes, les humeurs et les méfiances se dissipèrent; sir Robert Peel s’em-

pressa de rendre hommage à notre loyale modération; lord Aberdeen ne rencontra plus parmi ses collègues ni doute ni objection aux mesures qu’il se proposait de prendre pour éloigner de Taïti les agents qui pouvaient nous y susciter de nouveaux embarras. L’affaire semblait terminée.

Mais les affaires ne finissent pas si aisément ni si vite lorsqu’après avoir traité avec la politique d’un gouvernement, on demeure encore en présence de la liberté et de la foi d’un peuple. Beaucoup plus préoccupées de leur œuvre que des principes du droit des gens et des ménagements entre les États, les sociétés de missions anglaises ne se résignaient pas à voir Taïti passer sous l’empire d’une puissance étrangère et catholique. Nous promettions à leurs missionnaires liberté et protection ; mais elles doutaient de l’efficacité permanente de nos promesses. Elles perdaient à la fois la domination et la sécurité. Soit de propos prémédité, soit par entrainement, elles s’engagèrent dans un ardent travail pour faire échouer, à Taïti même, ce protectorat français dont elles n’avaient eu ni le droit ni le pouvoir d’empêcher l’établissement. Jusqu’à quel point leurs directeurs et leurs patrons à Londres entrèrent eux-mêmes dans ce dessein, je l’ignore et ne m’inquiète point de le savoir ; la passion qui animait ces sociétés n’avait nul besoin, pour agir, des ordres préalables ou du concours avoué de leurs chefs, et ne les attendait pas ; leurs agents et leurs amis , missionnaires attachés à leur service ou marins dévoués à leur cause, résis-

taient naturellement, spontanément, au protectorat français, et s’unissaient dans leurs efforts, publics ou secrets, isolés ou concertés, pour l’entraver ou le détruire. A Taïti , plusieurs des missionnaires anglais établis dans l’ile, ou plus modérés, ou plus exclusivement préoccupés de leur tâche religieuse et plus exempts de passion humaine, se tinrent en dehors de ces menées, déclarant hautement cjue, « comme ministres de l’Évangile de paix, c’était, à leurs yeux, leur impérieux devoir d’exhorter la population de ces lies au maintien de la paix et à la soumission envers le pouvoir de fait, soumission conforme à l’intérêt des Taïtiens, et surtout commandée par la loi de Dieu, qu’ils étaient, eux, missionnaires chrétiens, spécialement chargés d’inculquer. » Mais cette pieuse résignation de quelques hommes n’arrêtait point la lutte engagée contre l’établissement français. M. Pritchard, à la fois agent des missions et consul d’Angleterre à Taïti, était à la tête de cette lutte. Je ne connais point M. Pritchard, et ne veux commettre, sur lui et son caractère personnel, ni erreur ni injus- • tice ; ce qui est certain, c’est qu’appelé à rechercher avec quelque soin ce qu’il avait été et ce qu’il avait fait auparavant, je l’ai trouvé, dès 1836, résidant à Taïti, actif, remuant, influent, passionnément hostile contre toute intervention, toute action, contre la moindre apparition française et catholique dans l’ile.

Il en était absent en septembre 1842, quand l’amiral Dupetit-Thouars établit le protectorat; il y revint le 26 février 1843, et dès qu’il y fut de retour, la fer-

mentation antifrançaise, jusque-là faible et obscure, devint vive et continue. Quand les incidents de cette lutte décidèrent l’amiral Dupetit-Thouars, le 5 novembre suivant, à prendre dans Taïti la souveraineté au lieu du protectorat, M. Pritchard amena aussitôt son pavillon, et déclara qu’il cessait ses fonctions de consul, n’étant pas accrédité, à ce titre, par le gouvernement anglais, auprès d’une colonie française ; mais en abdiquant son caractère public, il n’en continua pas moins ses efforts pour susciter dans l’ile, contre les autorités françaises, la résistance ou même la sédition ; et au bout de quatre mois, le 3 mars 1844, en l’absence du gouverneur appelé sur un point éloigné par un mouvement d’insurrection , le capitaine d’Aubigny, commandant provisoire à Papeiti, crut indispensable de faire brusquement arrêter M. Pritchard, et de l’enfermer dans un blockhaus, au secret. Rentré à Papeiti quelques jours après, M. Bruat, en rendant compte de cet incident, le 21 mars, au ministre de la marine, lui disait : « Dans l’agitation où se trouvait le pays, cette mesure était nécessaire; mais je n’ai dû approuver ni la forme ni le motif de l’arrestation. Cependant la gravité des événements était telle que je ne pouvais revenir sur ce qui avait été fait sans décourager notre parti et raffermir les révoltés. A mon arrivée, j’ai tout de suite fait transférer M. Pritchard du blockhaus à bord de la Meur the, en donnant au commandant Guillevin l’ordre de le recevoir à sa table... J’ai écrit aussi au capitaine anglais du Cormoran , pour l’engager à quitter Pa-

peiti, où il n’avait aucune mission, et à emmener 51. Pritchard, que j’ai promis de mettre à sa disposition dès que le bâtiment quitterait le port. » Quand M. Pritchard arriva le 2b juillet en Angleterre, racontant lui-méme son arrestation dont il atténuait probablement avec soin les causes, mais non pas les ennuis, tous les sentiments suscités depuis l’origine de l'affaire de Taïti, et qui jusque-là s’étaient un peu contenus, firent explosion dans les clubs, dans les journaux, dans les salons, dans les chambres. Interpellé le 31 juillet par sir Charles ÎSapier, sir Robert Peel répondit sur-le-champ , du moins selon le compte-rendu des journaux : « Nous avons reçu des rapports de Taïti, et comptant sur l’exactitude de ces rapports, que je n’ai aucune raison de mettre en doute, je n’hésite pas à dire qu’un grossier outrage, accompagné d’une grossière indignité, a été commis sur le consul britannique dans cette lie. Le gouvernement de Sa Majesté a reçu cette nouvelle lundi, et nous avons saisi la première occasion pour faire au gouvernement français les communications que nous jugions commandées par les circonstances... Présumant que les nouvelles sont exactes, je pense que le gouvernement français fera la réparation que nous croyons que l’Angleterre a droit de demander. »

A la lecture des journaux qui rapportaient ces paroles, ma surprise fut grande et l’émotion dans nos chambres très-vive. Nous n’avions reçu du gouvernement anglais aucune communication ; au moment où sir Robert Peel avait parlé, nous ne lui en avions

encore fait aucune ; ni de part ni d’autre les faits n’avaient été examinés et contrôlés : comment avaitil pu s’exprimer avec une âpreté si précipitée et si inexacte ? Interpellé à mon tour dans l’une et l’autre chambres, je résolus de rester dans la plus complète réserve : « Il y a ici, répondis-je, des questions de fait et de droit à éclaircir entre les deux gouvernements. Les questions de politique extérieure ont des phases diverses, et elles ne sauraient, â toutes ces phases indifféremment, entrer dans cette chambre. La porte ne leur en doit pas être ouverte toutes les fois qu’elles viennent y frapper. Il y a un moment où la discussion porte la lumière dans ces questions ; il y en a d’autres où elle y mettrait le feu. Il ne se peut pas que les tribunes de l’une et de l’autre chambre ressemblent à des journaux, qui, tous les matins, disent et discutent ce qu’ils savent sur les affaires pendantes entre les gouvernements. Convaincu comme je le suis que, pour les intérêts généraux du pays, et pour la question même dont il s’agit, il y aurait des inconvénients graves à la débattre en ce moment, je m’y refuse absolument. Quand elle aura suivi sou cours naturel, quand l’opinion et la conduite du gouvernement du roi auront été mûrement arrêtées, quand les faits et les droits auront été éclaircis entre les deux gouvernements, alors je serai prêt, je serai le premier à venir dire et discuter ici ce qu'a fait le gouvernement et quels ont été ses motifs. Jusque-là je garderai le silence. »

C’était évidemment la seule attitude sensée et utile.

SIK KOBKKT PEEI..

La clôture de notre session me la rendit plus facile qu’elle ne l’eût été quelques semaines plus tôt. Je n’ai garde de m’arrêter plus longtemps sur une affaire qui fit un bruit alors si grave et aujourd’hui si ridicule. Je ne saurais non plus convenablement raconter la délicate négociation à laquelle elle donna lieu entre lord Aberdeen et moi. Toutes ces vivacités, toutes ces difficultés, tous ces périls, accompagnement naturel d’un régime de liberté, et dont on s’arme si souvent contre ce régime, aboutirent A des résultats justes en soi , honorables pour les deux cabinets et salutaires pour les deux pays. Averti de l’inopportunité et de l’inexactitude de ses premières paroles, sir Robert Peel me fit dire qu’il ne reconnaissait comme correcte aucune des versions qu’en avaient publiées les journaux. Quand les faits eurent été bien éclaircis et débattus, le cabinet français maintint d’une part son droit d’éloigner de tout établissement colonial tout résident étranger qui troublerait l’ordre, d’autre part sa conviction que les autorités françaises à Taïti avaient eu de légitimes motifs de renvoyer de l’ile M. Pritchard. Il reconnut en même temps qu’on avait usé envers lui de procédés inutiles et fâcheux , et il en exprima son improbation et son regret. Il offrit de lui accorder, à raison des dommages et des souffrances que ces procédés avaient pu lui faire éprouver, une indemnité dont le règlement fut remis aux deux amiraux français et anglais près de partir pour aller prendre dans l’Océan-Pacifiquc le commandement des deux stations. Le cabinet an-

AFFAIRE DE TAITI (184-2-18J5,'. lbU

glais, de son côté, ne contesta plus les principes ni les lait soutenus par le cabinet français ; il renonça à toute idée de faire reparaître M. Pritchard à Taïti et de nous demander le rappel de F officier qui l’en avait éloigné. L’aüaire reçut ainsi, non-seulement une conclusion officielle, mais une fin équitable et sincèrement acceptée comme telle des deux parts, en sorte que je pus dire avec vérité, le 21 janvier suivant, dans la chambre des Députés : « On appelle cela de l’entente cordiale, de la bonne intelligence, de l’amitié, de l’alliance. 11 y a ici quelque chose de plus rare, de plus nouveau et de plus grand que tout cela. Il y a aujourd’hui, en France et en Angleterre, deux gouvernements qui croient qu’il y a place dans le monde pour la prospérité et pour l’activité matérielle et morale des deux pays, deux gouvernements qui croient qu’ils ne sont pas obligés de regretter, de déplorer, de craindre leurs progrès mutuels, qu’ils peuvent , en déployant librement leurs forces de toute nature, s’entr’aider au lieu de se nuire. Et les deux gouvernements qui croient qu’ils peuvent cela croient aussi qu’ils doivent le faire, qu’ils le doivent à l’honneur comme au bien-être de leur pays, à la paix et à la civilisation du monde. Et ce qu’ils croient possible et de devoir pour eux, ces deux gouvernements le font réellement; ils mettent ces idées en pratique, ils se témoignent, en toute occasion, un respect mutuel des droits, un ménagement mutuel des intérêts, une confiance mutuelle dans les intentions et dans les paroles. Voilà ce qu’ils font, et voilà pourquoi les incidents

Si H HUBERT PEEL.

les plus délicats, les plus graves, n’aboutissent pas entre eux à la rupture, ni même au refroidissement des relations des deux pays. »

J’avais plein droit de tenir ce langage , car lord Aberdeen et la reine d’Angleterre elle-même le tenaient comme moi et avant moi. Lord Aberdeen écrivait le 6 septembre 1844 à lord Cowley : « Ma conviction est que le sincère désir que ressentent les deux gouvernements de cultiver la meilleure et la plus cordiale entente rend presque impossible que des incidents de cette nature, s’ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de justice et de modération, puissent aboutir autrement qu’il une issue amicale et heureuse. » Et le 5 septembre, en venant clore, au nom de la reine, la session du Parlement, le lord -chancelier avait dit : * Sa Majesté s’est trouvée naguère engagée dans des discussions avec le gouvernement du roi des Français sur des événements de nature à interrompre la bonne entente et les relations amicales entre ce pays et la France. Vous vous réjouirez d’apprendre que, grâce à l’esprit de justice et de modération qui a animé les deux gouvernements, ce danger a été heureusement écarté. » Sans émouvoir le public anglais aussi profondément que l’avait fait notre occupation de Taïti, notre guerre avec le Maroc, qui éclata A la même époque, vint aggraver les embarras de la politique internationale. L’Angleterre s’accoutumait lentement et péniblement à croire que notre établissement en Algérie fût un fait accompli et définitif ; mais, tout

AFFAIRE IHJ MAROC (1844).

en le regardant comme précaire, elle en redoutait fort l’extension, surtout vers l’ouest, aux dépens de l’empire marocain, en face de Gibraltar. Les vanteries frivoles provoquent les terreurs crédules ; celte absurde parole : « La Méditerranée doit être un lac français, » troublait en Angleterre beaucoup d’esprits. Quand ils virent une armée française, sous les ordres du gouverneur général de l’Algérie, entrer dans le Maroc, et une escadre française, commandée par un fils du roi, paraître devant Tanger, l’inquiétude fut grande, et sir Robert Peel, toujours trèsattentif aux impressions publiques, s’en préoccupa vivement. Des instructions pressantes partirent de Londres, ordonnant au consul général anglais à Tanger de peser de tout le poids de l’Angleterre sur l’empereur du Maroc pour qu’il fit droit aux réclamations de la France et arrêtât le cours de la guerre. Le cabinet anglais aurait, au fond, désiré que nous lui laissassions le soin de nous faire obtenir la justice que nous demandions, et il ne s’y fût pas épargné; mais il nous convenait de prouver au Maroc notre force, en nous faisant justice nous-mêmes. Autant nous souhaitions peu de faire en Afrique de nouvelles conquêtes, autant nous étions décidés à mettre celles que nous y possédions hors de page, en n’admettant pas que personne vint nous y troubler, ni que nous eussions besoin d’aucun appui étranger. M. le prince de Joinville, en frappant, dans l’espace de dix jours, les deux principales villes du Maroc sur ses côtes, Tanger et Mogador, et le maréchal

SIR ROBERT PEKL.

Bugeaud, en dispersant d’un coup l’armée marocaine sur les rives de l’Isly, portèrent rapidement la politique française au but qu’elle se proposait. M. le prince de Joinville accomplit l’œuvre avec autant de sagacité que de prudence, en prenant sur lui d’engager sur-le-champ la négociation de la paix aussi résolument qu’il avait poussé la guerre, et la question du Maroc fut vidée , sans que notre bonne entente avec l’Angleterre en reçût aucune atteinte, sous les yeux de ses marins et au milieu des allées et venues de ses agents, empressés de nous prêter leurs bons offices que nous acceptions volontiers en pouvant nous en passer.

L’Europe chrétienne a raison de ne pas vouloir qu’aucune ambition particulière précipite la chute de ces États musulmans délabrés qui languissent et tombent en ruine à ses portes. Les intérêts de l’ordre européen passent avant toute question d’avenir, et il ne convient pas à la politique de justice et de paix de donner, même envers la barbarie et le chaos, l’exemple de la violence astucieuse ou agressive. Cependant la Providence a des décrets visibles, et c’est notre droit de les pressentir et de nous y tenir prêts, si nous n’avons pas celui de les hâter dans un dessein égoïste. Les Turcs sortiront d’Europe. Les Barbaresques perdront ce qui leur reste d’empire dans le nord de l’Afrique, à l’est et à l’ouest de ce qu’ils ont déjà perdu. La foi et la civilisation chrétiennes ne renonceront point à leur vertu expansive. A quel moment et par quelles combinaisons rentre-

ront-elles en possession de ces belles contrées qu’elles serrent chaque jour de plus près? Nul ne le sait; mais nul ne peut douter que cet avenir ne leur appartienne. C’est, pour tous les Etats chrétiens, un acte de prévoyance comme de sens moral d’en tenir grand compte dans leur politique, et de ne pas se mettre en lutte directe et permanente avec des faits qui éclateront infailliblement un jour, et qui seront, quand ils éclateront, un triomphe pour l’humanité.

En septembre 1844, trois ans après l’avénement du cabinet de sir Robert Peel, au moment où sa troisième session parlementaire atteignit son terme, deux des affaires qui avaient failli troubler les bons rapports de l’Angleterre avec la France, celles de Talti et du Maroc, étaient réglées ; la troisième, celle du droit de visite, s’acheminait vers une solution amicalement concertée. Dans le môme laps de temps, le cabinet britannique avait victorieusement terminé la guerre et conclu la paix avec la Chine. Après avoir réparé, par une campagne vigoureuse, les échecs des armes anglaises dans l’Afghanistan, il avait, avec une fermeté franche et sage, renoncé à une conquête difficile à faire, difficile et compromettante à garder, si elle eût été faite. Par un traité signé le 9 août 18i2 à Washington, il avait réglé avec les Etats-Unis d’Amérique la délimitation des frontières des deux puissances dans le nord et le mode de leur concours pour la répression de la traite ; leur différend sur la possession de l’Orégon restait seul en suspens. Sir Robert Peel et lord Aber-

SIR ROBERT PEEI.

deen avaient ainsi, en trois ans, sans atteinte k la paix, sans perturbation grave entre les puissances, en maintenant ou en rétablissant partout les bons rapports, résolu toutes les questions de politique extérieure qu’ils avaient trouvées engagées quand ils avaient pris les affaires , et toutes celles qui s’étaient élevées pendant leur administration. Et ils n’en avaient suscité eux-mêmes aucune; ils n’avaient cherché dans aucun événement prématuré, dans aucune complication factice, de la force ou de l’éclat pour leur pouvoir. Ils avaient suffi à tout et n’avaient rien provoqué. C’est là le vrai caractère, le caractère sensé et moral de la bonne politique extérieure. Elle ne considère pas les peuples comme des instruments dont elle dispose pour le succès de ses propres inventions et des combinaisons de sa pensée ambitieuse ou inquiète ; elle fait leurs affaires au dehors à mesure qu’elles se présentent naturellement et appellent une solution nécessaire, regardant toujours la paix comme son but et le droit comme sa loi. Ce fut, k cette époque, l’heureuse condition de la France et de l’Angleterre que les deux gouvernements fussent animés du même esprit et se prêtassent loyalement, pour le faire prévaloir, un mutuel appui.

Pendant qu’au dehors la politique de sir Robert Peel maintenait ou rétablissait partout la paix et les

bons rapports, au dedans le retour de la prospérité publique et de l’ordre dans les finances de l’État justifiait et affermissait son administration. A l’ouverture de la session de 1844, un de ses jeunes et fidèles amis, M. Cardwell, en soutenant la proposition de l’adresse, mit sans emphase et avec précision sous les yeux de la chambre des Communes les preuves de cette bonne fortune méritée, et, à la fin du débat, sir Robert s’en prévalut lui-méme avec une franchise prudente et modeste : « J’ai la confiance, dit-il, que nous abordons cette année le Parlement dans de meilleures circonstances;... l’équilibre est rétabli entre les revenus et les dépenses de l’État, et nous avons à tout prix mis un terme à l’accroissement de la dette. La détresse qui pesait sur quelques-uns des grands intérêts du pays, et qui infligeait aux classes ouvrières tant de privations et de maux, a été remplacée, en grande partie du moins, par un mouvement de prospérité qui, je l’espère, ira se développant. Je sais que, dans plusieurs districts, il existe encore des souffrances qui m’inspirent une vive sympathie; j’espère que là aussi elles seront, sinon tout à fait dissipées, du moins fort soulagées.

A tout prendre, je me crois en droit de dire que, soit

pour nos relations extérieures, soit en ce qui touche à l’état du commerce national et du revenu public, nous nous présentons devant le Parlement ayant réalisé les espérances que nous nous étions permis d’attacher aux mesures que nous lui proposions ; et vous penserez, j’ose m’en flatter, que nous n’avons

pas manqué à nos devoirs envers notre souveraine et notre pays. »

Mais le succès, dans les gouvernements libres, n’est pas un titre au repos, et, loin de les apaiser, les espérances réalisées aggravent les exigences. C’est la condition que fait à leurs plus dignes serviteurs l’impatience égoïste des peuples. Sir Robert Peel ne l’ignorait pas, et n’en était ni surpris ni découragé : voué dès sa naissance, par l’ambition paternelle, h la vie politique, il en avait contracté de bonne heure les mœurs laborieuses et fortes, non sans quelque souffrance pour sa nature susceptible, fière avec timidité, et d’ailleurs très-sensible aux douceurs de la vie domestique ; les affaires de l’Angleterre étaient ses affaires, et la chambre des Communes son champ de manœuvre ou de bataille pour les traiter; il en acceptait les travaux comme sa mission, et les tristesses comme sa condition naturelle et inévitable : homme public dans la plus noble et la plus complète acception du terme, faisant du service du pays son état comme son devoir, et s’y adonnant tout entier sans tenir compte d’aucun déplaisir, quoiqu’il les ressentit vivement. Il déploya, pendant les deux sessions de 1844 et 1845, une activité et une aptitude inépuisables, attentif et prêt en toute occasion, dans les petits incidents comme sur les grands intérêts de gouvernement, et habile à réussir, quoiqu’il n’ciit pas le don de plaire. Je n’ai nul dessein de le suivre dans les nombreuses questions politiques ou administratives qu’il eut à débattre; c’est l’homme qxie je

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