RÉVISION DK LA CHARTE DE LA ÜANQUE
moins à penser, comme je l’ai déjà exprimé, qu’il importe infiniment que les hommes publics reconnaissent les grands principes par lesquels les grandes mesures de gouvernement doivent être réglées. J’aime mieux qu’on me dise : — Vous restez dans l’application bien loin des excellents principes admis par vous-même, — que si l’on me disait : — Vous avez dissimulé ou perverti les principes pour vous justifier de ne les appliquer qu’incomplétement... — Tout ce que je puis promettre, c’est que je ne proposerai aucune mesure pratique qui soit en désaccord avec les principes que j’ai établis, aucune qui ne tende à les l'aire définitivement prévaloir. Mais quand on voit combien il est aisé, par une législation imprudente, de jeter des terreurs paniques ou une contusion déplorable dans les transactions monétaires du pays, on reconnaît combien il importe que les hommes chargés et responsables de la conduite de ses ailaires traitent avec un extrême ménagement les intérêts privés, d’abord parce que Injustice l’exige, ensuite parce que la cause des réformes et des améliorations progressives aura grandement à souffrir si vous ne savez pas les concilier avec les égards dus à la sécurité et au bonheur des personnes. »
Sir Robert s’exagérait, dans cette occasion, les difficultés de sou entreprise; les inconvénients d’une incomplète ou défectueuse constitution des banques et de l’absence de garanties bien combinées, soit pour l’émission et le payement de leurs billets, soit pour leurs rapports avec l’État et le public, avaient,
depuis quelques années, fortement frappé les esprits; la lutte violente suscitée dans les États-Unis d’Amérique à l’occasion de la banque centrale de l'Union, les désordres qui avaient éclaté, après sa suppression, dans une multitude de banques locales, les souffrances publiques et individuelles qui en étaient résultées, tous ces faits avaient appelé les méditations des financiers et jeté un grand jour sur toutes les parties de la question. Les principes fondamentaux d’un bon système monétaire étaient généralement compris et acceptés. Vraies en théorie et utiles en pratique, les propositions de sir Robert Peel pour compléter ou réformer à certains égards l’organisation de la banque d’Angleterre ne rencontrèrent d’objections que dans quelques intérêts personnels qu’elles dérangeaient et dans quelques esprits entêtés ou chimériques dont elles contrariaient les routines ou ne satisfaisaient pas les rêves. Les chefs whigs les appuyèrent hautement. Dans la chambre des Communes, les amendements dont elles furent l'objet réunirent à grand’peine dix-huit suffrages. La chambre des Lords les adopta presque sans discussion, et sir Robert eut la satisfaction d’accomplir en 1814, dans le régime monétaire de son pays, l’œuvre qu’il avait commencée en 1819, contre l’opinion de son père et ses premiers votes à lui-même, peu après son entrée dans le Parlement. Il jouit * vivement de ce succès, et se complaisait à parler de son bill sur la banque comme de l’un des actes les plus considérables de sa vie publique. Peut-être
parce que c’était l’un de ceux où il croyait avoir le mieux réussi à atteindre le but qui préoccupait constamment sa pensée, l’accord de la vérité scientifique et de l’efficacité pratique.
Dans la seconde des questions qu’il éleva luimême quand il aurait pu s’en dispenser, il fut bien loin de rencontrer la même unanimité; elle devint au contraire, entre lui et son parti, l’occasion d’une lutte ardente et le premier éclat de la scission. S’il se fût borné à demander, pour le collège catholique de Maynootli, les 9,000 livres sterl. que le Parlement votait depuis tant d’années, il les eut obtenues sans effort et sans bruit ; mais la situation de l’Irlande et ses propres rapports avec ce malheureux pays le préoccupaient chaque jour plus fortement : il voulait poursuivre l’œuvre de l’émancipation des catholiques et faire vers eux un pas nouveau qui leur inspirât confiance en lui et espoir dans l’avenir. L’occasiou lui semblait favorable : condamné le 12 février 1814 par le jury de Dublin, M. O’Connell, à raison d’un vertueux scrupule de forme et de jurisprudence, avait été acquitté le i septembre suivant par la chambre des Lords, sans aucune réclamation du cabinet, et sur l’insistance môme de l’un des ministres, lord Wharnclifl'e. Surpris et charmé de cette délivrance inattendue, O’Connell, tout en continuant, contre le cabinet et pour le rappel de l’union, ses déclamations bruyantes, était dans son cœur moins violent et peu empressé de pousser à fond la lutte ; autour de lui d’ailleurs, et en réalité
US
contre lui, un nouveau parti s’était formé, le parti de la Jeune Irlande, qui se méfiait de la secréte modération du vieux chef, lui reprochait sa manie de légalité, l’accusait d’éluder tout acte décisif, et travaillait à le supplanter dans sa popularité et dans son pouvoir. Au milieu de ces hésitations et de ces dissensions des meneurs irlandais, il parut A Peel , qu’un grand acte de bienveillance envers l’Irlande avait chance d’y être bien accueilli, et le 3 avril 481S, prenant la parole dans la chambre des Communes : « J’ai annoncé, dit-il, dans le cours de la session dernière, que le gouvernement de Sa Majesté se proposait de prendre en considération l’état de l’éducation académique 1 en Irlande, et que le collège catholique romain de Maynooth serait compris dans cet examen ; j’ai ajouté que notre dessein était d’y procéder dans un esprit de bienveillance pour cet établissement, et j’ai fait cette déclaration dès cette époque pour cju’on eût partout connaissance des intentions du gouvernement de Sa Majesté. Je m’attendais dès lors A la manifestation d’opinion qui se fait aujourd’hui par les pétitions qu’on vient de présenter. Je ne pouvais me rappeler les débats qui avaient eu heu dans cette chambre au sujet du collège de Maynooth sans prévoir que la proposition d’étendre cet établissement serait en butte A une vive opposition, soutenue par les sentiments religieux et les scrupules consciencieux d’un grand nombre de per-
1 C'esl-a-dire des éludes classiques et supérieure*.
AFFAIRE DU COLLÈGE DE MAYNOOTH il845]. )H3
sonnes dont l’incontestable sincérité a droit à tout notre respect. Dans cette prévoyance et en présence de difficultés que nous ne nous sommes point dissimulées, mais qui ne nous ont pas détournés de notre dessein, nous gvons cru de notre devoir de ne pas les aggraver encore en donnant lieu de dire que nous avions caché notre pensée et pris le pays par surprise. C’est pourquoi j’ai fait l’an dernier la déclaration que je rappelle ; et je l’ai faite, non en termes vagues et équivoques, mais en indiquant clairement que le résultat probable de notre examen serait une extension du collège de Mavnooth et l’accroissement du don qu’il reçoit de l’État. . . C’est là en effet la proposition que je viens soumettre à la chambre. »
11 en exposa et en discuta sur-le-champ les motifs avec la même franchise ferme qu’il avait mise à l’annoncer, exposant en même temps les divers systèmes d’objections qu’il prévoyait, et les battant d’avance en ruine : « Nous avons, dit-il, à choisir, envers le collège de Maynooth, entre trois lignes de conduite. Nous pouvons continuer ce qu’on a fait jusqu’à ce jour, et maintenir à son taux actuel le don du parlement. Nous pouvons cesser ce don, rompre avec Maynooth tout rapport, et quand nous aurons pourvu au ménagement des intérêts aujourd’hui engagés dans cette affaire, déclarer que nous n’y prendrons plus aucune part. Nous pouvons enfin adopter, dans un esprit amical et généreux, l’établissement fondé pour l’éducation du clergé catholique, accroître le don du parlement, et, sans nous mêler de la doctrine ou de
SIK ROBERT PEEL.
la discipline de l’Eglise catholique, mais en lui donnant un libéral appui, tenter d’améliorer le système d’éducation et d’élever le caractère de l’institution.
« Quant au premier plan, le maintien pur et simple du système et du don actuel, c’est, dans ma profonde conviction, le pire de tous. Nous déclarons que nous dotons une institution nationale, que nous prenons soin de l’éducation des hommes chargés de donner l’instruction spirituelle et les consolations religieuses à des millions d’Irlandais ; et en votant 9,000 livres sterling par an , nous donnons précisément ce qu’il faut pour décourager et paralyser les contributions volontaires offertes dans le même dessein. Retirez votre don, et vous verrez le peuple irlandais se charger de pourvoir, par des sacrifices insuffisants peutêtre, mais empressés, à l’instruction de ses prêtres... Si c’est une violation de principe que de faire instruire nous-mêmes le clergé catholique, nous sommes coupables de cette violation en donnant 9,000 livres sterling par an, autant que nous pourrons l’être par quelque mesure que je propose à la chambre. Et vous ne vous bornez pas, pour Maynooth, à un don annuel; ce n’est pas là votre seul lien avec l’établissement; il y a dans le recueil de nos statuts trois actes du Parlement, deux adoptés par la législature d’Irlande avant l’union des royaumes, le troisième voté ici en 1 808, qui sanctionnent cette institution et
règlent la part d’action que vous y prenez Sera-
t-il sage, sera-t-il juste de dire aux catholiques d’Irlande : — Nous sommes liés envers vous, il est vrai,
AFFAIRE Dû COLLÈGE DE MAYNOOTH {1845). 185
par un importun engagement de nos prédécesseurs ; nous le respecterons ; nous continuerons de vous donner avec humeur 9,000 livres sterling par an; mais vos bâtiments ne seront point réparés ; les salaires de vos professeurs n’augmenteront jamais; nous laisserons subsister les statuts du Parlement, mais avec le sentiment que nous manquons à notre conscience, et nous ne vous donnerons rien que pour acquitter une odieuse dette contractée par d’autres, et à laquelle nous ne pouvons nous soustraire. — Ai-je tort de dire qu’il n’y a point de conduite qui ne soit préférable à celle-là?
« Avouerons-nous que nos scrupules de conscience sont si blessés du système actuel que nous voulons rompre avec Maynooth tout rapport, et renvoyer au peuple irlandais seul le fardeau d’élever ses prêtres? Il y a, je le sais, des personnes qui pensent que c’est là le parti à prendre, et pour moi, si je ne tiens compte ni de la fidélité aux engagements, ni des sentiments d’humeur et d’irritation que vous exciterez en répudiant ainsi votre vote, je n’hésite pas â dire que ce parti vaudrait mieux que la continuation de votre misérable don : mais pensez-y bien ; à quelle époque vos rapports avec le collège de Maynooth ont-ils commencé ? Sous le pouvoir de qui ? Depuis combien d’années dure le vote du Parlement? Vous avez commencé en 1795. Le souverain régnant était George III ; le premier ministre, M. Pitt. C’était une époque critique que l’année 1795. Vous étiez engagés alors dans une lutte formidable contre un puis-
isa
SIR K0U8KT PKKL.
sant et menaçant voisin. Le lord lieutenant d’Irlande, lord Fitzwilliam, recommandait au Parlement irlandais l’éducation de toutes les classes de fidèles sujets de Sa Majesté. Le successeur de lord Fitzwilliam , lord Camden , posait la première pierre du collège de Maynooth, et en remerciant le Parlement de sa libéralité, il se félicitait de voir commencer ainsi au sein de la patrie l’éducation du clergé catholique... Êtes- vous prêts à déclarer aux catholiques: — Depuis un demi-siècle, nous sommes dans l’erreur ; nous manquons à notre conscience; nous voulons revenir A ses lois; nous rompons le lien que depuis un demisiècle nous avions contracté avec vous? — Souvenezvous qu’à l’époque où ce lien fut contracté, les catholiques étaient frappés d’incapacités qui les excluaient du Parlement, et qui n’empêchèrent pourtant pas qu’il ne votât pour eux ce don. Ces incapacités ont disparu; les catholiques jouissent maintenant des mêmes droits civils que nous. Irez-vous leur dire : — Nous ne pouvons faire pour vous ce qu’a fait un Parlement exclusivement protestant; nous sentons des scrupules de conscience qu’il ne sentait pas, nous rompons le lien qu’il avait formé avec vous aux jours du péril? — Je vous en conjure, ne faites pas une telle démarche. Ce n’est pas le don refusé qui me préoccupe, c’est l’esprit qui se révélerait dans le refus. Nous ne persuaderions jamais à ceux à qui vous l’adresseriez que les scrupules que n’ont ressentis ni George III, ni M. Pitt, ni un Parlement exclusivement protestant, nous possèdent aujourd’hui au point
AFFAIRE DU COLLÈGE DE MAYNüOTH (1815). 187
de nous faire répudier leurs engagements. Et en vérité je regretterais amèrement, non pour les catholiques, mais pour l’intérêt général de notre société, que nous, qui repoussons les doctrines de l’Église romaine, nous, qui professons une foi que nous croyons plus pure et à laquelle nous sommes dévoués, nous nous crussions obligés de déclarer que nous ne pouvons en aucune manière venir en aide à des croyances qui ne sont pas les nôtres. Si nous faisons cette déclaration, quelle leçon nous donnerons aux propriétaires irlandais ! En voici un qui vit peutêtre loin de cette terre dont il tire un grand revenu : ce sont des fermiers catholiques qui l’habitent, des laboureurs catholiques qui la cultivent ; faudra-t-il que je lui dise, au nom du parlement, que s’il voit ses tenanciers dépourvus d’instruction religieuse, dépourvus de consolations religieuses , dépourvus d’un lieu de prière où ils puissent se réunir pour adorer leur Créateur, il violera , lui , son devoir envers Dieu, s’il leur donne une petite part de la richesse que lui vaut cette terre pour leur procurer cette instruction, ces consolations, ce culte public,
de la seule manière dont ils en puissent jouir?
S’il est impossible que ce propriétaire pense et agisse ainsi, si cette conséquence de votre résolution n’est pas soutenable , j’en ai fini avec deux des conduites que nous pouvons tenir, avec le rejet de tout don à Maynooth aussi bien qu’avec le maintien pur et simple du don actuel, et une seule voie nous reste, celle que nous sommes prêts à suivre. Nous sommes
Si K HUBERT PKKL.
prêts, dans un esprit libéral et confiant, à développer le collège de Maynooth en l’améliorant, en élevant le caractère de l’éducation qu’on y donne, en pourvoyant mieux au sort des maîtres qui la donnent. Nous croyons que nous pouvons proposer cela, et vous demander pour cela votre assentiment sans violer aucun devoir, aucun scrupule religieux. Nous croyons qu’il est pour nous parfaitement compatible de tenir fermement à notre propre foi, et en même temps de perfectionner l’éducation et d’élever le caractère des hommes qui, après tout, quoi que vous fassiez, et soit que vous adoptiez ou que vous rejetiez cette mesure, seront toujours les guides spirituels et les instructeurs religieux de plusieurs millions de vos concitoyens. »
Ce langage si franc, ces questions si nettement posées, agrandirent et simplifièrent en même temps le débat. 11 s’engagea sur-le-champ, tour à tour triste ou violent, grave ou ironique, selon que tels ou tels des adversaires de Peel prenaient la parole. 11 en avait de très-divers : les protestants ardents et immobiles, dont sa proposition blessait la conscience, ou irritait les passions, ou choquait les traditions; les radicaux systématiques, qui ne voulaient pas (pie l’État intervint d’aucune manière dans les affaires religieuses; les rivaux politiques de Peel, torys et wbigs, les premiers empressés à se faire un nom et du pouvoir dans leur parti aux dépens d’un chef qui l’opprimait, disaient-ils, en le trahissant ; les seconds approuvant la mesure, mais en revendiquant pour
Digiti;
leurs principes et pour eux-mêmes le mérite et l’honneur. Tous se précipitaient à l’envi dans la lutte, par devoir, par aveuglement, par colère, par ambition, les uns pour défendre leur cause en péril, les autres pour servir leur parti en décriant son plus redoutable adversaire au moment même où ils lui prêtaient leur appui.
Les ultra-protestants, les plus nombreux comme les plus passionnés des opposants, ne déployèrent pas dans le débat autant de talent que d’ardeur. Les plus sensés, comme sir Robert Inglis, ne se séparaient de Peel qu’avec regret, rendaient justice à ses intentions, à ses services, et, tout en maintenant la domination exclusive du protestantisme, voulaient garder envers les catholiques des mesures de charité chrétienne. Les plus véhéments tombaient dans de tels emportements personnels, ou dans des préjugés tellement vieillis, ou dans des alarmes si exagérées que leur sincérité et leur cause en devenaient ridicules. M. Plumptre reprocha à lord John Manners d’avoir dit que la religion catholique n’était pas celle de l’Antéchrist : « Rien n’est plus loin, dit-il, de mon intention que de faire de la peine à qui que ce soit, et si cela m’arrive aujourd’hui, c’est qu’un devoir suprême m’y oblige. Je ne dis pas que la religion de Rome soit exclusivement celle de l’Antéchrist, mais je crois qu’elle l’est bien éminemment et complètement, et que c’est par conséquent un affreux péché, un péché national, de doter, comme on le propose, cette religion. » — «Si je n’avais pas vu le
SIK ROTI F RT PERL.
premier lord de la trésorerie prêter serment dans cette chambre, dit le colonel Sibthorp, je douterais s’il est protestant, ou catholique romain, ou mahoruétan ; je ne serais pas surpris si je le voyais un jour assis les jambes croisées comme un Turc, ou embrassant le pape Je ne soutiendrai jamais cet homme-
là... l'n honorable et savant membre a dit que je sacrifierais mes principes plutôt que de faire couper ma barbe; je lui réponds que je me ferais couper non-seulement la barbe, mais la tète, plutôt que d’oublier que je suis né protestant, que j’ai été élevé protestant, et Dieu me fasse la grâce de mourir dans ces sentiments et cette foi ! » — « Si les ministres de Sa Majesté, dit M. Ferrand, la décident à apposer sa signature à ce bill de Maynooth, elle bitfera de sa main son titre à la couronne de la Grande-Bretagne !»
Les radicaux n’avaient nulle colère. Si la rigueur de leur principe sur la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat les empêchait d’appuyer la mesure, les plus éclairés d’entre eux l’approuvaient dans leur cœur, et savaient gré à Peel de son courage en la proposant. M. Roebuck et M. Cobden n’hésitèrent pas à voter pour, en expliquant les motifs qui les portaient, dans cette occasion, à s’écarter de leur principe. M. Briglit, en votant contre, se crut obligé d’expliquer à son tour pourquoi il restait fidèle à son principe, ne voulant point nuire à sir Robert Peel, ni se laisser confondre avec ses ennemis.
Parmi les torys, M. Disraéli s’était mis, depuis longtemps déjà, à la tête des mécontents, les pous-
sant à une rupture éclatante, et se livrant lui-même à l’hostilité la plus vive. Esprit brillant, fécond et justement ambitieux, mais acerbe et inquiet comme un homme qui cherche son rang et a peine à le trouver, il ne pouvait manquer une si favorable occasion de porter à son ennemi un rude coup. Laissant de côté la question même de Maynooth, il attaqua sir Robert Peel au nom des principes du régime constitutionnel; il invoqua la nécessité des grands partis politiques pour la force et la dignité du gouvernement , la nécessité de la fidélité aux principes pour la force et la dignité des partis : « Si vous voulez avoir un gouvernement populaire, dit-il, si vous voulez avoir une administration parlementaire, ayez un cabinet qui déclare d’avance les principes sur lesquels sa politique se fonde ; vous aurez alors sur ce cabinet le frein salutaire d’une opposition constitutionnelle. Au lieu de cela, qu'avons-nous aujourd’hui? Un grand entremetteur parlementaire, un homme qui dupe un parti, pille l’autre, et qui, une fois parvenu à la position à laquelle il n’a pas droit, s’écrie : — N’ayons plus de questions de parti ! » Peu de torys, môme parmi les plus mécontents, auraient tenu, sur le plus illustre d’entre eux, un si insultant langage ; mais beaucoup prenaient plaisir à l’écouter.
Entre tous ces opposants, la conduite comme la situation des whigs était la meilleure. En votant pour la mesure proposée par leur adversaire, ils faisaient acte de fidélité désintéressée à leurs principes, et ils pouvaient en même temps, sans inconvenance, faire
m SIR ROBERT PEEL.
ressortir le contraste entre leur constance et ses métamorphoses. Lord John Russell ne se donna point ce facile plaisir ; il appuya le collège de Maynooth sans se laisser aller contre sir Robert Peel à aucune malice directe ou détournée. M. Macaulay fut plus complaisant pour lui-mème. Après avoir éloquemment défendu Maynooth contre toutes les attaques : « Nous devons distinguer, dit-il, entre la mesure et ses auteurs. Nous sommes tenus d’appuyer la mesure à cause de son mérite intrinsèque, mais il se peut que nous soyons tenus de parler en termes sévères de ses auteurs. Pour moi, je crois que c’est aujourd’hui mon devoir 11 m’est impossible de ne pas
dire que l’honorable baronet à la tète du gouvernement a coutume, quand il est dans l’opposition, d’appeler à son service des passions pour lesquelles il ne ressent aucune sympathie, et des préjugés auxquels il porte un profond mépris. Quand il arrive au pouvoir, un changement salutaire pour le pays s’opère soudain ; ses instruments sont rejetés, l’échelle par laquelle il est monté est renversée. Cet exemple-ci n’est pas le seul, et je suis forcé de dire que l’honorable baronet se fait de cette conduite une sorte de système. C’est assez pour un homme de changer ainsi une fois. . . Voilà ce que je pense de la conduite du ministère. Est-ce à dire que je doive suivre le conseil de l’honorable représentant de Shrewsbury (M. Üisraéli), et voter contre le bill? Non, certes : le sort du bill et du ministère est, je le sais, dans nos mains; mais le spectacle d’inconséquence que donne
Uigiitzed by VjOOglc
le banc des ministres fera déjà assez de mal ; ce mal serait infiniment aggravé si la même inconséquence éclatait de ce côté-ci de la chambre... Nous n’aurions plus alors sous les yeux qu’un vaste naufrage de tous les caractères publics dans le royaume. En dépit donc de bien des sacrifices qu’aucun homme ne prend plaisir à faire, et en réprimant bien des sentiments qui grondent en moi, je suis décidé à donner à ce bill mon plus ferme appui. »
Ilors des chambres, dans le pays, par les pétitions, les meetings et les journaux, les attaques, soit contre la mesure, soit contre Peel lui-mème, étaient encore bien plus violentes. Les pétitions arrivaient par milliers, portant plus d’un million de signatures. « C’est haute trahison envers le ciel, disaient-elles, que d’appliquer les revenus d’un peuple protestant à l’éducation d’un clergé catholique'. — Autant vaudrait fonder un collège pour la propagation du vol et de l’adultère. — Celui qui consent au don pour Maynooth adore la bète, blasphème contre Dieu, est en guerre avec les saints et crucifie de nouveau notre Sauveur. » — « Le premier ministre, disaient les journaux, a pour ses compatriotes autant de sympathie et de respect que le chasseur pour le daim, le pécheur pour la truite, le boucher pour les agneaux qu’il égorge. — Peel est une nouveauté; il a inventé le gouvernement par déception. — C’est le Maroto du parti conservateur'. — La discussion l’a dépouillé
1 Don Raphaël Maroto, général espagnol carliste qui abandonna, en août 4 831), la cause de don Carlos dans les provinces basques ,
Ni K KOUKKT PKEI-.
de ses derniers vêtements ; la décence publique voudrait que désormais il se cachât. » (l’était surtout des sectes dissidentes que partaient ces emportements fanatiques, sous des formes quelquefois cyniques. L’Eglise anglicane se montrait en général plus douce pour les catholiques et plus respectueuse envers le pouvoir. Dans la chambre des Lords, un archevêque et cinq évêques votèrent pour le bill, et l’archevêque de Dublin, le docteur Whately, le défendit avec une éloquence à. la fois pressante et expansive, élevée et familière ; mais ces ménagements épiscopaux et ces adhésions parlementaires ne calmaient ni les passions ni les alarmes protestantes et populaires qui repoussaient la mesure : « Je dois franchement avouer, disait M. Gladstone en la soutenant, que la minorité qui, dans cette chambre, a combattu ce bill dès sou origine, représente le sentiment dominant dans la majorité du peuple d’Angleterre etd’Ecosse. » Au milieu de cet orage, et pendant six jours que dura le débat suscité par la seconde lecture du bill, sir Robert I’ecl garda le silence, laissant à ses collègues et à ses amis, sir James Graham, M. Goulburn, M. Gladstone, lord Lincoln, M. Sidncy Herbert, le soin de défendre, contre les assauts de chaque jour, sa proposition et lui-même. Le sixième jour, à l’approche du vote, il prit la parole : « Ce débat a offert, dit-il, beaucoup d’honorables exemples. Des hommes qui approuvent en général la politique et la conduite
traita à Vergara avec le général Esparlero, et for<;a ainsi don Carlos à se réfugier en France.
du gouvernement de Sa Majesté ont différé avec lui sur la proposition actuelle, et n’ont pas voulu qu’aucune considération de politique ou de parti arrêtât l’honuête manifestation de leur opinion , quelles qu’en pussent être les conséquences. J’assure ces honorables membres que, tout en regrettant profondément la dissidence qui s’est élevée entre nous, je les honore pour la marche qu’ils ont suivie. De l’autre côté de la chambre nous sont venus aussi de beaux et salutaires exemples. Sur tous les bancs se sont rencontrés des hommes prêts il courir tous les risques, à braver la désapprobation de leurs commettants, à perdre, peut-être pour toujours, leur situation politique, parce que, croyant cette mesure opportune et juste, ils voulaient agir selon leur propre idée de leur devoir public, non selon les idées d’autrui. Débat également honorable, je le répète, pour les adversaires et pour les partisans de la proposition ! Quels que soient les sentiments qui se sont élevés dans mon Ame, ils disparaissent et s’abîment tous aujourd’hui dans un seul sentiment, l’espoir que vous ne rejetterez pas cette mesure. Vous pouvez penser, peut-être avec raison , qu’il eût mieux valu qu’elle vint des ardents et constants défenseurs des catholiques. Vous pouvez trouver juste que ceux qui l’ont proposée perdent votre appui. Agissez d’après ce principe ; infligez-nous cette peine ; retirez-nous votre confiance ; frappez les hommes, mais ne perdez pas un moment de vue les conséquences qu’aurait le rejet de la proposition. Mon honorable et respecté ami, le
19ti
représentant de l’université d’Oxford, nous a dit que nous avions perdu la confiance, non-seulement d'un grand parti dans cette chambre, mais d’un parti bien plus puissant dans le pays. Selon lui, nous ne possédons plus cette force d’opinion et d’adhésion qui met seule en état de régir les affaires publiques. On m’a dit tout à l’heure que, si j’en appelais à mes propres commettants, si peu nombreux et qui se sont toujours montrés si confiants en moi comme moi en eux, je perdrais mon siège dans le Parlement. J’admets qu’il en soit ainsi. Croyez- vous que nous eussions couru de tels risques, compromis de tels biens, mis en question notre existence comme gouvernement, comme membres du Parlement, si un impérieux sentiment de devoir public ne nous eût prescrit de nous lancer dans tous ces périls? Comme auteur de cette mesure, comme organe du gouvernement, et quoique j’aie déjà, il y a quelques jours, bien abusé du temps de la chambre, je me sens obligé de remettre sous ses yeux les motifs de notre proposition, son but direct, les perspectives plus lointaines qu’elle nous ouvre, ce que nous en espérons pour l’état de l’Irlande, poulies relations de l’Irlande avec l’Angleterre. »
Il reprit en effet, non pas tout le débat, mais la question même sous son grand aspect politique, dans ses motifs et ses effets probables pour la pacification de l’Irlande et le difficile progrès de l’union réelle entre les deux religions et les deux races. Arrivé au terme de ce résumé : « Je ne prétends pas, dit-il, que ceci produira une satisfaction permanente ; je ne
AFFAIKF. DU COLLÈGE DF. MAYMOOTH (1845). 107
donne pas le vote en faveur du collège de Maynooth comme une mesure complète et finale;... mais je crois qu’il inspirera en Irlande une satisfaction reconnaissante. Je sais qu’il y a été reçu avec joie, dans le même sentiment qu’ici il a été proposé... Je ne regrette point le parti que j’ai pris... J’ai été tenté un moment, dans la première période de ce débat, de répondre au discours de l’honorable M. Macaulay; mais décidément je ne dirai rien des imputations et des censures qu’il a dirigées contre le gouvernement. . . Les sentiments que peuvent susciter en moi soit le reproche d’inconséquence , soit les soupçons élevés sur ma sincérité, sont tous subordonnés à un autre sentiment, à mon désir que vous ne rejetiez pas cette mesure... Je vous le dis sans la moindre hésitation ; il faut que, de manière ou d’autre, vous brisiez la confédération formidable qui existe en Irlande contre le gouvernement anglais, contre l’union avec l’Angleterre. Je ne crois pas que vous puissiez la briser par la force. Vous y pouvez beaucoup en agissant constamment dans un esprit de modération, de douceur, de générosité... Je vous l’ai déjà demandé, je vous le redemande instamment, punisseznous, censurez-nous ; que les deux partis s’unissent contre nous par ce motif que notre politique devrait être exécutée par ses premiers promoteurs ; mais que votre courroux ne tombe pas sur la mesure même : épuisez-le, comme vous voudrez, sur ceux qui vous la proposent. »
Il pouvait appeler sur lui-même tout le courroux
de la chambre ; il avait gagné sa cause : une majorité de 1 47 suffrages vota la seconde lecture du bill. Sur les articles et les amendements, sur la troisième lecture du bill amendé, la discussion recommença et se prolongea encore huit jours ; sir Robert y reprit plusieurs fois la parole, une fois même contre M. Macaulay, avec une fierté âpre qui n’était pas exempte de rancune. Dans la chambre des Lords, il y eut trois jours de débat, et le duc de Wellington y déploya en faveur du collège de Maynooth, mais sans exciter contre lui-môme aucune colère, son autorité brève et froide. Personne ne s’en prenait à lui ; sir Robert répondait seul de la mesure. Justement, car il ne l’avait pas seulement proposée et fait accepter à ses collègues ; il l’avait conçue et résolue sans y être poussé par aucune urgente nécessité de gouvernement, par aucune instance de l’opinion ; c’était, de sa part, un acte libre et spontané de politique juste et prévoyante, accompli contre le vœu de son parti et la pression du dehors. Rare exemple dans un temps où la hardiesse volontaire semble n’appartenir qu’aux esprits pervers ou chimériques! Sir Robert l’eel s’exagérait l’importance et les salutaires effets de son acte : le clergé catholique irlandais n’en fut ni très-reconnaissant, ni promptement et notablement perfectionné ; mais c’était un pas dans cette voie de justice et de progrès sensé où la .perspective est immense et la lenteur extrême. A sir Robert Peel en revenait l’honneur comme le fardeau, puisqu’il en avait eu la vertu.
La bataille de Maynooth à peine gagnée, le cabinet
en engagea une autre, pour l'Irlande aussi, et sur un sujet analogue. Sir James Graham proposa de fonder, à Cork, à Galway et à Belfast, trois collèges purement laïques, où l’Etat ferait enseigner les lettres et les sciences humaines, sans y joindre aucun enseignement religieux, et en s’en remettant sur ce point aux soins libres des diverses croyances. C’était soulever une question aussi complexe que grande , la question de savoir si la séparation de la vie civile et de la vie religieuse, possible dans l’Etat et pour les hommes faits, l’est également dans les établissements d’instruction publique, pour les enfants et les jeunes gens. C’était de plus agir en vertu d’un principe qui semblait peu en harmonie avec la conduite du gouvernement dans l’affaire du collège de Maynooth. A Maynooth, l’Etat venait en aide ù l’éducation des prêtres catholiques, et dans les nouveaux collèges il ne faisait plus rien pour aucune éducation religieuse. Le débat fut long et la confusion extrême dans les idées comme dans les partis; les catholiques et les protestants fervents , M. O’Connell et sir Robert Inglis, repoussèrent ardemment le bill; sir Robert Peel intervint plusieurs fois, maintenant toujours le principe de l’éducation purement laïque, mais avec quelque perplexité, et plutôt comme une nécessité imposée par les dissensions religieuses de l’Irlande que comme une mesure bonne en soi. Après avoir traversé une multitude d’amendements, dont quelques-uns furent adoptés, le bill passa enfin dans les deux chambres; mais c’était une lutte engagée, non
MK ROBERT PEEI..
une institution fondée. Au lieu de tomber quand le bill fut voté, la résistance des divers opposants, catholiques et protestants, Irlandais et Anglais, alla s’envenimant, et se compliqua de l’intervention du pape dans les résolutions des évêques d’Irlande sur la conduite qu’ils avaient à tenir envers les nouveaux établissements. Sir Robert Peel n’avait pas mesuré la grandeur du problème auquel il avait touché.
fl dénoua plus heureusement, dans le cours de ces deux sessions, plusieurs questions qui pesaient depuis longtemps sur le gouvernement anglais, comme des griefs à redresser ou des progrès i\ accomplir. Il fit abroger l’injuste loi qui attribuait à des commissaires exclusivement protestants le droit d’autoriser ou d’interdire les dons et legs faits aux divers établissements catholiques; ils furent remplacés par une commission mixte où des catholiques prirent place en nombre égal. Les dissidents protestants, entre autres les unitaires, étaient inquiétés dans la possession de chapelles et d’autres propriétés qui donnaient lieu à d’obscures questions sur les intentions religieuses des fondateurs, comparées aux doctrines des occupants ; les subtilités légales et les animosités théologiques prolongeaient et envenimaient sans mesure ces affaires. Malgré d’Apres résistances, sir Robert Peel et le chancelier, lord Lyndhurst, y mirent un terme en